LES VOLEURS

--Il ne fait pas encore assez nuit, Finot; il serait plus sage de nous

blottir dans ce bois.

--Mais, Passe-Partout, dit Finot, il nous faut un peu de jour pour nous

reconnaître; moi, d'abord, je n'ai pas étudié les portes d'entrée.

--Tu n'as jamais rien étudié, toi, reprit Passe-Partout; c'est à tort

que les camarades t'ont appelé FINOT; si ce n'était que moi, je t'aurais

plutôt nommé _Pataud_.

_Finot_:--Ça n'empêche pas que c'est moi qui ai toujours les bonnes

idées.

_Passe-Partout_:--Bonnes idées! ça dépend. Qu'est-ce que nous allons

faire au château?

_Finot_:--Ce que nous allons faire? Dévaliser le potager, couper les

têtes d'artichaut, arracher les cosses de pois, de haricots, les navets,

les carottes, enlever les fruits. En voilà de la besogne!

_Passe-Partout_:--Et puis?

_Finot_:--Comment, et puis? Nous ferons un tas de tout ce jardinage,

nous le passerons par dessus le mur, et nous irons le vendre au marché

de Moulins.

_Passe-Partout_:--Et par où entreras-tu dans le jardin, imbécile?

_Finot_:--Par-dessus le mur, avec une échelle, bien sûr. Voudrais-tu que

j'allasse demander poliment au jardinier la clef et ses outils?

_Passe-Partout_:--Mauvais plaisant, va! Je te demande seulement si tu as

marqué la place où nous devons grimper sur le mur?

_Finot_:--Mais non, te dis-je, je ne l'ai pas marquée: voilà pourquoi

j'aimerais mieux aller en avant pour reconnaître.

_Passe-Partout_:--Et si on te voit, qu'est-ce que tu diras?

_Finot_:--Je dirai ... que je viens demander un verre de cidre et une

croûte de pain.

_Passe-Partout_:--Ça ne vaut rien; j'ai une idée, moi. Je connais le

potager; il y a un endroit où le mur est dégradé, en mettant les pieds

dans les trous, j'arriverai au haut du mur, je trouverai une échelle et

je te la passerai, car tu n'es pas fort pour grimper.

_Finot_:--Non, je ne tiens pas du chat comme toi.

_Passe-Partout_:--Mais si quelqu'un vient nous déranger?

_Finot_:--Tiens, tu es bon enfant, toi! Si quelqu'un vient me déranger,

je saurai bien l'arranger.

_Passe-Partout_:--Qu'est-ce que tu lui feras?

_Finot_:--Si c'est un chien, je l'égorge; ce n'est pas pour rien que

j'ai mon couteau affilé.

_Passe-Partout_:--Mais si c'est un homme?

--Un homme? dit Finot se grattant l'oreille, c'est plus embarassant,

ça.... Un homme? on ne peut pourtant pas tuer un homme comme un chien.

Si c'était pour quelque chose qui vaille, on verrait, mais pour des

légumes! Et puis, ce château qui est plein de monde!

_Passe-Partout_:--Mais enfin, qu'est-ce que tu feras?

_Finot_:--Ma foi, je me sauverai: c'est plus sûr.

_Passe-Partout_:--T'es un lâche, toi! sais-tu bien? Si tu vois ou si tu

entends un homme, tu n'as qu'à m'appeler, et je lui ferai son affaire.

_Finot_:--Fais à ton goût, ce n'est pas le mien.

_Passe-Partout_:--Pour lors donc, c'est convenu. Nous attendons la nuit,

nous arrivons près du mur du potager, tu restes à un bout pour avertir

s'il vient quelqu'un; je grimpe à l'autre bout, je te passe une échelle

et tu me rejoins.

--C'est bien ça, dit Finot.

Il se retourne avec inquiétude, écoute et dit tout bas:

--J'ai entendu remuer là derrière. Est-ce qu'il y aurait quelqu'un?

--Qui veux-tu qui se cache dans les bois? répondit Passe-Partout. Tu as

toujours peur. Ce ne peut être qu'un crapaud ou une couleuvre.

Ils ne dirent rien: je ne bougeai pas non plus, et je me demandai ce

que j'allais faire pour empêcher les voleurs d'entrer et pour les

faire prendre. Je ne pouvais prévenir personne, je ne pouvais même pas

défendre l'entrée du potager. Pourtant, après avoir bien réfléchi, je

pris un parti qui pouvait empêcher les voleurs d'agir et les faire

arrêter. J'attendis qu'ils fussent partis pour m'en aller à mon tour.

Je ne voulais pas bouger jusqu'au moment où ils ne pourraient plus

m'entendre.

La nuit était noire; je savais qu'ils ne pouvaient marcher très vite; je

pris un chemin plus court en sautant par-dessus des haies, et j'arrivai

longtemps avant eux au mur du potager. Je connaissais l'endroit dégradé

dont avait parlé Passe-Partout. Je me serrai près de là, contre le mur:

on ne pouvait me voir.

J'attendis un quart d'heure; personne ne venait; enfin j'entendis

des pas sourds et un léger chuchotement; les pas approchèrent avec

précaution; les uns se dirigeaient vers moi, c'était Passe-Partout;

les autres s'éloignaient vers l'autre bout du mur, du côté de la porte

d'entrée, c'était Finot. Je ne voyais pas, mais j'entendais tout. Quand

Passe-Partout fut arrivé à l'endroit où quelques pierres tombées avaient

fait des trous assez grands pour y poser les pieds, il commença à

grimper en tâtonnant avec les pieds et avec les mains. Je ne bougeais

pas, je respirais à peine: j'entendais et je reconnaissais chacun de ses

mouvements. Quand il eut grimpé à la hauteur de ma tête, je m'élançai

contre le mur, je le saisis par la jambe, et je le tirai fortement;

avant qu'il eût le temps de se reconnaître, il était par terre, étourdi

par la chute, meurtri par les pierres; pour l'empêcher de crier ou

d'appeler son camarade, je lui donnai sur la tête un grand coup de pied,

qui acheva de l'étourdir et le laissa sans connaissance; je restai

ensuite immobile, près de lui, pensant bien que le camarade viendrait

voir ce qui se passait. Je ne tardai pas, en effet, à entendre Finot

avancer avec précaution. Il faisait quelques pas, il s'arrêtait, il

écoutait, ... rien, ... il avançait encore.... Il arriva ainsi tout près

de son camarade; mais, comme il regardait en l'air sur le mur, il ne le

voyait pas étendu tout de son long par terre, sans mouvements.

«Pst! ... pst! ... as-tu l'échelle? ..., puis-je monter? ...» disait-il

à voix basse. L'autre n'avait garde de répondre, il ne l'entendait pas.

Je vis qu'il n'avait pas envie de grimper; je craignis qu'il ne s'en

allât; il était temps d'agir. Je m'élançai sur lui, je le fis tomber en

le tirant par le dos de sa blouse, et je lui donnai, comme à l'autre un

bon coup de pied sur la tête; j'obtins le même succès, il resta sans

connaissance près de son ami. Alors, n'ayant plus rien à perdre, je me

mis à braire de ma voix la plus formidable; je courus à la maison du

jardinier, aux écuries, au château, brayant avec une telle violence, que

tout le monde fut éveillé; quelques hommes, les plus braves, sortirent

avec des armes et des lanternes; je courus à eux, et je les menai,

courant en avant, près des deux voleurs étendus au pied du mur.

--Deux hommes morts! que veut dire cela? dit le papa de Pierre.

_Le papa de Jacques:_--Ils ne sont pas morts, ils respirent.

_Le jardinier:_--En voilà un qui vient de gémir.

_Le cocher:_--Du sang! une blessure à la tête!

_Le papa de Pierre:_--Et l'autre aussi, même blessure! On dirait que

c'est un coup de pied de cheval ou d'âne.

_Le papa de Jacques:_--Oui, voilà la marque du fer sur le front.

_Le cocher_:--Qu'ordonnent ces messieurs? Que veulent-ils qu'on fasse de

ces hommes?

_Le papa de Pierre_:--Il faut les porter à la maison, atteler le

cabriolet, et aller chercher le médecin. Nous autres, en attendant le

médecin, nous tâcherons de leur faire reprendre connaissance.

Le jardinier apporta un brancard; on y posa les blessés, et on les porta

dans une grande pièce qui servait d'orangerie pendant l'hiver. Ils

restaient toujours sans mouvement.

--Je ne connais pas ces visages-là, dit le jardinier après les avoir

examinés attentivement à la lumière.

--Peut-être ont-ils sur eux des papiers qui les feront reconnaître, dit

le papa de Louis; on ferait savoir à leurs familles qu'ils sont ici et

blessés.

Le jardinier fouilla dans leurs poches, en retira quelques papiers,

qu'il remit au papa de Jacques, puis deux couteaux bien aiguisés, bien

pointus, et un gros paquet de clefs.

--Ah! ah! ceci indique l'état de ces messieurs! s'écria-t-il; ils

venaient voler et peut-être tuer.

--Je commence à comprendre, dit le papa de Pierre. La présence de

Cadichon et ses braiments expliquent tout. Ces gens-là venaient pour

voler; Cadichon les a devinés avec son instinct accoutumé; il a lutté

contre eux, il a rué et leur a cassé la tête, après quoi il s'est mis à

braire pour nous appeler.

--C'est bien cela, ce doit être cela, dit le papa de Jacques. Il peut se

vanter de nous avoir rendu un fier service, ce brave Cadichon. Viens,

mon Cadichon, te voilà rentré en grâce cette fois.

J'étais content; je me promenais en long et en large devant la serre,

pendant qu'on donnait des soins à Finot et à Passe-Partout. M. Tudoux

ne tarda pas à arriver; les voleurs n'avaient pas encore repris

connaissance.

Il examina les blessures.

--Voilà deux coups bien appliquées, dit-il. On voit distinctement la

marque d'un très petit fer à cheval, comme qui dirait un pied d'âne. Et

mais, ... ajouta-t-il en m'apercevant, ne serait-ce pas une nouvelle

méchanceté de cet animal qui nous examine comme s'il comprenait?

--Pas méchanceté, mais fidèle service et intelligence, répondit le papa

de Pierre. Ces gens-là sont des voleurs; voyez ces couteaux et ces

papiers qu'ils avaient sur eux.

Et il se mit à lire:

«N° 1. Château Herp. Beaucoup de monde; pas bon à voler; potager facile;

légumes et fruits, mur peu élevé.

«N° 2. Presbytère. Vieux curé; pas d'armes. Servante sourde et vieille.

Bon à voler pendant la messe.

«N° 3. Château de Sourval. Maître absent; femme seule au

rez-de-chaussée, domestique au second; belle argenterie; bon à voler.

Tuer si on crie.

«N° 4. Château de Chanday. Chiens de garde vigoureux à empoisonner;

personne au rez-de-chaussée; argenterie; galerie de curiosités riches et

bijoux. Tuer si on vient.»

--Vous voyez, continua le papa, que ces hommes sont des brigands qui

venaient dévaliser le potager, faute de mieux. Pendant que vous leur

donnerez vos soins, je vais envoyer à la ville prévenir le brigadier de

gendarmerie.

M. Tudoux tira de sa poche une trousse, y prit une lancette, et saigna

les deux voleurs. Ils ne tardèrent pas à ouvrir les yeux, et parurent

effrayés de se voir entourés de monde et dans une chambre du château.

Quand ils furent tout à fait remis, ils voulurent parler.

--Silence, coquins, leur dit M. Tudoux avec calme et lenteur. Silence;

nous n'avons pas besoin de vos discours pour savoir qui vous êtes et ce

que vous veniez faire ici.

Finot porta la main à sa veste, les papiers n'y étaient plus; il chercha

son couteau, il ne le trouva pas. Il regarda Passe-Partout d'un air

sombre, et lui dit à voix basse:

--Je te disais bien dans le bois que j'avais entendu du bruit.

--Tais-toi, dit Passe-Partout de même; on pourrait t'entendre. Il faut

tout nier.

_Finot_:--Mais les papiers? ils les ont.

_Passe-Partout_:--Tu diras que nous avons trouvé les papiers.

_Finot_:--Et les couteaux?

_Passe-Partout_:--Les couteaux aussi, parbleu! Il faut de l'audace.

_Finot_:--Qui est-ce qui t'a assené sur la tête ce coup de massue qui

t'a si bien engourdi?

_Passe-Partout_:--Je n'en sais, ma foi, rien; je n'ai pas eu le temps de

voir ni d'entendre. Je me trouvai par terre, frappé en moins de rien.

_Finot_:--Et moi de même. Il faudrait pourtant savoir si on nous a vus

grimper au mur.

_Passe-Partout_:--Nous le saurons bien. Ne faut-il pas que ceux qui nous

ont assommés viennent dire comment et pourquoi?

_Finot_:--Tiens! c'est vrai. Jusque-là il faut tout nier. Convenons à

présent des détails pour ne pas nous contredire. D'abord, faisions-nous

route ensemble? Où avons-nous trouvé les...?

--Séparez ces deux hommes, dit le papa de Louis; ils vont s'entendre sur

les contes qu'ils nous feront.

Deux hommes saisirent Finot, pendant que deux autres s'emparèrent de

Passe-Partout, et, malgré leur résistance, ils leur garrottèrent les

pieds et les mains, et emportèrent Passe-Partout dans une autre salle.

La nuit était bien avancée; on attendait avec impatience le brigadier de

gendarmerie; il arriva au petit jour, escorté de quatre gendarmes, car

on leur avait dit qu'il s'agissait de l'arrestation de deux voleurs. Les

papas de mes petits maîtres lui racontèrent tout ce qui était arrivé, et

lui firent voir les papiers et les couteaux trouvés dans les poches des

voleurs.

--Ce genre de couteaux, dit le brigadier, indique des voleurs dangereux

qui assassinent pour voler: ce qui, du reste, est facile à voir d'après

leurs papiers, qui sont des indications de vols à faire dans les

environs. Je ne serais pas surpris que ces deux hommes fussent les

nommés Finot et Passe-Partout, des brigands très dangereux échappés des

galères, et qu'on cherche dans plusieurs départements où ils ont commis

des vols nombreux et audacieux. Je vais les interroger séparément; vous

pouvez assister à l'interrogatoire, si vous le désirez.

En achevant ces mots, il entra dans la serre, où était resté Finot. Il

regarda un instant et dit:

--Bonjour Finot! tu t'es donc laissé reprendre?

Finot tressaillit, rougit, mais ne répondit pas.

--Eh bien! Finot, dit le brigadier, nous avons perdu notre langue? Elle

était pourtant bien pendue au dernier procès.

--A qui parlez-vous, monsieur? répondit Finot, en regardant de tous

côtés; il n'y a que moi ici.

_Le brigadier_:--Je le sais bien qu'il n'y a que toi; c'est bien à toi

que je parle.

_Finot_:--Je ne sais pas, monsieur, pourquoi vous me tutoyez; je ne vous

connais pas.

_Le brigadier_:--Mais moi, je te connais bien. Tu es Finot, échappé du

bagne, condamné aux galères pour vol et blessures.

_Finot_:--Vous vous trompez, monsieur; je ne suis pas ce que vous

prétendez si bien savoir.

_Le brigadier_:--Et qui êtes-vous donc? D'où venez-vous? Où alliez-vous?

_Finot_:--Je suis un marchand de moutons; j'allai à une foire, à

Moulins, acheter des agneaux.

_Le brigadier_:--En vérité? Et votre camarade? Est-il aussi un marchand

de moutons et d'agneaux?

_Finot_:--Je n'en sais rien; nous nous étions rencontrés peu d'instants

avant d'avoir été attaqués et assommés par une bande de voleurs.

_Le brigadier_:--Et ces papiers que vous aviez dans vos poches?

_Finot_:--Je ne sais seulement pas ce que c'est; nous les avons trouvés

pas loin d'ici, et nous n'avons pas eu le temps d'y regarder.

_Le brigadier_:--Et les couteaux?

_Finot_:--Les couteaux étaient avec les papiers.

_Le brigadier_:--Tiens! c'est de la chance d'avoir trouvé et ramassé

tout cela sans y voir; la nuit était sombre.

_Finot_:--Aussi est-ce le hasard. Mon camarade a marché dessus, cela lui

a semblé drôle; il s'est baissé, je l'ai aidé; et, en tâtonnant, nous

avons trouvé les papiers et les couteaux, nous avons partagé.

_Le brigadier_:--C'est malheureux pour vous d'avoir partagé. Ça fait que

chacun avait de quoi se faire fourrer en prison.

_Finot_:--Vous n'avez pas le droit de nous mettre en prison; nous sommes

d'honnêtes gens....

_Le brigadier_:--C'est ce que nous verrons, et ce ne sera pas long.

Au revoir, Finot. Ne vous dérangez pas, ajouta-t-il, voyant que Finot

cherchait à se lever de dessus son banc. Gendarmes, veillez bien sur

monsieur, afin qu'il ne manque de rien. Et ne le quittez pas des yeux,

c'est un Finot qui nous a échappé plus d'une fois.

Le brigadier sortit, laissant Finot abattu et inquiet.

«Pourvu que Passe-Partout dise comme moi, pensa-t-il. Ce serait bien de

la chance qu'il dît de même.»

En voyant entrer le brigadier, Passe-Partout se sentit perdu; pourtant

il parvint à cacher son inquiétude. Il regarda d'un air indifférent le

brigadier, qui l'examinait attentivement.

--Comment vous trouvez-vous ici, blessé et garrotté? dit le brigadier.

--Je n'en sais rien, répondit Passe-Partout.

_Le brigadier_:--Vous savez toujours bien qui vous êtes? où vous alliez?

par qui vous avez été blessé?

_Passe-Partout_:--Je sais bien qui je suis et où j'allais, mais je ne

sais pas qui m'a brutalement attaqué.

_Le brigadier_:--Alors, procédons par ordre. Qui êtes-vous?

_Passe-Partout_:--Est-ce que cela vous regarde? vous n'avez pas le droit

de demander aux gens qui passent qui ils sont.

_Le brigadier_:--J'en ai si bien le droit, que je mets les poucettes à

ceux qui ne me répondent pas, et que je les fais mener à la prison de la

ville. Je recommence. Qui êtes-vous?

_Passe-Partout_:--Je suis un marchand de cidre.

_Le brigadier_:--Votre nom, s'il vous plaît?

_Passe-Partout_:--Robert Partout.

_Le brigadier_:--Où alliez-vous?

_Passe-Partout_:--Un peu partout, acheter du cidre là où on en vend.

_Le brigadier_:--Vous n'étiez pas seul? Vous aviez un camarade?

_Passe-Partout_:--Oui, c'est mon associé; nous faisions des affaires

ensemble.

_Le brigadier_:--Vous aviez des papiers dans vos poches? Savez-vous ce

que c'était que ces papiers?

Passe-Partout regarda le brigadier.

«Il a lu les papiers, se dit-il; il veut me mettre dedans, mais je serai

plus fin que lui.»

Et il dit tout haut:

--Si je le sais? Je crois bien que je le sais! Des papiers perdus par

des brigands, sans doute, et que j'allais porter à la gendarmerie de la

ville.

_Le brigadier_:--Comment avez-vous eu ces papiers?

_Passe-Partout_:--Nous les avons trouvés sur la route mon camarade

et moi; nous les avons regardés, et nous étions pressés de nous en

débarrasser; c'est pourquoi nous marchions de nuit.

_Le brigadier_:--Et les couteaux qu'on a trouvés sur vous?

_Passe-Partout_:--Les couteaux; nous les avions achetés pour nous

défendre; on nous disait qu'il y avait des voleurs dans le pays.

_Le brigadier_:--Et comment et par qui vous êtes-vous trouvés blessés,

votre camarade et vous?

_Passe-Partout_:--Précisément par des voleurs qui nous ont attaqués sans

que nous les ayons vus.

_Le brigadier_:--Tiens? Finot m'a pas dit comme vous.

_Passe-Partout_:--Finot a eu si peur qu'il a perdu la mémoire; il ne

faut pas croire ce qu'il dit.

_Le brigadier_:--Je ne l'ai pas cru non plus, pas davantage que je ne

crois à ce que vous me dites vous-même, l'ami Passe-Partout, car je vous

reconnais bien à présent; vous vous êtes trahi.

Passe-Partout s'aperçut de la bêtise qu'il avait faite en reconnaissant

que son camarade s'appelait Finot. C'était un sobriquet qui lui avait

été donné au bagne pour se moquer de son peu de finesse.

Quant à Passe-Partout, son vrai nom était _Partout_; et un jour qu'on se

pressait pour passer au réfectoire, Finot s'écria: «Passe-Partout», le

nom lui en resta.

Il n'y avait plus moyen de nier; il ne voulait pourtant pas avouer; il

prit le parti de hausser les épaules, en disant:

--Est-ce que je connais Finot, moi? C'était pas malin de deviner que

vous parliez de mon camarade; je croyais que vous l'appeliez Finot pour

vous moquer.

--C'est bon! tournez cela comme vous voudrez, dit le brigadier, il n'en

est pas moins vrai que vous voyagez pour acheter du cidre avec votre

camarade; que vous avez trouvé vos papiers sur la route; que vous les

portiez, après les avoir lus, à la ville, chez les gendarmes; que vous

avez acheté vos couteaux pour vous défendre contre des voleurs, que vous

avez été attaqués et blessés par ces mêmes voleurs. N'est-ce pas ça?

_Passe-Partout_:--Oui, oui, c'est bien mon histoire.

_Le brigadier_:--Dites donc votre _conte_, car votre camarade a dit tout

le contraire.

--Que vous a-t-il dit? demanda Passe-Partout avec inquiétude.

--Il est inutile que vous le sachiez pour le moment. Quand on vous aura

ramenés au bagne, il vous le dira.

Et le brigadier sortit, laissant Passe-Partout dans un état de rage et

d'inquiétude facile à concevoir.

--Pensez-vous, docteur, que ces hommes soient en état de marcher jusqu'à

la ville? demanda le brigadier à M. Tudoux.

--Je pense qu'ils y arriveront en ne les poussant pas trop, répondit M.

Tudoux avec lenteur. D'ailleurs, lors même qu'ils tomberaient en route,

on pourrait toujours les ramasser et les étendre dans une voiture qu'on

irait chercher. Mais la tête est endommagée par le coup de pied de

l'âne; ils pourront bien en mourir dans trois ou quatre jours.

Le brigadier était embarrassé; quoique les prisonniers ne lui fissent

éprouver aucune pitié, il était bon et il ne voulait pas les faire

souffrir sans nécessité. M. de Ponchat, le papa de Pierre et de Henri,

voyant son embarras, lui proposa de faire atteler une carriole. Le

brigadier remercia et accepta. Quand la carriole fut amenée devant la

porte, on y fit entrer Finot et Passe-Partout, chacun d'eux se trouvant

entre deux gendarmes. De plus, on avait eu la précaution de leur

attacher les pieds afin qu'ils ne pussent sauter de la carriole et

s'enfuir. Le brigadier, à cheval, marchait à côté de la carriole, et ne

perdait pas de vue ses prisonniers. Ils ne tardèrent pas à disparaître,

et je restai seul devant la maison, mangeant de l'herbe, en attendant

avec impatience la promenade de mes petits maîtres, et surtout de mon

petit Jacques que je désirais revoir; le service que je venais de rendre

devait m'avoir fait pardonner ma méchanceté passée.

Quand le jour fut venu tout à fait, que tout le monde fut levé, habillé,

eut déjeuné, un groupe se précipita sur le perron. C'étaient les

enfants. Tous coururent à moi et me caressèrent à l'envi. Mais, entre

toutes les caresses, celles de mon petit Jacques furent les plus

affectueuses.

--Mon bon Cadichon, disait-il, te voilà revenu! J'étais si triste que tu

fusses parti! Mon cher Cadichon, tu vois que nous t'aimions toujours.

_Camille_:--Il est vrai qu'il est redevenu très bon.

_Madeleine_:--Et qu'il n'a plus cet air insolent qu'il avait pris depuis

quelque temps.

_Elisabeth_:--Et qu'il ne mord plus son camarade ni les chiens de garde.

_Louis_:--Et qu'il se laisse seller et brider très sagement.

_Henriette_:--Et qu'il ne mange plus les bouquets que je tiens dans la

main.

_Jeanne_:--Et qu'il ne rue plus quand on le monte.

_Pierre_:--Et qu'il ne court plus après mon poney pour lui mordre la

queue.

_Jacques_:--Et qu'il a sauvé tous les légumes et les fruits du potager

en faisant attraper les deux voleurs.

_Henri_:--Et qu'il leur a cassé la tête avec ses pieds.

_Elisabeth_:--Mais comment a-t-il pu faire prendre les voleurs?

_Pierre_:--On ne sait pas du tout comment il a pu faire; mais on a été

averti par ses braiments. Papa, mes oncles et quelques domestiques sont

sortis et ont vu Cadichon allant et venant, galopant avec inquiétude de

la maison au jardin; ils l'ont suivi avec des lanternes, et il les a

menés au bout du mur extérieur du potager; ils ont trouvé là deux hommes

évanouis et ils ont vu que c'étaient des voleurs.

_Jacques_:--Comment ont-ils pu voir que c'étaient des voleurs? Est-ce

que les voleurs ont des figures et des habits extraordinaires qui ne

ressemblent pas aux nôtres?

_Elisabeth_:--Ah! je crois bien que ce n'est pas comme nous! J'ai vu

toute une bande de voleurs; ils avaient des chapeaux pointus, des

manteaux marrons, et des visages méchants avec d'énormes moustaches.

--Où les as-tu vus? Quand cela? demandèrent tous les enfants à la fois.

_Elisabeth_:--Je les ai vus, l'hiver dernier, au théâtre de Franconi.

_Henri_:--Ah! ah! ah! quelle bêtise! je croyais que c'étaient de vrais

voleurs que tu avais rencontrés dans un de tes voyages et je m'étonnais

que mon oncle et ma tante n'en eussent pas parlé.

_Elisabeth_, piquée:--Certainement, monsieur, ce sont de vrais voleurs,

et les gendarmes se sont battus contre eux et les ont tués ou faits

prisonniers. Et ce n'est pas drôle du tout; j'avais très peur, et il y a

eu des pauvres gendarmes blessés.

_Pierre_:--Ah! ah! ah! que tu es sotte! ce que tu as vu, c'est ce qu'on

appelle une comédie, qui est jouée par des hommes qu'on paye et qui

recommencent tous les soirs.

_Elisabeth_:--Comment veux-tu qu'ils recommencent, puisqu'ils sont tués?

_Pierre_:--Mais tu ne vois donc pas qu'ils font semblant d'être tués ou

blessés, et qu'ils se portent aussi bien qui toi et moi.

_Elisabeth_:--Alors comment papa et mes oncles ont-ils reconnu que ces

hommes étaient des voleurs?

_Pierre_:--Parce qu'on a trouvé dans leurs poches des couteaux à tuer

des hommes, et....

_Jacques_, interrompant:--Comment est-ce fait des couteaux à tuer des

hommes?

_Pierre_:--Mais ... mais ... comme tous les couteaux.

_Jacques_:--Alors, comment sais-tu que c'est pour tuer des hommes? c'est

peut-être pour couper leur pain.

_Pierre_:--Tu m'ennuies, Jacques; tu veux toujours tout comprendre, et

tu m'as interrompu quand j'allais dire qu'on a trouvé des papiers sur

lesquels ils avaient écrit qu'ils voleraient nos légumes, et qu'ils

tueraient le curé et beaucoup d'autres personnes.

_Jacques_:--Et pourquoi ne voulaient-ils pas nous tuer, nous autres?

_Elisabeth_:--Parce qu'ils savaient que papa et mes oncles sont très

courageux, qu'ils ont des pistolets ou des fusils, et que nous les

aurions tous aidés.

_Henri_:--Tu serais d'un fameux secours, en vérité, si on venait nous

attaquer.

_Elisabeth_:--Je serais tout aussi courageuse que vous, monsieur, et je

saurais bien tirer les voleurs par les jambes pour les empêcher de tuer

papa.

_Camille_:--Voyons, voyons, ne vous disputez pas, et laissez Pierre nous

raconter ce qu'il a entendu dire.

_Elisabeth_:--Nous n'avons pas besoin de Pierre pour savoir ce que nous

savons déjà.

_Pierre_:--Alors, pourquoi me demandez-vous comment papa a reconnu les

voleurs?

--Monsieur Pierre, monsieur Henri, M. Auguste vous cherche, dit le

jardinier, qui venait apporter la provision de légumes pour la cuisine.

--Où est-il? demandèrent Pierre et Henri.

--Dans le jardin, messieurs, répondit le jardinier; il n'a pas osé

approcher du château, de peur de se rencontrer avec Cadichon.

Je soupirais et je pensais que le pauvre Auguste avait raison de me

craindre depuis le triste jour où j'avais manqué de le noyer dans un

fossé de boue, après l'avoir fait égratigner dans les ronces et les

épines, et l'avoir fait rudement tomber en mordant son poney.

«Je lui dois une réparation, me dis-je; comment faire pour lui rendre un

service et lui montrer qu'il n'a plus de motifs pour me craindre?»

Les Mémoires d'un âne. · 第 50 / 56 题