LA CONVERSION

Depuis le jour où j'avais déchiré le visage d'Auguste en galopant dans

les épines, et où je l'avais jeté dans la boue, le changement dans les

manières de mes petits maîtres, de leurs parents, des gens de la maison

était visible. Les animaux même ne me traitaient pas comme auparavant.

Ils semblaient m'éviter; quand j'arrivais, ils s'éloignaient; ils se

taisaient en ma présence; car j'ai déjà dit, à propos de mon ami Médor,

que nous autres animaux nous nous comprenons sans parler comme les

hommes; que les mouvements des yeux, des oreilles, de la queue

remplacent chez nous les paroles. Je ne savais que trop ce qui avait

causé ce changement, et je m'en irritais plus encore que je ne m'en

affligeais, lorsqu'un jour, étant seul comme d'habitude, et couché au

pied d'un sapin, je vis approcher Henri et Elisabeth; ils s'assirent et

ils continuèrent à causer.

--Je crois, Henri, que tu as raison, dit Elisabeth, et je partage tes

sentiments; moi aussi, je n'aime presque plus Cadichon depuis qu'il a

été si méchant pour Auguste.

_Henri_:--Et ce n'est pas seulement Auguste; te souviens-tu de la foire

de Laigle, quand il a été si mauvais pour le maître de l'âne savant?

_Elisabeth_:--Ah! ah! ah! Oui, je me le rappelle très bien. Il était

drôle! Tout le monde riait, mais tout de même nous avons tous trouvé

qu'il avait montré beaucoup d'esprit, mais pas de coeur.

_Henri_:--C'est vrai! il a humilié ce pauvre âne et son maître le

faiseur de tours; on m'a dit que le malheureux avait été obligé de

partir sans avoir rien gagné, parce que tout le monde se moquait de lui.

En s'en allant, sa femme et ses enfants pleuraient: ils n'avaient pas de

quoi manger.

_Elisabeth_:--Et c'était la faute de Cadichon.

_Henri_:--Certainement! Sans lui, le pauvre homme aurait gagné de quoi

vivre pendant quelques semaines.

_Elisabeth_:--Et puis te rappelles-tu ce qu'on nous a raconté des

méchancetés qu'il a faites chez son ancien maître? Il mangeait les

légumes, il cassait les oeufs, il salissait le linge.... Décidément, je

fais comme toi, je ne l'aime plus.

Elisabeth et Henri se levèrent et continuèrent leur promenade. Je restai

triste et humilié. D'abord je voulus me fâcher et chercher une petite

vengeance à exercer; mais je pensai qu'ils avaient raison. Je m'étais

toujours vengé; à quoi m'avaient servi mes vengeances? à me rendre

malheureux.

D'abord j'avais cassé les dents, les bras et l'estomac à une de mes

maîtresses. Si je n'avais pas eu le bonheur de m'échapper, j'aurais été

battu à me faire presque mourir.

J'avais fait mille méchancetés à mon autre maître, qui avait été bon

pour moi tant que je n'avais pas été paresseux et méchant, depuis il

m'avait très maltraité, et j'avais été très malheureux.

Quand Auguste avait tué mon ami Médor, je n'avais pas réfléchi qu'il

l'avait fait par maladresse et non par méchanceté. S'il était bête, ce

n'était pas de sa faute; j'avais persécuté ce malheureux Auguste, et

j'avais fini par le rendre très malade en le jetant dans la mare de

boue.

Et puis, que de petites méchancetés j'avais faites que je n'ai pas

racontées!

J'avais donc fini par ne plus être aimé de personne. J'étais seul;

personne ne venait près de moi me consoler, me caresser; les animaux

même me fuyaient.

«Que faire? me demandai-je tristement. Si je pouvais parler, j'irais

leur dire à tous que je me repens, que je demande pardon à tous ceux

auxquels j'ai fait du mal, que je serai bon et doux à l'avenir; mais ...

je ne peux pas me faire comprendre ... je ne parle pas.»

Je me jetai sur l'herbe et je pleurai, non pas comme les hommes qui

versent des larmes, mais dans le fond de mon coeur; je pleurai, je gémis

sur mon malheur, et, pour la première fois, je me repentis sincèrement.

«Ah! si j'avais été bon! si, au lieu de vouloir montrer mon esprit,

j'avais montré de la bonté, de la douceur, de la patience! si j'avais

été pour tous ce que j'avais été pour Pauline! comme on m'aimerait!

comme je serais heureux!»

Je réfléchis longtemps, bien longtemps; je formai tantôt de bons

projets, tantôt de méchants.

Enfin, je me décidai à devenir bon, de manière à regagner l'amitié de

tous mes maîtres et de mes camarades. Je fis immédiatement l'essai de

mes bonnes résolutions.

J'avais depuis quelque temps un camarade que je traitais fort mal.

C'était un âne qu'on avait acheté pour faire monter ceux de mes plus

jeunes maîtres qui avaient peur de moi, depuis que j'avais manqué noyer

Auguste; les grands seuls ne me craignaient pas; et même, lorsqu'on

faisait une partie d'ânes, le petit Jacques était le seul qui me

demandât toujours, au lieu que jadis on se disputait pour m'avoir.

Je méprisais ce camarade; je passais toujours devant lui, je ruais et je

le mordais s'il cherchait à me dépasser; le pauvre animal avait fini

par me céder toujours la première place, et se soumettre à toutes mes

volontés. Le soir, quand l'heure fut venue de rentrer à l'écurie, je me

trouvai près de la porte presque en même temps que mon camarade; il se

rangea avec empressement pour me laisser entrer le premier; mais, comme

il était arrivé quelques pas en avant de moi, je m'arrêtai à mon tour et

je lui fis signe de passer. Le pauvre âne m'obéit en tremblant, inquiet

de ma politesse, et craignant que je ne le fisse marcher le premier pour

lui jouer quelque tour, par exemple pour lui donner un coup de dent ou

un coup de pied. Il fut très étonné de se trouver sain et sauf dans sa

stalle, et de me voir placer paisiblement dans la mienne.

Voyant son étonnement je lui dis:

--Mon frère, j'ai été méchant pour vous, je ne le serai plus; j'ai été

fier, je ne le serai jamais, je vous ai méprisé, humilié, maltraité, je

ne recommencerai pas. Pardonnez-moi, frère, et à l'avenir voyez en moi

un camarade, un ami.

--Merci, frère, me répondit le pauvre âne tout joyeux; j'étais

malheureux, je serai heureux; j'étais triste, je serai gai; je me

trouvais seul, je me sentirai aimé et protégé. Merci encore une fois,

frère; aimez-moi, car je vous aime déjà.

--A mon tour, frère, à vous dire merci, car j'ai été méchant, et vous me

pardonnez; je reviens à de meilleurs sentiments, et vous me recevez; je

veux vous aimer et vous me donnez votre amitié. Oui, à mon tour, merci,

frère.

Et, tout en mangeant notre souper, nous continuâmes à causer. C'était la

première fois, car jamais je n'avais daigné lui parler. Je le trouvai

bien meilleur, bien plus sage que je ne l'étais moi-même, et je lui

demandai de me soutenir dans ma nouvelle voie; il me le promit avec

autant d'affection que de modestie.

Les chevaux, témoins de notre conversation et de ma douceur

inaccoutumée, se regardaient et me regardaient avec surprise. Quoiqu'ils

parlassent bas, je les entendais dire:

--C'est une farce de Cadichon, dit le premier cheval; il veut jouer

quelque tour à son camarade.

--Pauvre âne, j'ai pitié de lui, dit le second cheval. Si nous lui

disions de se méfier de son ennemi?

--Pas tout de suite, répondit le premier cheval. Silence! Cadichon est

méchant. S'il nous entend, il se vengera.

Je fus blessé de la mauvaise opinion qu'avaient de moi ces deux chevaux,

le troisième n'avait pas parlé; il avait passé sa tête sur la stalle, et

il m'observait attentivement. Je le regardai tristement et humblement.

Il parut surpris, mais il ne bougea pas, et resta silencieux,

m'observant toujours.

Fatigué de ma journée, abattu par la tristesse et le regret de ma vie

passée, je me couchai sur la paille, et je remarquai que mon lit était

moins bon, moins épais que celui de mon camarade. Au lieu de m'en

fâcher, comme j'aurais fait jadis, je me dis que c'était juste et bien.

«J'ai été méchant, me dis-je, on m'en punit; je me suis fait détester,

on me le fait sentir. Je dois encore me trouver heureux de n'avoir pas

été envoyé au moulin, où j'aurais été battu, éreinté, mal couché.»

Je gémis pendant quelque temps et je m'endormis. A mon réveil, je vis

entrer le cocher, qui me fit lever d'un coup de pied, détacha mon licou

et me laissa en liberté; je restai à la porte, et je vis avec surprise

étriller, brosser soigneusement mon camarade, lui passer ma belle bride

pomponnée, attacher sur son dos ma selle anglaise, et le diriger devant

le perron. Inquiet, tremblant d'émotion, je le suivis; quels ne furent

pas mon chagrin, ma désolation quand je vis Jacques, mon petit maître

bien-aimé, approcher de mon camarade, et le monter après quelque

hésitation! Je restai immobile, anéanti. Le bon petit Jacques s'aperçut

de ma peine, car il s'approcha de moi, me caressa la tête, et me dit

tristement:

--Pauvre Cadichon! tu vois ce que tu as fait! Je ne peux plus te monter;

papa et maman ont peur que tu ne me jettes par terre. Adieu, pauvre

Cadichon; sois tranquille, je t'aime toujours.

Et il partit lentement, suivi du cocher, qui lui criait:

--Prenez donc garde, monsieur Jacques, ne restez pas auprès de Cadichon:

il vous mordra, il mordra le bourri; il est méchant, vous savez bien.

--Il n'a jamais été méchant avec moi, et il ne le sera jamais, répondit

Jacques.

Le cocher frappa l'âne, qui prit le trot, et je les perdis bientôt

de vue. Je restai à la même place, abîmé dans mon chagrin. Ce qui en

redoublait la violence, c'était l'impossibilité de faire connaître mon

repentir et mes bonnes résolutions. Ne pouvant plus supporter le poids

affreux qui oppressait mon coeur, je partis en courant sans savoir où

j'allais. Je courus longtemps, brisant des haies, sautant des fossés,

franchissant des barrières, traversant des rivières; je ne m'arrêtai

qu'en face d'un mur que je ne pus ni briser ni franchir.

Je regardai autour de moi. Où étais-je? Je croyais reconnaître le pays,

mais sans toutefois pouvoir me dire où je me trouvais. Je longeai le mur

au pas, car j'étais en nage; j'avais couru pendant plusieurs heures, à

en juger par la marche du soleil. Le mur finissait à quelques pas; je le

tournai, et je reculai avec surprise et terreur. Je me trouvais à deux

pas de la tombe de Pauline.

Ma douleur n'en devint que plus amère.

«Pauline! ma chère petite maîtresse! m'écriai-je, vous m'aimiez

parce que j'étais bon; je vous aimais parce que vous étiez bonne et

malheureuse. Après vous avoir perdue, j'avais trouvé d'autres maîtres

qui étaient bons comme vous, qui m'ont traité avec amitié. J'étais

heureux. Mais tout est changé: mon mauvais caractère, le désir de faire

briller mon esprit, de satisfaire mes vengeances, ont détruit tout mon

bonheur: personne ne m'aime à présent; si je meurs, personne ne me

regrettera.»

Je pleurai amèrement au dedans de moi-même et je me reprochai pour la

centième fois mes défauts. Une pensée consolante vint tout à coup me

rendre du courage. «Si je deviens bon, me dis-je, si je fais autant de

bien que j'ai fait de mal, mes jeunes maîtres m'aimeront peut-être de

nouveau; mon cher petit Jacques surtout, qui m'aime encore un peu, me

rendra toute son amitié.... Mais comment faire pour leur montrer que je

suis changé et repentant?»

Pendant que je réfléchissais à mon avenir, j'entendis des pas lourds

approcher du mur, et une voix d'homme parler avec humeur.

--A quoi bon pleurer, nigaud? Les larmes ne te donneront pas du pain,

n'est-il pas vrai? Puisque je n'ai rien à vous donner, que voulez-vous

que j'y' fasse? Crois-tu que j'aie l'estomac bien rempli, moi qui n'ai

avalé depuis hier matin que de l'air et de la poussière?

--Je suis bien fatigué, père.

--Eh bien! reposons-nous un quart d'heure à l'ombre de ce mur, je veux

bien.

Ils tournèrent le mur et vinrent s'asseoir près de la tombe où j'étais.

Je reconnus avec surprise le pauvre maître de Mirliflore, sa femme

et son fils. Tous étaient maigres et semblaient exténués. Le père me

regarda; il parut surpris et dit, après quelque hésitation:

--Si je vois clair, c'est bien l'âne, le gredin d'âne qui m'a fait

perdre à la foire de Laigle plus de cinquante francs.... Coquin!

continua-t-il en s'adressant à moi, tu as été cause que mon Mirliflore

à été mis en pièces par la foule, tu m'as empêché de gagner une somme

d'argent qui m'aurait fait vivre pendant plus d'un mois; tu me le

payeras, va!

Il se leva, s'approcha de moi; je ne cherchai pas à m'éloigner, sentant

bien que j'avais mérité la colère de cet homme. Il parut étonné.

--Ce n'est donc pas lui, dit-il, car il ne bouge pas plus qu'une

bûche.... Le bel âne, ajouta-t-il en me tâtant les membres. Si je

pouvais l'avoir seulement un mois, tu ne manquerais pas de pain, mon

garçon, ni ta mère non plus, et j'aurais l'estomac moins creux.

Mon parti fut pris à l'instant; je résolus de suivre cet homme pendant

quelques jours, de tout souffrir pour réparer le mal que je lui avais

fait, et de l'aider à gagner quelque argent pour lui et sa famille.

Quand ils se remirent en marche, je les suivis; ils ne s'en aperçurent

pas d'abord; mais le père, s'étant retourné plusieurs fois, et me voyant

toujours sur leurs talons, voulut me faire partir. Je refusai et je

revins constamment reprendre ma place près ou derrière eux.

--Est-ce drôle, dit l'homme, cet âne qui s'obstine à nous suivre! Ma

foi, puisque cela lui plaît, il faut le laisser faire.

En arrivant au village, il se présenta à un aubergiste, et lui demanda à

dîner et à coucher, tout en disant fort honnêtement qu'il n'avait pas un

sou dans la poche.

--J'ai assez des mendiants du pays, sans y ajouter ceux qui n'en sont

pas, mon bonhomme, répondit l'aubergiste; allez chercher un gîte

ailleurs.

Je m'élançai de suite près de l'aubergiste, que je saluai à plusieurs

reprises de façon à le faire rire.

--Vous avez là un animal qui ne paraît pas bête, dit l'aubergiste en

riant. Si vous voulez nous régaler de ses tours, je veux bien vous

donner à manger et à coucher.

--Ce n'est pas de refus, répondit l'homme; nous vous donnerons une

représentation, mais quand nous aurons quelque chose dans l'estomac; à

jeun, on n'a pas la voix propre au commandement.

--Entrez, entrez, on va vous servir de suite, reprit l'aubergiste;

Madelon, ma vieille, donne à dîner à trois, sans compter le bourri.

Madelon leur servit une bonne soupe, qu'ils avalèrent en un clin d'oeil,

puis un bon bouilli aux choux, qui disparut également, enfin une salade

et du fromage, qu'ils savourèrent avec moins d'avidité, leur faim se

trouvant apaisée.

On me donna une botte de foin, j'en mangeai à peine; j'avais le coeur

gros, et je n'avais pas faim.

L'aubergiste alla convoquer tout le village pour me voir saluer; la cour

se remplit de monde, et j'entrai dans le cercle, où m'amena mon nouveau

maître, qui se trouvait fort embarrassé, ne sachant pas ce que je savais

faire, et si j'avais reçu une éducation d'âne savant. A tout hasard, il

me dit:

--Saluez la société.

Je saluai à droite, à gauche, en avant, en arrière, et tout le monde

d'applaudir.

--Que vas-tu lui faire faire? dit tout bas sa femme; il ne saura pas ce

que tu lui veux.

--Peut-être l'aura-t-il appris. Les ânes savants sont intelligents; je

vais toujours essayer.

--Allons, Mirliflore (ce nom me fit soupirer), va embrasser la plus

jolie dame de la société.

Je regardai à droite, à gauche; j'aperçus la fille de l'aubergiste,

jolie brune de quinze à seize ans qui se tenait derrière tout le monde.

J'allai à elle, j'écartai avec ma tête ceux qui gênaient le passage, et

je posai mon nez sur le front de la petite, qui se mit à rire et qui

parut contente.

--Dites donc, père Hutfer, vous lui avez fait la leçon, pas vrai? dirent

quelques personnes en riant.

--Non, d'honneur, répondit Hutfer; je ne m'y attendais seulement pas.

--A présent, Mirliflore, dit l'homme, va chercher quelque chose,

n'importe quoi, ce que tu pourras trouver, et donne-le à l'homme le plus

pauvre de la société.

Je me dirigeai vers la salle où l'on venait de dîner, je saisis un

pain, et, le rapportant en triomphe, je le remis entre les mains de mon

nouveau maître. Rire général, tout le monde applaudit, un ami s'écria:

«Ceci ne vient pas de vous, père Hutfer; cet âne a réellement du savoir;

il a bien profité des leçons de son maître.»

--Allez-vous lui laisser son pain tout de même? dit quelqu'un dans la

foule.

--Pour ça, non, dit Hutfer; rendez-moi cela, l'homme à l'âne; ce n'est

pas dans nos conventions.

--C'est vrai, répondit l'homme; et pourtant mon âne a dit vrai en

faisant de moi l'homme le plus pauvre de la société, car nous n'avions

pas mangé depuis hier matin, ma femme, mon fils et moi, faute de deux

sous pour acheter un morceau de pain.

--Laissez-leur ce pain, mon père, dit Henriette Hutfer; nous n'en

manquons pas dans la huche, et le bon Dieu nous fera regagner celui-ci.

--Tu es toujours comme ça, toi, Henriette, dit Hutfer. Si on t'écoutait,

on donnerait tout ce qu'on a.

--Nous n'en sommes pas plus pauvres, mon père: le bon Dieu a toujours

béni nos récoltes et notre maison.

--Allons,... puisque tu le veux,... qu'il garde son pain, je le veux

bien.

A ces mots, j'allai à lui et le saluai profondément, puis j'allai

prendre dans mes dents une petite terrine vide, et je la présentai à

chacun pour qu'il y mît son aumône. Quand j'eus fini ma tournée, la

terrine était pleine; j'allai la vider dans les mains de mon maître, je

la reportai où je l'avais prise, je saluai et je me retirai gravement

aux applaudissements de la société. J'avais le coeur content; je me

sentais consolé et affermi dans mes bonnes résolutions. Mon nouveau

maître paraissait enchanté; il allait se retirer, lorsque tout le monde

l'entoura et le pria de donner une seconde représentation le lendemain;

il le promit avec empressement, et alla se reposer dans la salle avec sa

femme et son fils.

Quand ils se trouvèrent seuls, la femme regarda de tous côtés, et, ne

voyant que moi, la tête posée sur l'appui de la fenêtre, elle dit à son

mari à voix basse:

--Dis donc, mon homme, c'est tout de même fort drôle; est-ce singulier,

cet âne qui nous arrive sortant d'un cimetière, qui nous prend en gré,

et qui nous fait gagner de l'argent! Combien en as-tu dans tes mains?

--Je n'ai pas encore compté, répondit l'homme. Aide-moi; tiens voici une

poignée; à moi l'autre.

--J'ai huit francs quatre sous, dit la femme après avoir compté.

_L'homme_: Et moi, j'en ai sept cinquante. Cela fait.... Combien cela

fait-il, ma femme?

_La femme_:--Combien cela fait? Huit et quatre font treize, puis sept,

font vingt-quatre, puis, cinquante, ça fait,... ça fait ... quelque

chose comme soixante.

_L'homme:--Que tu es bête, va! J'aurais soixante francs dans les mains?

Pas possible! Voyons, mon garçon, toi qui as étudié, tu dois savoir ça.

_Le garçon_:--Vous dites, papa?

_L'homme_:--Je dis huit francs quatre sous d'une part, et sept francs

cinquante de l'autre.

_Le garçon_, d'un air décidé:--Huit et quatre font douze, retiens un,

plus sept, font vingt, retiens deux; plus cinquante, font, ... font ...

cinquante,... cinquante-deux, retiens cinq.

_L'homme_:--Imbécile! comment cela ferait-il cinquante, puisque j'ai

huit dans une main et sept dans l'autre.

_Le garçon_:--Et puis cinquante, papa?

_L'homme_, le contrefaisant:--Et puis cinquante, papa? Tu ne vois pas,

grand nigaud, que c'est cinquante centimes que je dis, et les centimes

ne sont pas des francs.

_Le garçon_:--Non, papa, mais ça fait toujours cinquante.

_L'homme_:--Cinquante quoi? Est-il bête! est-il bête! Si je te donnais

cinquante taloches, ça te ferait-y cinquante francs?

_Le garçon_:--Non, papa, mais ça ferait toujours cinquante.

_L'homme_:--En voilà une à compte, grand animal!

Et il lui donna un soufflet qui retendit dans toute la maison. Le garçon

se mit à pleurer; j'étais en colère. Si ce pauvre garçon était bête, ce

n'était pas sa faute.

«Cet homme ne mérite pas ma pitié, me dis-je; il a, grâce à moi, de

quoi vivre pendant huit jours; je veux bien encore lui faire gagner sa

représentation de demain, après quoi je retournerai chez mes maîtres;

peut-être m'y recevra-t-on avec amitié.»

Je me retirai de la fenêtre, et j'allai manger des chardons qui

poussaient au bord d'un fossé; j'entrai ensuite dans l'écurie de

l'auberge, où je trouvai déjà plusieurs chevaux occupant les meilleures

places; je me rangeai dans un coin dont personne n'avait voulu: j'y pus

réfléchir à mon aise, car personne ne me connaissait, et personne ne

s'occupait de moi. A la fin de la journée, Henriette Hutfer entra à

l'écurie, regarda si chacun avait ce qu'il fallait, et, m'apercevant

dans mon coin humide et obscur, sans litière, sans foin, ni avoine, elle

appela un des garçons d'écurie.

--Ferdinand, dit-elle, donnez de la paille à ce pauvre âne pour qu'il ne

couche pas sur la terre humide, mettez devant lui un picotin d'avoine et

une botte de foin, et voyez s'il ne veut pas boire.

_Ferdinand_:--Mam'zelle Henriette, vous ruinerez votre papa, vous êtes

trop soigneuse pour le monde. Que vous importe que cette bête couche sur

la dure ou sur une bonne litière? c'est de la paille gâchée, ça!

_Henriette_:--Vous ne trouvez pas que je suis trop bonne quand c'est

vous que je soigne, Ferdinand; je veux que tout le monde soit bien

traité ici, les bêtes comme les hommes.

_Ferdinand_, d'un air malin:--Sans compter qu'il y a pas mal d'hommes

qu'on prendrait volontiers pour des bêtes, quoiqu'ils marchent sur deux

pieds.

_Henriette_, souriant:--Voilà pourquoi on dit: Bête à manger du foin.

_Ferdinand_:--Ce ne sera toujours pas à vous, mam'zelle, que je servirai

une botte de foin. Vous avez de l'esprit,... de l'esprit ... et de la

malice comme un singe!

_Henriette_, riant:--Merci du compliment, Ferdinand! Qu'êtes-vous donc,

si je suis un singe?

_Ferdinand_:--Ah! mam'zelle, je n'ai point dit que vous étiez un singe:

et si je me suis mal exprimé pour cela, mettez que je suis un âne, un

cornichon, une oie.

_Henriette_:--Non, non, pas tant que cela, Ferdinand, mais seulement un

babillard qui parle quand il devrait travailler. Faites la litière

de l'âne, ajouta-t-elle d'un ton sérieux, et donnez-lui à boire et à

manger.

Elle sortit; Ferdinand fit en grommelant ce que lui avait ordonné sa

jeune maîtresse. En faisant ma litière, il me donna quelques coups de

fourche, me jeta avec humeur une botte de foin, une poignée d'avoine, et

posa près de moi un seau d'eau. Je n'étais pas attaché; j'aurais pu

m'en aller, mais j'aimai mieux souffrir encore un peu, et donner

le lendemain, pour achever ma bonne oeuvre, ma seconde et dernière

représentation.

En effet, quand la journée du lendemain fut avancée, on vint me prendre;

mon maître m'amena sur une grande place qui était pleine de monde; on

m'avait tambouriné le matin, c'est-à-dire que le tambour du village

s'était promené partout de grand matin en criant: «Ce soir, grande

représentation de l'âne savant dit Mirliflore; on se réunira à huit

heures sur la place en face la mairie et l'école.»

Je recommençai les tours de la veille et j'y ajoutai des danses

exécutées avec grâce; je valsai, je polkai, et je jouai à Ferdinand le

tour innocent de l'engager à valser en brayant devant lui, et en lui

présentant le pied de devant comme on criait: «Oui, oui, une valse avec

l'âne!» il s'élança dans le cercle en riant, et il se mit à faire mille

sauts et gambades, que j'imitai de mon mieux.

Enfin, me sentant fatigué, je laissai Ferdinand gambadant tout seul,

j'allai comme la veille chercher une terrine; n'en trouvant pas, je pris

dans mes dents un panier sans couvercle, et je fis le tour, comme la

veille, présentant mon panier à chacun. Il fut bientôt si plein, que

je dus le vider dans la blouse de celui qu'on croyait mon maître; je

continuai la quête; quand tout le monde m'eut donné, je saluai la

société et j'attendis que mon maître eût compté l'argent que je lui

avais fait gagner ce soir-là, et qui se montait à plus de trente-quatre

francs. Trouvant que j'avais assez fait pour lui, que mon ancienne faute

était réparée, et que je pouvais retourner chez moi, je saluai mon

maître, et, fendant la foule, je partis au trot.

--Tiens! v'là votre bourri qui s'en va, dit Hutfer, l'aubergiste.

--C'est qu'il file joliment, dit Ferdinand.

Mon prétendu maître se retourna, me regarda d'un air inquiet, m'appela:

«Mirliflore, Mirliflore!» et, me voyant continuer mon trot, je

l'entendis s'écrier d'un ton piteux:

--Arrêtez-le, arrêtez-le, de grâce! c'est mon pain, ma vie qu'il

m'emporte; courez, attrapez-le; je vous promets encore une

représentation si vous me le ramenez.

--D'où l'avez-vous donc, cet âne? dit un des hommes nommé Clouet; et

depuis quand l'avez-vous?

--Je l'ai ... depuis qu'il est à moi, répondit mon faux maître avec un

peu d'embarras.

--J'entends bien, reprit Clouet; mais depuis quand est-il à vous?

L'homme ne répondit pas.

--C'est qu'il me semble bien le reconnaître, dit Clouet; il ressemble à

Cadichon, l'âne du château de la Herpinière; je serais bien trompé si ce

n'est pas là Cadichon.

Je m'étais arrêté; j'entendis des murmures; je voyais l'embarras de mon

maître, lorsque, au moment où l'on s'y attendait le moins, il s'élança

au travers de la foule et courut du côté opposé à celui que j'avais

pris, suivi de sa femme et de son garçon.

Quelques-uns voulurent courir après lui, d'autres dirent que c'était

bien inutile puisque je m'étais sauvé, et que l'homme n'emportait que

l'argent qui était à lui, et que je lui avais fait gagner honnêtement.

--Et quant à Cadichon, ajouta-t-on, il ne sera pas embarrassé pour

retrouver son chemin, et il ne se laissera prendre que s'il le veut

bien.

La foule se dispersa, et chacun rentra chez soi; je repris ma course,

espérant arriver chez mes vrais maîtres avant la nuit; mais il y avait

beaucoup de chemin à faire, j'étais fatigué, et je fus obligé de me

reposer à une lieue du château. La nuit était venue, les écuries

devaient être fermées; je me décidai à coucher dans un petit bois de

sapins qui bordait un ruisseau.

J'étais à peine établi sur mon lit de mousse, que j'entendis marcher

avec précaution et parler bas. Je regardai, mais je ne vis rien; la nuit

était trop noire. J'écoutai de toutes mes oreilles, et j'entendis la

conversation suivante:

Les Mémoires d'un âne. · 第 48 / 56 题