LES ENFANTS DE L'ECOLE

Médor s'était écarté un jour de la maison où il était né, et où il

vivait assez heureux; il poursuivait un chat qui lui avait enlevé un

morceau de viande donnée par le cuisinier. On la trouvait trop avancée;

Médor, qui n'était pas si délicat, l'avait saisie et posée près de sa

niche, lorsque le chat, caché à côté, s'élança dessus et l'emporta. Mon

ami ne faisait pas souvent d'aussi friands repas; il courut à toutes

jambes après le voleur et, l'aurait bientôt attrapé, si le méchant chat

n'avait imaginé de grimper sur un arbre. Médor ne pouvait le suivre si

haut; il fut donc obligé de regarder le fripon dévorer sous ses yeux

l'excellent morceau qu'il avait dérobé. Justement irrité d'une semblable

effronterie, il resta au pied de l'arbre, aboyant, grondant, et faisant

mille reproches. Ses aboiements attirèrent des enfants qui sortaient de

l'école; ils se joignirent à Médor pour injurier le chat; ils finirent

même par ramasser des pierres et lui en jeter; c'était une véritable

grêle. Le chat se sauva au haut de l'arbre, se cacha dans les endroits

les plus touffus: ce qui n'empêcha pas les méchants garçons de continuer

leur jeu et de faire des hourras de joie chaque fois qu'un miaulement

plaintif leur apprenait que le chat avait été touché et blessé.

Médor commençait à s'ennuyer de ce jeu; les miaulements douloureux du

chat avaient fait passer sa colère, et il craignait que les enfants ne

fussent trop cruels. Il se mit donc à aboyer contre eux et à les tirer

par leurs blouses; ils n'en continuèrent pas moins à lancer des pierres;

seulement, ils en jetèrent aussi quelques-unes à mon pauvre ami. Enfin

un cri rauque et horrible, suivi d'un craquement dans les branches,

annonça qu'ils avaient réussi, que le chat était grièvement blessé, et

qu'il tombait de l'arbre. Une minute après, il était par terre, non

seulement blessé, mais raide mort; il avait eu la tête brisée par une

pierre. Les méchants enfants se réjouirent de leur succès, au lieu de

pleurer sur leur cruauté et sur les souffrances qu'ils avaient fait

endurer à ce pauvre animal. Médor regardait son ennemi d'un air

compatissant, et les garçons d'un air de reproche; il allait retourner à

la maison, lorsqu'un des enfants s'écria:

--Faisons-lui prendre un bain dans la rivière, ce sera très amusant.

--Bien dit, bien imaginé! s'écrièrent les autres. Attrape-le, Frédéric;

le voilà qui se sauve.

Et voilà Médor poursuivi par ces méchants vauriens, eux et lui courant à

toutes jambes; ils étaient malheureusement une douzaine, qui s'étaient

espacés, ce qui l'obligeait à toujours courir droit devant lui, car

aussitôt qu'il cherchait à leur échapper à droite ou à gauche, tous

l'entouraient, et il retardait ainsi sa fuite au lieu de l'accélérer. Il

était bien jeune alors, il n'avait que quatre mois; il ne pouvait courir

vite ni longtemps; il finit donc par être pris. L'un le saisit par la

queue, l'autre par la patte, d'autres par le cou, les oreilles, le dos,

le ventre; ils le tiraient chacun de leur côté, et s'amusaient de ses

cris. Enfin, ils lui attachèrent au cou une ficelle qui le serrait à

l'étrangler, le tirèrent après eux, et le firent avancer avec force

coups de pied; ils arrivèrent ainsi jusqu'à la rivière; l'un deux allait

l'y jeter après avoir défait la ficelle; mais le plus grand s'écria:

--Attends, donne-moi la ficelle, attachons-lui deux vessies au cou pour

le faire nager, nous le pousserons jusqu'à l'usine, et nous le ferons

passer sous la roue.

Le pauvre Médor se débattait vainement; que pouvait-il faire contre une

douzaine de gamins dont les plus jeunes avaient pour le moins dix ans?

André, le plus méchant de la bande, lui attacha les deux vessies autour

du cou, et le lança au beau milieu de la petite rivière. Mon malheureux

ami, poussé par le courant plus encore que par les perches que tenaient

ses bourreaux, était à moitié noyé et à moitié étranglé par la ficelle

que l'eau avait resserrée. Il arriva ainsi jusqu'à l'endroit où l'eau

se précipitait avec violence sous la roue de l'usine. Une fois sous la

roue, il devait nécessairement y être broyé.

Les ouvriers revenaient de dîner, et s'apprêtaient à lever la pale qui

retenait l'eau. Celui qui devait la lever aperçut Médor, et s'adressa

aux méchants enfants qui attendaient en riant que la pale, une fois

levée, laissât passer Médor, et que l'eau l'entraînât sous la roue.

--Encore un de vos méchants tours, mauvais garnements. Eh! les amis, à

moi! Venez corriger ces gamins qui s'amusent à noyer un pauvre chien.

Ses camarades accoururent, et, pendant qu'il sauvait Médor en lui

tendant une planche, sur laquelle il monta, les autres firent la chasse

à ses tourmenteurs, les attrapèrent tous, et les fouettèrent, les

uns avec des cordes, les autres avec des fouets, d'autres avec des

baguettes. Ils criaient tous à qui mieux mieux; les ouvriers n'en

tapaient que plus fort. Enfin, ils les laissèrent aller, et la bande

partit, criant, hurlant et se frottant les reins.

Le sauveur de Médor avait coupé la ficelle qui l'étranglait; il l'avait

couché au soleil sur du foin; Médor fut bientôt sec et prêt à retourner

à la maison. Le forgeron l'y ramena, mais on lui dit qu'il pouvait bien

le garder, qu'on avait déjà trop de chiens, et qu'on jetterait celui-là

à l'eau avec une pierre au cou s'il ne voulait pas l'emmener. C'était un

brave homme; il eut pitié de Médor et le ramena chez lui. Quand sa femme

vit le chien, elle jeta les hauts cris, disant que son mari la ruinait,

qu'elle n'avait pas de quoi nourrir un animal propre à rien, qu'il

faudrait encore payer l'impôt sur les chiens.

Enfin, elle cria et se plaignit si haut, que le mari, pour avoir la

paix, se débarrassa de Médor, en le donnant au méchant fermier chez

lequel je vivais déjà, et qui avait besoin d'un chien de garde.

Voilà comment Médor et moi nous nous sommes connus, et voilà pourquoi

nous nous sommes aimés.

Les Mémoires d'un âne. · 第 36 / 56 题