LA PUNITION

Je restai seul jusqu'au soir; personne ne vint me voir. Je m'ennuyais,

et je vins dans la soirée me mettre près des domestiques qui prenaient

l'air à la porte de l'office et qui causaient.

--Si j'étais à la place de madame, dit le cuisinier, je me déferais de

cet âne.

_La femme de chambre_:--Il devient par trop méchant en vérité. Voyez

donc le tour qu'il a joué à ce pauvre Auguste; il aurait pu le tuer ou

le noyer tout de même.

_Le valet de chambre_:--Et c'est qu'après il avait l'air tout joyeux

encore! il courait, il sautait, il brayait comme s'il avait fait un beau

coup.

_Le cocher_:--Il le payera, allez; je lui donnerai une raclée pour son

souper....

_Le valet de chambre_:--Prends garde; si madame s'en aperçoit....

_Le cocher_:--Et comment madame le saurait-elle? Crois-tu que je vais

lui donner des coups de fouet sous les yeux de madame? J'attendrai qu'il

soit à l'écurie.

_Le valet de chambre_:--Tu pourrais bien attendre longtemps; cet animal

qui fait toutes ses volontés, rentre quelquefois si tard.

_Le cocher_:--Ah! mais, s'il m'ennuie trop, je saurai bien le faire

rentrer malgré lui, et sans que personne s'en doute.

_La femme de chambre_:--Comment vous y prendrez-vous? Ce maudit âne va

braire à sa façon et ameuter toute la maison.

_Le cocher_:--Laissez donc! je lui couperai le sifflet; on ne l'entendra

seulement pas respirer.

Et tous partirent d'un éclat de rire. Je les trouvais bien méchants;

j'étais en colère; je cherchai un moyen de me soustraire à la correction

qui me menaçait. J'aurais voulu me jeter sur eux et les mordre tous,

mais je n'osai pas, de peur qu'ils n'allassent encore se plaindre à

ma maîtresse, et je sentais vaguement que, fatiguée de mes tours,

ma maîtresse pourrait bien me chasser de chez elle. Pendant que je

délibérais, la femme de chambre fit remarquer au cocher mes yeux

méchants.

Le cocher hocha la tête, se leva, entra dans la cuisine, en ressortit

comme pour aller à l'écurie, et, en passant devant moi, me lança au cou

un noeud coulant; je tirai en arrière pour le briser, et il tira en

avant pour me faire avancer; nous tirions chacun de notre côté, mais,

plus nous tirions, plus la corde m'étranglait; dès le premier moment

j'avais vainement essayé de braire; je pouvais à peine respirer, et

je cédais forcément à la traction du cocher; il m'amena ainsi jusqu'à

l'écurie, dont la porte fut obligeamment ouverte par les autres

domestiques. Une fois entré dans ma stalle, on me passa promptement

mon licou, on lâcha la corde qui m'étranglait, et le cocher, ayant

soigneusement fermé la porte, se saisit d'un fouet de charretier, et

commença à m'en frapper impitoyablement sans que personne prît

ma défense. J'eus beau braire, me démener, mes jeunes maîtres ne

m'entendirent pas, et le méchant cocher put me faire expier à son aise

les méchancetés dont il m'accusait. Il me laissa enfin dans un état de

douleur et d'abattement impossible à décrire. C'était la première fois,

depuis mon entrée dans cette maison, que j'avais été humilié et battu.

Depuis j'ai réfléchi, et j'ai reconnu que je m'étais attiré cette

punition.

Le lendemain il était déjà tard quand on me fit sortir; j'eus bonne

envie de mordre le cocher au visage, mais je fus arrêté, comme la

veille, par la crainte d'être chassé. Je me dirigeai vers la maison; je

vis les enfants rassemblés devant le perron et causant avec animation.

--Le voilà, ce méchant Cadichon, dit Pierre en me regardant approcher.

Chassons-le, il pourrait bien nous mordre ou nous jouer quelque mauvais

tour, comme il a fait l'autre jour à ce malheureux Auguste.

_Camille_:--Qu'est-ce que le médecin a dit à papa tout à l'heure?

_Pierre_:--Il a dit qu'Auguste était très malade; il a la fièvre, le

délire....

_Jacques_:--Qu'est-ce que le délire?

_Pierre_:--Le délire, c'est quand on a la fièvre si fort qu'on ne sait

plus ce qu'on dit; on ne reconnaît personne, on croit voir un tas de

choses qui ne sont pas.

_Louis_:--Qu'est-ce que voit donc Auguste?

_Pierre_:--Il croit toujours voir Cadichon qui veut se jeter sur lui,

qui le mord, le piétine; le médecin est très inquiet. Papa et mes oncles

y sont allés.

_Madeleine_:--Comme c'est vilain à Cadichon d'avoir jeté le pauvre

Auguste dans ce trou dégoûtant!

--Oui, c'est très vilain, monsieur, s'écria Jacques en se retournant

vers moi. Allez, vous êtes un méchant! Je ne vous aime plus.

--Ni moi, ni moi, ni moi, répétèrent tous les enfants à l'unisson. Va

t'en; nous ne voulons pas de toi.

J'étais consterné. Tous, jusqu'à mon petit Jacques que j'aimais toujours

tendrement, tous me chassaient, me repoussaient.

Je m'éloignai lentement de quelques pas; je me retournai et les regardai

d'un air si triste, que Jacques en fut touché; il courut à moi, me prit

la tête, et me dit d'une voix caressante:

--Ecoute, Cadichon, nous ne t'aimons pas à présent; mais, si tu es bon,

je t'assure que nous t'aimerons comme auparavant.

--Non, non, jamais comme avant! s'écrièrent tous les enfants. Il est

trop mauvais.

--Vois-tu, Cadichon, voilà ce que c'est que d'être méchant, reprit le

petit Jacques en me passant la main sur le cou. Tu vois que personne

ne veut t'aimer.... Mais.... ajouta-t-il en me parlant à l'oreille, je

t'aime encore un peu, et si tu n'es plus méchant, je t'aimerai beaucoup,

tout comme avant.

_Henri_:--Prends garde, Jacques, ne l'approche pas de trop près; s'il te

donne un coup de dent ou un coup de pied, il te fera bien mal.

_Jacques_:--Il n'y a pas de danger; je suis bien sûr qu'il ne nous

mordra pas, nous autres.

_Henri_:--Tiens, pourquoi pas? Il a bien jeté Auguste deux fois par

terre.

_Jacques_:--Oh! mais Auguste, c'est autre chose; il ne l'aime pas.

_Henri_:--Et pourquoi ne l'aime-t-il pas? Qu'est-ce qu'Auguste lui a

fait? Il pourrait bien, un beau jour, nous détester aussi.

Jacques ne répondit pas, car il n'y avait effectivement rien à répondre;

mais il secoua la tête, et, se retournant vers moi, il me fit une petite

caresse amicale, dont je fus touché jusqu'aux larmes. L'abandon de tous

les autres me rendit plus précieux encore ces témoignages d'affection de

mon cher petit Jacques, et, pour la première fois, une pensée sincère

de repentir se glissa dans mon coeur. Je songeai avec inquiétude à la

maladie du malheureux Auguste. Dans l'après-midi on sut qu'il était plus

mal encore, que le médecin avait des inquiétudes graves pour sa vie.

Mes jeunes maîtres y allèrent eux-mêmes vers le soir; les cousines

attendaient impatiemment leur retour. «Eh bien? eh bien? leur

crièrent-elles du plus loin qu'elles les aperçurent. Quelles nouvelles?

Comment va Auguste?»

--Pas bien, répondit Pierre; et pourtant un peu moins mal que tantôt.

_Henri_:--Le pauvre père fait pitié; il pleure, il sanglote, il demande

au bon Dieu de lui laisser son fils; il dit des choses si touchantes,

que je n'ai pu m'empêcher de pleurer.

_Elisabeth_:--Nous allons tous prier avec lui et pour lui à notre prière

du soir; n'est-ce pas mes amis?

--Certainement, et de grand coeur, dirent tous les enfants en même

temps.

_Madeleine_:--Pauvre Auguste, s'il allait mourir, pourtant!

_Camille_:--Le pauvre père deviendrait fou de chagrin, car il n'a pas

d'autre enfant.

_Elisabeth_:--Où est donc la mère d'Auguste? on ne la voit jamais.

_Pierre_:--Il serait étonnant qu'on la vît, puisqu'elle est morte depuis

dix ans.

_Henri_:--Et, ce qu'il y a de singulier, c'est que la pauvre femme est

morte pour être tombée dans l'eau pendant une promenade en bateau.

_Elisabeth_:--Comment? elle s'est noyée?

_Pierre_:--Non, on l'a retirée immédiatement, mais il faisait si chaud,

et elle avait été tellement saisie par le froid de l'eau et par la

frayeur, qu'elle a été prise de la fièvre et du délire, exactement comme

Auguste et elle est morte huit jours après.

_Camille_:--Mon Dieu, mon Dieu! pourvu qu'il n'en arrive pas autant à

Auguste!

_Elisabeth_:--Voilà pourquoi il faut que nous priions beaucoup;

peut-être le bon Dieu nous accordera-t-il ce que nous lui demanderons.

_Madeleine_:--Où est donc Jacques?

_Camille_:--Il était ici tout à l'heure, il sera rentré.

Il n'était pas rentré, le pauvre enfant, mais il s'était mis à genoux

derrière une caisse, et, la tête cachée dans ses mains, il priait

et pleurait. Et c'était moi qui avais causé la maladie d'Auguste,

l'affreuse inquiétude du malheureux père, et enfin le chagrin de mon

petit Jacques! Cette pensée m'attrista moi-même; je me dis que je

n'aurais pas dû venger Médor. «Quel bien lui a fait la chute d'Auguste?

me demandai-je. Est-il moins perdu pour moi? La vengeance que j'ai tirée

m'a-t-elle servi à autre chose qu'à me faire craindre et détester?»

J'attendis avec impatience le lendemain pour avoir des nouvelles

d'Auguste. J'en eus des premiers, car Jacques et Louis me firent atteler

à la petite voiture pour y aller. Nous trouvâmes, en arrivant, un

domestique qui courait chercher le médecin, et qui nous dit en passant

qu'Auguste avait passé une mauvaise nuit, et qu'il venait d'avoir une

convulsion qui avait effrayé son père. Jacques et Louis attendirent le

médecin, qui ne tarda pas à venir, et qui leur promit de leur donner des

nouvelles en s'en allant.

Une demi-heure après il descendit le perron.

--Eh bien? eh bien? monsieur Tudoux, comment va Auguste? demandèrent

Louis et Jacques.

_M. Tudoux_, très lentement:--Pas mal, pas mal, mes enfants! Pas si mal

que je le craignais.

_Louis_:--Mais ces convulsions, n'est-ce pas dangereux?

_M. Tudoux_, de même:--Non, c'était la suite d'un agacement des nerfs et

d'une grande agitation. Je lui ai donné une pilule qui va le calmer; ce

ne sera pas grave.

_Jacques_:--Alors, monsieur Tudoux, vous n'êtes pas inquiet, vous ne

croyez pas qu'il va mourir?

_M. Tudoux_, de même:--Non, non, non! ce ne sera pas grave, pas grave du

tout.

_Louis_ et _Jacques_:--Je suis bien content! Merci, monsieur Tudoux.

Adieu; nous repartons bien vite pour rassurer nos cousins et cousines.

_M. Tudoux_:--Attendez, attendez une minute. L'âne qui vous mène

n'est-il pas Cadichon?

_Jacques_:--Oui, c'est Cadichon.

_M. Tudoux_, avec calme:--Alors prenez-y garde; il pourrait bien vous

jeter dans un fossé comme il l'a fait pour Auguste. Dites à votre

grand'mère qu'elle ferait bien de le vendre; c'est un animal dangereux.

M. Tudoux salua et s'en alla. Je restai tellement étonné et humilié,

que je ne songeai à me mettre en route que lorsque mes petits maîtres

m'eurent répété trois fois:

--Allons, Cadichon, en route!... Allons donc, Cadichon, nous sommes

pressés! Vas-tu nous faire coucher ici, Cadichon? Hue! hue donc!

Je partis enfin et je courus tout d'un trait jusqu'au perron, où

attendaient cousins, cousines, oncles et tantes, papas et mamans.

--Il va mieux! s'écrièrent Jacques et Louis; et ils se mirent à raconter

leur conversation avec M. Tudoux, sans oublier son dernier conseil.

J'attendais avec une vive impatience la décision de la grand'mère. Elle

réfléchit un instant.

--Il est certain, mes chers enfants, que Cadichon ne mérite plus notre

confiance; j'engage les plus jeunes d'entre vous à ne pas le monter;

à la première sottise qu'il fera, je le donnerai au meunier, qui

l'emploiera à porter ses sacs de farine; mais je veux encore

l'essayer avant de le réduire à cet état d'humiliation; peut-être se

corrigera-t-il. Nous verrons bien d'ici à quelques mois.

J'étais de plus en plus triste, humilié et repentant; mais je ne pouvais

réparer le mal que je m'étais fait qu'à force de patience, de douceur

et de temps. Je commençais à souffrir dans mon orgueil et dans mes

affections.

Les nouvelles d'Auguste furent meilleures le lendemain; peu de jours

après il entrait en convalescence, et l'on ne s'en occupa plus au

château. Mais je ne pus en perdre le souvenir, car j'entendais sans

cesse dire autour de moi:

«Prends garde à Cadichon! Souviens-toi d'Auguste!»

Les Mémoires d'un âne. · 第 46 / 56 题