LE BATEAU

_Jacques_:--Quel dommage qu'on ne puisse pas faire tous les jours un

déjeuner comme celui de la semaine dernière: c'était si amusant!

_Louis_:--Et comme nous avons bien déjeuné!

_Camille_:--Ce qui m'a semblé le meilleur, c'était la salade de pommes

de terre et la vinaigrette de veau.

_Madeleine_:--Je sais bien pourquoi: c'est parce que maman te défend

habituellement de manger des choses vinaigrées.

_Camille, riant_:--C'est possible; les choses qu'on mange rarement

semblent toujours meilleures, surtout quand on les aime naturellement.

_Pierre_:--Que ferons-nous aujourd'hui pour nous amuser?

_Elisabeth_:--C'est vrai, c'est notre jeudi; nous avons congé jusqu'au

dîner.

_Henri_:--Si nous pêchions une friture dans le grand étang?

_Camille_:--Bonne idée! Nous aurons un plat de poisson pour demain, jour

maigre.

_Madeleine_:--Comment pêcherons-nous? Avons-nous des lignes?

_Pierre_:--Nous avons assez d'hameçons; ce qui nous manque ce sont des

bâtons pour attacher nos lignes.

_Henri_:--Si nous demandions aux domestiques d'aller nous en acheter au

village?

_Pierre_:--On n'en vend pas là; il faudrait aller à la ville.

_Camille_:--Voilà Auguste qui arrive; il a peut-être des lignes chez

lui; on les enverrait chercher avec le poney.

_Jacques_:--Moi, j'irai avec Cadichon.

_Henri_:--Tu ne peux aller si loin tout seul.

_Jacques_:--Ce n'est pas loin, c'est à une demi-lieue.

_Auguste_, arrivant:--Qu'est-ce que vous voulez aller chercher avec

Cadichon, mes amis?

_Pierre_:--Des lignes pour pêcher. En as-tu Auguste?

_Auguste_:--Non; mais il n'y a pas besoin d'aller en chercher si

loin; avec des couteaux, nous en ferons nous-mêmes autant que nous en

voudrons.

_Henri_:--Tiens! c'est vrai. Comment n'y avons-nous pas songé?

_Auguste_:--Allons vite en couper dans le bois. Avez-vous des couteaux?

J'ai le mien dans ma poche.

_Pierre_:--J'en ai un excellent que Camille m'a apporté de Londres.

_Henri_:--Et moi aussi, j'ai celui que m'a donné Madeleine.

_Jacques_:--Et moi, j'ai aussi un couteau.

_Louis_:--Et moi aussi.

_Auguste_:--Venez avec nous alors; pendant que nous couperons les gros

brins de bois, vous enlèverez l'écorce et les petites branches.

--Et nous, que ferons-nous en attendant? dirent Camille, Madeleine,

Elisabeth.

--Faites préparer ce qui est nécessaire pour la pêche, répondit Pierre:

le pain, les vers, les hameçons.

Et tous se dispersèrent, allant chacun à son affaire.

Je me dirigeai donc doucement vers l'étang, et j'attendis plus d'une

demi-heure l'arrivée des enfants. Je les vis enfin accourir tenant

chacun sa gaule, et apportant les hameçons et autres objets dont ils

pouvaient avoir besoin.

_Henri_:--Je crois qu'il faudra battre l'eau pour faire venir les

poissons au-dessus.

_Pierre_:--Au contraire, il ne faut pas faire le moindre bruit: les

poissons iront tout au fond dans la vase si nous les effrayons.

_Camille_:--Je crois qu'il serait bon de les attirer en leur jetant des

miettes de pain.

_Madeleine_:--Oui, mais pas beaucoup, si nous leur en donnons trop, ils

n'auront plus faim.

_Elisabeth_:--Attendez, laissez-moi faire; occupez-vous de préparer les

hameçons pendant que je jetterai du pain.

Elisabeth prit le pain; à la première miette qu'elle jeta, une

demi-douzaine de poissons s'élancèrent dessus. Elisabeth en jeta encore.

Louis, Jacques, Henriette et Jeanne voulurent l'aider; ils en jetèrent

tant, que les poissons rassasiés, ne voulurent plus y toucher.

--Je crains que nous n'en ayons trop jeté, dit Elisabeth tout bas à

Louis et à Jacques.

_Jacques_:--Qu'est-ce que cela fait? ils mangeront le reste ce soir ou

demain.

_Elisabeth_:--Mais c'est qu'ils ne voudront plus mordre à l'hameçon; ils

n'ont plus faim.

_Jacques_:--Aïe! aïe! les cousins et les cousines ne seront pas

contents.

_Elisabeth_:--Ne disons rien; ils sont occupés à leurs hameçons;

peut-être les poissons mordront-ils tout de même.

--Voilà les hameçons prêts, dit Pierre apportant les lignes; prenons

chacun notre ligne, et lançons-la dans l'eau.

Chacun prit sa ligne et la lança comme disait Pierre. Ils attendirent

quelques minutes, en prenant garde de faire du bruit; le poisson ne

mordait pas.

_Auguste_:--La place n'est pas bonne, allons plus loin.

_Henri_:--Je crois qu'il n'y a pas de poisson ici, car voilà plusieurs

miettes de pain qui n'ont pas été mangées.

_Camille_:--Allez au bout de l'étang, près du bateau.

_Pierre_:--C'est bien profond par là.

_Elisabeth_:--Crains-tu que les poissons ne se noient?

_Pierre_:--Pas les poissons, mais l'un de nous s'il venait à y tomber.

_Henri_:--Comment veux-tu que nous tombions? Nous ne nous approchons pas

assez du bord pour glisser ou rouler dans l'eau.

_Pierre_:--C'est vrai, mais je ne veux pas tout de même que les petits y

aillent.

_Jacques_:--Oh! je t'en prie, Pierre, laisse-moi aller avec toi; nous

resterons très loin de l'eau.

_Pierre_:--Non, non, restez où vous êtes; nous reviendrons bientôt vous

joindre, car je ne pense pas que nous trouvions là-bas plus de poisson

que par ici. D'ailleurs, ajouta-t-il, en baissant la voix, c'est votre

faute si nous n'avons rien pu attraper; je vous ai bien vus, vous avez

jeté dix fois trop de pain; je ne veux pas le dire à Henri, à Auguste, à

Camille et à Madeleine, mais il est juste que vous soyez punis de votre

étourderie.

Jacques n'insista plus, et raconta aux autres coupables ce que venait de

lui dire Pierre. Ils se résignèrent à rester à la place où ils étaient,

attendant toujours que les poissons voulussent bien se laisser prendre,

et n'en prenant aucun.

J'avais suivi Pierre, Henri et Auguste au bout de l'étang. Ils jetèrent

leurs lignes; pas plus de succès là-bas; ils eurent beau changer de

place, traîner les hameçons: les poissons ne paraissaient pas.

--Mes amis, dit Auguste, j'ai une excellente idée; au lieu de nous

ennuyer à attendre qu'il plaise aux poissons de venir se faire prendre,

faisons une pêche en grand: prenons-en quinze ou vingt à la fois.

_Pierre_:--Comment ferons-nous pour en prendre quinze ou vingt, puisque

nous ne pouvons en prendre un seul?

_Auguste_:--Avec un filet qu'on appelle épervier.

_Henri_:--Mais c'est très difficile; papa dit qu'il faut savoir le

lancer.

_Auguste_:--Difficile! quelle folie! Moi, j'ai lancé dix fois, vingt

fois l'épervier. C'est très facile.

_Pierre_:--Et as-tu pris beaucoup de poissons?

_Auguste_:--Je n'en ai pas pris, parce que je ne le lançais pas dans

l'eau.

_Henri_:--Comment? où et sur quoi le lançais-tu?

_Auguste_:--Sur l'herbe ou sur la terre, seulement pour m'apprendre à

bien jeter.

_Pierre_:--Mais ce n'est pas du tout la même chose; je suis sûr que tu

le lancerais très mal sur l'eau.

_Auguste_:--Mal! tu crois cela? Tu vas voir si je le lance mal! Je cours

chercher l'épervier qui sèche au soleil dans la cour.

_Pierre_:--Non, Auguste, je t'en prie. S'il arrivait quelque chose, papa

nous gronderait.

_Auguste_:--Et que veux-tu qu'il arrive? Puisque je te dis que chez nous

on pêche toujours à l'épervier. Je pars; attendez-moi, je ne serai pas

longtemps.

Et Auguste partit en courant, laissant Pierre et Henri mécontents et

inquiets. Il ne tarda pas à revenir, traînant après lui le filet.

--Voilà, dit-il, en l'étalant par terre. A présent, gare les poissons!

Il lança l'épervier assez adroitement; il tira avec précaution et

lenteur.

--Tire donc plus vite! nous n'en finirons pas, dit Henri.

--Non, non, dit Auguste, il faut le ramener tout doucement pour ne pas

faire rompre le filet et pour ne laisser échapper aucun poisson.

Il continua à tirer, et, quand tout fut amené, le filet était vide: pas

un poisson ne s'était laissé prendre.

--Oh! dit-il, une première fois ne compte pas. Il ne faut pas se

décourager. Recommençons.

Il recommença, mais il ne réussit pas mieux la seconde fois que la

première.

--Je sais ce que c'est, dit-il. Je suis trop près du bord; il n'y a pas

assez d'eau. Je vais entrer dans le bateau; comme il est très long, je

serai assez éloigné du bord pour pouvoir bien développer mon épervier.

--Non, Auguste, dit Pierre, ne va pas dans le bateau; avec ton épervier,

tu peux t'embarrasser dans les rames et les cordages, et tu ferais la

culbute dans l'eau.

--Mais tu es comme un bébé de deux ans, Pierre, répliqua Auguste; moi,

j'ai plus de courage que toi. Tu vas voir.

Et il s'élança dans le bateau, qui alla de droite et de gauche. Auguste

eut peur quoiqu'il fît semblant de rire, et je vis qu'il allait faire

quelque maladresse. Il déploya et étendit mal son filet, gêné comme

il l'était par le mouvement du bateau; ses mains n'étaient pas très

rassurées, il chancelait sur ses pieds. L'amour-propre l'emporta

toutefois, et il lança l'épervier. Mais le mouvement fut arrêté par la

crainte de tomber à l'eau; l'épervier s'accrocha à son épaule gauche,

et lui donna une secousse qui le fit tomber dans l'étang, la tête la

première. Pierre et Henri poussèrent un cri de terreur qui répondit

au cri d'angoisse qu'avait poussé le malheureux Auguste en se sentant

tomber. Il se trouvait enveloppé dans le filet, qui gênait ses

mouvements, et qui ne lui permettait pas de nager pour revenir sur l'eau

et près du bord. Plus il se débattait, plus il resserrait le filet

autour de son corps. Je le voyais enfoncer petit à petit. Quelques

instants encore et il était perdu. Pierre et Henri ne pouvaient lui

prêter aucun secours, ne sachant nager ni l'un ni l'autre. Avant qu'ils

pussent amener du monde, Auguste devait périr infailliblement.

Je ne fus pas longtemps à prendre mon parti; me jetant résolument à

l'eau, je nageai vers lui, et je plongeai, car il était déjà à une

grande profondeur sous l'eau. Je saisis avec mes dents le filet qui

l'enveloppait; je nageai vers le bord en le tirant après moi; je

regrimpai la pente, fort escarpée, tirant toujours Auguste, au risque de

lui occasionner quelques bosses en le traînant sur des pierres et des

racines, et je l'amenai jusque sur l'herbe, où il resta sans mouvement.

Pierre et Henri, pâles et tremblants, accoururent près de lui, le

débarrassèrent, non sans peine, du filet qui le serrait, et, voyant

accourir Camille et Madeleine, ils leur demandèrent d'aller chercher du

secours.

Les petits, qui avaient vu de loin la chute d'Auguste, arrivaient aussi

en courant, et aidèrent Pierre et Henri à essuyer son visage et ses

cheveux imprégnés d'eau. Les domestiques de la maison ne tardèrent pas

à venir. On emporta Auguste sans connaissance, et les enfants restèrent

seuls avec moi.

--Excellent Cadichon! s'écria Jacques, c'est pourtant toi qui as sauvé

la vie à Auguste! Avez-vous vu tous avec quel courage il s'est jeté à

l'eau?

_Louis_:--Oui, certainement! Et comme il a plongé pour rattraper

Auguste!

_Elisabeth_:--Et comme il l'a habilement tiré sur l'herbe!

_Jacques_:--Pauvre Cadichon! tu es mouillé!

_Henriette_:--Ne le touche pas, Jacques; il va mouiller tes habits; vois

comme l'eau lui coule de partout.

--Ah bah! qu'est-ce que ça fait que je sois un peu mouillé? dit Jacques

passant ses bras autour de mon cou; je ne le serai jamais autant que

Cadichon.

_Louis_:--Au lieu de l'embrasser et de lui faire des compliments, tu

ferais mieux de l'emmener à l'écurie, où nous le bouchonnerons bien avec

de la paille et où nous lui donnerons de l'avoine pour le réchauffer et

lui rendre des forces.

_Jacques_:--Ceci est très vrai; tu as raison. Viens, mon Cadichon.

_Jeanne_:--Qu'est-ce que c'est que de bouchonner? Tu dis, Louis, que tu

bouchonneras Cadichon?

_Louis_:--Bouchonner, c'est frotter avec des poignées de paille jusqu'à

ce que le cheval ou l'âne soit bien sec. On appelle cela _bouchonner_,

parce que la poignée de paille qu'on tortille pour cela s'appelle un

_bouchon_ de paille.

Je suivais Jacques et Louis, qui marchèrent vers l'écurie en me faisant

signe de les accompagner. Tous deux se mirent à me bouchonner avec une

telle vivacité, qu'ils furent bientôt en nage. Ils ne cessèrent pourtant

que lorsqu'ils m'eurent bien séché. Pendant ce temps, Henriette et

Jeanne se relayaient pour peigner et brosser ma crinière et ma queue.

J'étais superbe quand ils eurent fini, et je mangeai avec un appétit

extraordinaire la mesure d'avoine que Jacques et Louis me présentèrent.

--Henriette, dit tout bas la petite Jeanne à sa cousine, Cadichon a

beaucoup d'avoine; il en a trop.

_Henriette_:--Ça ne fait rien, Jeanne; il a été très bon; c'est pour le

récompenser.

_Jeanne_:--C'est que je voudrais bien lui en prendre un peu.

_Henriette_:--Pourquoi?

_Jeanne_:--Pour en donner à nos pauvres lapins, qui n'en ont jamais et

qui l'aiment tant.

_Henriette_:--Si Jacques et Louis te voient prendre l'avoine de

Cadichon, ils te gronderont.

_Jeanne_:--Ils ne me verront pas. J'attendrai qu'ils ne me regardent

pas.

_Henriette_:--Alors, tu seras une voleuse, car tu voleras l'avoine du

pauvre Cadichon, qui ne peut pas se plaindre, puisqu'il ne peut pas

parler.

--C'est vrai, dit Jeanne tristement. Mes pauvres lapins seraient

pourtant bien contents d'avoir un peu d'avoine.

Et Jeanne s'assit près de mon auget, me regardant manger.

--Pourquoi restes-tu là, Jeanne? demanda Henriette. Viens avec moi pour

avoir des nouvelles d'Auguste.

--Non, répondit Jeanne, j'aime mieux attendre que Cadichon ait fini de

manger, parce que, s'il laisse un peu d'avoine, je pourrai alors la

prendre, sans la voler, pour la donner à mes lapins.

Henriette insista pour la faire partir, mais Jeanne refusa et resta près

de moi. Henriette s'en alla avec ses cousins et ses cousines.

Je mangeai lentement; je voulais voir si Jeanne, une fois seule,

succomberait à la tentation de régaler ses lapins à mes dépens. Elle

regardait de temps en temps dans l'auget.

«Comme il mange! disait-elle. Il n'en finira pas.... Il ne doit plus

avoir faim, et il mange toujours.... L'avoine diminue; pourvu qu'il

ne mange pas tout.... S'il en laissait un peu seulement, je serais si

contente!»

J'aurais bien mangé tout ce qui était devant moi, mais la pauvre petite

me fit pitié; elle ne touchait à rien, malgré l'envie qu'elle en avait.

Je fis donc semblant d'en avoir assez, et je quittai mon auget, y

laissant la moitié de l'avoine; Jeanne fit un cri de joie, sauta sur ses

pieds, et, prenant l'avoine par poignées, la versa dans son tablier de

taffetas noir.

--Que tu es bon, que tu es gentil, mon gentil Cadichon! disait-elle. Je

n'ai jamais vu un meilleur âne que toi.... C'est bien gentil de ne pas

être gourmand! Tout le monde t'aime parce que tu es très bon.... Les

lapins seront bien contents! Je leur dirai que c'est toi qui leur donnes

de l'avoine.

Et Jeanne, qui avait fini de tout verser dans son tablier, partit en

courant. Je la vis arriver à la petite maisonnette des lapins, et je

l'entendis leur raconter combien j'étais bon, que je n'étais pas du tout

gourmand, qu'il fallait faire comme moi, et que, puisque j'avais laissé

l'avoine à des lapins, eux devaient en laisser pour les petits oiseaux.

--Je reviendrai tantôt, leur dit-elle, et je verrai si vous avez été

bons comme Cadichon.

Elle ferma ensuite leur porte, et courut rejoindre Henriette.

Je la suivis pour savoir des nouvelles d'Auguste; en approchant du

château, je vis avec plaisir qu'Auguste était assis sur l'herbe avec

ses amis. Quand il me vit arriver, il se leva, vint à moi, et dit en me

caressant:

--Voilà mon sauveur; sans lui, j'étais mort; j'ai perdu connaissance au

moment où Cadichon, ayant saisi le filet, commençait à me tirer à terre;

mais je l'ai très bien vu se jeter à l'eau et plonger pour me sauver.

Jamais je n'oublierai le service qu'il m'a rendu, et jamais je ne

reviendrai ici sans dire bonjour à Cadichon.

--Ce que vous dites là est très bien, Auguste, dit la grand'mère. Quand

on a du coeur, on a de la reconnaissance envers un animal aussi bien que

pour un homme. Quant à moi je me souviendrai toujours des services que

nous a rendus Cadichon, et, quoi qu'il arrive, je suis décidée à ne

jamais m'en séparer.

_Camille_:--Mais, grand'mère, il y a quelques mois, vous vouliez

l'envoyer au moulin. Il aurait été très malheureux au moulin.

_La grand'mère_:--Aussi, chère enfant, ne l'y ai-je pas envoyé. J'en

avais eu la pensée un instant, il est vrai, après le tour qu'il avait

joué à Auguste, et à cause d'une foule de petites méchancetés dont

toute la maison se plaignait. Mais j'étais décidée à le garder ici en

récompense de ses anciens services. A présent, non seulement il restera

avec nous, mais je veillerai à ce qu'il y soit heureux.

--Oh! merci, grand'mère, merci! s'écria Jacques, en sautant au cou de sa

grand'mère, qu'il manqua jeter par terre. C'est moi qui aurai toujours

soin de mon cher Cadichon; je l'aimerai, et il m'aimera plus que les

autres.

_La grand'mère_:--Pourquoi veux-tu que Cadichon t'aime plus que les

autres, mon petit Jacques? Ce n'est pas juste.

_Jacques_:--Si fait, grand'mère, c'est juste, parce que je l'aime plus

que ne l'aiment mes cousins et cousines, et que lorsqu'il a été méchant,

que personne ne l'aimait, moi, je l'aimais encore un peu ... et même

beaucoup, ajouta-t-il en riant. N'est-il pas vrai, Cadichon?

Je vins aussitôt appuyer ma tête sur son épaule. Tout le monde se mit à

rire, et Jacques continua:

--N'est-ce pas, mes cousines et cousins, que vous voulez bien que

Cadichon m'aime plus que vous?

--Oui, oui, oui, répondirent-ils tous en riant.

_Jacques_:--Et n'est-ce pas que j'aime Cadichon, et que je l'ai toujours

aimé plus que vous ne l'aimez?

--Oui, oui, oui, reprirent-ils tout d'une voix.

_Jacques_:--Vous voyez bien, grand'mère, que, puisque c'est moi qui vous

ai amené Cadichon, puisque c'est moi qui l'aime le plus, il est juste

que ce soit moi que Cadichon aime le mieux.

_La grand'mère_, souriant:--Je ne demande pas mieux, cher enfant; mais

quand tu n'y seras pas, tu ne pourras plus le soigner.

_Jacques_, avec vivacité:--Mais j'y serai toujours, grand'mère.

_La grand'mère_:--Non, mon cher enfant, tu n'y seras pas toujours,

puisque ton papa et ta maman t'emmènent quand ils s'en vont.

Jacques devint triste et pensif; il restait le bras appuyé sur mon dos,

et la tête appuyée sur sa main.

Tout à coup son visage s'éclaircit.

--Grand'mère, dit-il, voulez-vous me donner Cadichon?

_La grand'mère_:--Je te donnerai tout ce que tu voudras, mon cher petit,

mais tu ne pourras pas l'emmener avec toi à Paris.

_Jacques_:--Non, c'est vrai; mais il sera à moi, et, quand papa aura un

château, nous y ferons venir Cadichon.

_La grand'mère_:--Je te le donne à cette condition, mon enfant; en

attendant, il vivra ici, et il vivra probablement plus longtemps que

moi. N'oublie pas alors que Cadichon est à toi, et que je te laisse le

soin de le faire vivre heureux.

Les Mémoires d'un âne. · 第 54 / 56 题