Le garçon orgueilleux qui avait tué mon ami Médor avait obtenu sa grâce,
probablement à force de platitudes; on lui avait permis de revenir chez
votre grand'mère. Je ne pouvais le souffrir, comme bien vous pensez,
et je cherchais l'occasion de lui jouer quelque mauvais tour, car je
n'étais guère charitable, et je n'avais pas encore appris à pardonner.
Cet Auguste était poltron et il parlait toujours de son courage. Un jour
que son père l'avait amené en visite, et que les enfants lui avaient
proposé une promenade dans le parc, Camille, qui courait en avant, fit
tout à coup un saut de côté et poussa un cri.
--Qu'as-tu donc? s'écria Pierre courant à elle.
_Camille_:--J'ai eu peur d'une grenouille qui m'a sauté sur le pied.
_Auguste_:--Vous avez peur des grenouilles, Camille? Moi, je n'ai peur
de rien, d'aucun animal.
_Camille_:--Pourquoi donc; l'autre jour, avez-vous sauté si haut, quand
je vous ai dit qu'une araignée se promenait sur votre bras?
_Auguste_:--Parce que j'avais mal compris ce que vous me disiez.
_Camille_:--Comment, mal compris? C'était pourtant facile à comprendre.
_Auguste_:--Certainement, si j'avais bien entendu; mais j'ai cru que
vous disiez: «Une araignée se promène là-bas». J'ai sauté pour mieux
voir, voilà tout.
_Pierre_:--Par exemple! Ce n'est pas vrai, cela, car tu m'as dit tout en
sautant: «Pierre, ôte-la, je t'en prie».
_Auguste_:--Je voulais dire: «Ote-toi, que je la voie mieux».
--Il ment, dit tout bas Madeleine à Camille.
--Je le vois bien, répondit Camille de même.
Moi, j'écoutais la conversation, et j'en profitai, comme on va voir. Les
enfants s'étaient assis sur l'herbe, je les avais suivis. En approchant
d'eux, je vis une petite grenouille verte, de l'espèce qu'on appelle
_gresset_; elle était près d'Auguste, dont la poche entr'ouverte rendait
très facile ce que je projetais. J'approchai sans bruit; je saisis la
grenouille par une patte, et je la mis dans la poche du petit vantard.
Je m'éloignai ensuite, pour qu'Auguste ne pût deviner que c'était moi
qui lui avais fait ce beau présent.
Je n'entendais pas bien ce qu'ils disaient, mais je voyais bien
qu'Auguste continuait à se vanter de n'avoir peur de rien, et de ne pas
même craindre les lions. Les enfants se récriaient là-dessus, lorsqu'il
eut besoin de se moucher. Il entra sa main dans sa poche, la retira en
poussant un cri de terreur, se leva précipitamment et cria:
--Otez-la, ôtez-la! Je vous en supplie, ôtez-la, j'ai peur! Au secours,
au secours.
--Qu'avez-vous donc, Auguste? dit Camille moitié riant et moitié
effrayée.
_Auguste_:--Une bête, une bête! Otez-la, je vous en supplie.
_Pierre_:--De quelle bête parles-tu? Où est cette bête?
_Auguste_:--Dans ma poche! Je l'ai sentie, je l'ai touchée! Otez-la,
ôtez-la; j'ai peur, je n'ose pas.
--Tu peux bien l'ôter toi-même, poltron que tu es, reprit Henri avec
indignation.
_Elisabeth_:--Tiens! il a peur d'une bête qu'il a dans sa poche, et il
veut que nous l'ôtions, quand il n'ose pas la toucher.
Les enfants, après avoir été un peu effrayés, finirent par rire des
contorsions d'Auguste, qui ne savait comment se débarrasser de la
grenouille. Il la sentait gigoter et grimper dans sa poche. La frayeur
augmentait à chaque mouvement de la grenouille. Enfin, perdant la
tête, fou de terreur, il ne trouva d'autre moyen de se débarrasser de
l'animal, qu'il sentait remuer et qu'il n'osait toucher, qu'en ôtant
sont habit et le jetant à terre. Il resta en manches de chemise; les
enfants éclatèrent de rire et se précipitèrent sur l'habit. Henri
entr'ouvrit la poche de derrière; la grenouille prisonnière, voyant du
jour, s'élança par l'ouverture, tout étroite qu'elle était, et chacun
put voir un joli petit gresset effrayé, effaré, qui sautait et se
dépêchait pour se mettre en sûreté.
_Camille_, riant:--L'ennemi est en fuite.
_Pierre_:--Prends garde qu'il ne coure après toi!
_Henri_:--N'approche pas, il pourrait te dévorer!
_Madeleine_:--Rien n'est dangereux comme un gresset!
_Elisabeth_:--Si ce n'était qu'un lion, Auguste se jetterait dessus;
mais un gresset! Tout son courage ne pourrait le défendre de ses
griffes.
_Louis_:--Et les dents que tu oublies!
_Jacques_, attrapant le gresset:--Tu peux ramasser ton habit; je tiens
ton ennemi prisonnier.
Auguste restait honteux et immobile devant les rires et les
plaisanteries des enfants.
--Habillons-le, s'écria Pierre, il n'a pas la force de passer son habit.
--Prends garde qu'une mouche ou un moucheron ne se pose dessus, dit
Henri; ce serait un nouveau danger à courir.
Auguste voulut se sauver, mais tous les enfants, petits et grands,
coururent après lui, Pierre tenant l'habit qu'il avait ramassé, les
autres poursuivant le fuyard et lui coupant le passage. Ce fut une
chasse très amusante pour tous, excepté pour Auguste, qui, rouge de
honte et de colère, courait à droite, à gauche, et rencontrait partout
un ennemi. Je m'étais mis de la partie; je galopais devant et derrière
lui, redoublant sa frayeur par mes braiments et par mes tentatives de le
saisir par le fond de son pantalon; une fois je l'attrapai, mais il tira
si fort, que le morceau me resta dans les dents, ce qui redoubla les
rires des enfants. Je réussis enfin à le saisir solidement; il poussa
un cri qui me fit croire que je tenais sous ma dent autre chose
que l'étoffe du pantalon. Il s'arrêta tout court; Pierre et Henri
accoururent les premiers; il voulut encore se débattre contre leurs
efforts, mais je tirai légèrement, ce qui lui fit pousser un second cri
et le rendit doux comme un agneau: il ne bougea pas plus qu'une statue
pendant que Pierre et Henri lui enfilèrent son habit. Je lâchai aussitôt
qu'on n'eut plus besoin de mon aide, et je m'éloignai la joie dans le
coeur, d'avoir si bien réussi à le rendre ridicule. Il ne sut jamais
comment cette grenouille s'était trouvée dans sa poche, et depuis ce
fortuné jour il n'osa plus parler de son courage ... devant les enfants.