Je connaissais Médor depuis longtemps; j'étais jeune, et il était plus
jeune encore quand nous nous sommes connus et aimés. Je vivais alors
misérablement chez ces méchants fermiers qui m'avaient acheté à un
marchand d'ânes, et de chez lesquels je m'étais sauvé avec tant
d'habileté. J'étais maigre, car je souffrais sans cesse de la faim.
Médor, qu'on leur avait donné comme chien de garde, et qui s'est trouvé
être un superbe et excellent chien de chasse, était moins malheureux que
moi; il amusait les enfants qui lui donnaient du pain et des restes de
laitage; de plus, il m'a avoué que lorsqu'il pouvait se glisser à la
laiterie avec la maîtresse ou la servante, il trouvait toujours moyen
d'attraper quelques gorgées de lait ou de crème, et de saisir les petits
morceaux de beurre qui sautaient de la baratte pendant qu'on le faisait.
Médor était bon; ma maigreur et ma faiblesse lui firent pitié; un jour
il m'apporta un morceau de pain, et me le présenta d'un air triomphant.
--Mange, mon pauvre ami, me dit-il, dans son langage; j'ai assez du pain
qu'on me donne pour me nourrir, et toi, tu n'as que des chardons et de
mauvaises herbes en quantité à peine suffisante pour te faire vivre.
--Bon Médor, lui répondis-je, tu te prives pour moi, j'en suis certain.
Je ne souffre pas autant que tu le penses; je suis habitué à peu manger,
à peu dormir, à beaucoup travailler et à être battu.
--Je n'ai pas faim. Prouve-moi ton amitié en acceptant mon petit
présent. C'est bien peu de chose, mais je te l'offre avec plaisir, et si
tu me refusais, j'en aurais du chagrin.
--Alors j'accepte, mon bon Médor, lui répondis-je, parce que je t'aime;
et je t'avoue que ce pain me fera grand bien, car j'ai faim.
Et je mangeai le pain du bon Médor, qui regardait avec joie
l'empressement avec lequel je broyais et j'avalais. Je me sentis tout
remonté par ce repas inaccoutumé; je le dis à Médor, croyant par là lui
mieux témoigner ma reconnaissance; il en résulta que tous les jours il
m'apportait le plus gros morceau de ceux qu'on lui donnait. Le soir,
il venait se coucher près de moi sous l'arbre ou le buisson que je
choisissais pour passer ma nuit; nous causions alors sans parler. Nous
autres animaux, nous ne prononçons pas des paroles comme les hommes,
mais nous nous comprenons par des clignements d'yeux, des mouvements de
tête, d'oreilles, de la queue, et nous causons entre nous tout comme les
hommes.
Un soir, je le vis arriver triste et abattu.
--Mon ami, me dit-il, je crains de ne plus pouvoir à l'avenir t'apporter
une partie de mon pain; les maîtres ont décidé que j'étais assez grand
pour être attaché toute la journée, qu'on ne me lâcherait qu'à la nuit.
De plus, la maîtresse a grondé les enfants de ce qu'ils me donnaient
trop de pain; elle leur a défendu de me rien donner à l'avenir, parce
qu'elle voulait me nourrir elle-même, et peu, pour me rendre bon chien
de garde.
--Mon bon Médor, lui dis-je, si c'est le pain que tu m'apportes qui te
tourmente, rassure-toi, je n'en ai plus besoin; j'ai découvert ce matin
un trou dans le mur du hangar à foin; j'en ai déjà tiré un peu, et je
pourrai facilement en manger tous les jours.
--En vérité! s'écria Médor, je suis heureux de ce que tu me dis; mais
j'avais pourtant un grand plaisir à partager mon pain avec toi. Et puis,
être attaché tout le jour, ne plus venir te voir, c'est triste.
Nous causâmes encore quelque temps, il me quitta fort tard.
--J'aurai le temps de dormir le jour, disait-il; et toi tu n'as pas
grand'chose à faire dans cette saison-ci.
Toute la journée du lendemain se passa en effet sans que je visse mon
pauvre ami. Vers le soir, je l'attendais avec impatience, lorsque
j'entendis ses cris. Je courus près de la haie; je vis la méchante
fermière qui le tenait par la peau du cou, pendant que Jules le frappait
avec le fouet du charretier. Je m'élançai au travers de la haie par une
brèche mal fermée; je me jetai sur Jules, et je le mordis au bras de
façon à lui faire tomber le fouet des mains. La fermière lâcha Médor,
qui se sauva, c'est ce que je voulais; je lâchai aussi le bras de Jules,
et j'allais retourner dans mon enclos, lorsque je me sentis saisir par
les oreilles; c'était la fermière, qui dans sa colère, criait à Jules:
--Donne-moi le grand fouet, que je corrige ce mauvais animal! Jamais
plus méchant âne n'a été vu en ce monde. Donne donc, ou claque-le
toi-même.
--Je ne peux remuer le bras, dit Jules en pleurant; il est tout
engourdi.
La fermière saisit le fouet tombé à terre, et courut à moi pour venger
son méchant garçon. Je n'eus pas la sottise de l'attendre comme vous
pouvez bien penser. Je fis un saut et m'éloignai quand elle fut près de
m'atteindre; elle continua à me poursuivre et moi à me sauver, ayant
grand soin de me tenir hors de la portée du fouet. Je m'amusai beaucoup
à cette course; je voyais la colère de ma maîtresse augmenter à mesure
qu'elle se fatiguait; je la faisais courir et suer sans me donner de
mal, la méchante femme était en nage, était rendue, sans avoir eu le
plaisir de m'attraper seulement du bout de son fouet. Mon ami était
suffisamment vengé quand la promenade fut terminée. Je le cherchai des
yeux, car je l'avais vu courir du côté de mon enclos; mais il attendait,
pour se montrer, le départ de sa cruelle maîtresse.
--Misérable! scélérat! cria l'enragée fermière en se retirant; tu me le
payeras quand tu seras sous le bât.
Je restai seul. J'appelai; Médor sortit timidement la tête du fossé où
il était caché; je courus à lui.
--Viens! lui dis-je. Elle est partie. Qu'as-tu fait? Pourquoi te
faisait-elle battre par Jules?
--Parce que j'avais un morceau de pain qu'un des enfants avait posé par
terre: elle m'a vu, s'est élancée sur moi, a appelé Jules, et lui a
ordonné de me battre sans pitié.
--Est-ce que personne n'a cherché à te défendre?
--Me défendre! Ah oui! vraiment! ils ont tous crié: «C'est bien fait!
c'est bien fait! Fouette-le, Jules, pour qu'il recommence pas.--Soyez
tranquilles, répondit Jules, je n'irai pas de main-morte; vous allez
voir comme je vais le faire chanter.» Et à mon premier cri, ils ont tous
battu des mains et crié: «Bravo! Encore, encore!»
--Méchants petits drôles! m'écriai-je. Mais pourquoi as-tu pris ce
morceau de pain, Médor? Est-ce qu'on ne t'avait pas donné ton souper?
--Si fait, si fait. J'avais mangé; mais le pain de ma soupe était si
émietté, que je n'ai pu en rien retirer pour toi, et si j'avais pu
emporter ce gros morceau que les enfants avaient fait tomber, tu aurais
eu un bon régal.
--Mon pauvre Médor, c'est pour moi que tu as été battu!... Merci, mon
ami, merci; je n'oublierai jamais ton amitié, ta bonté!... Mais ne
recommence pas, je t'en supplie; crois-tu que ce pain m'eût fait
plaisir, si j'avais su ce qu'il devait te faire souffrir? J'aimerais
cent fois mieux ne vivre que de chardons, et te savoir bien traité et
heureux.
Nous causâmes longtemps encore, et je fis promettre à Médor de ne plus
se mettre, à cause de moi, dans le cas d'être battu; je lui promis aussi
de faire toutes sortes de tours à tous les gens de la ferme, et je tins
parole. Un jour, je jetai dans un fossé plein d'eau Jules et sa soeur,
et je me sauvai, les laissant barboter et se débattre. Un autre jour, je
poursuivis le petit de trois ans comme si j'avais voulu le mordre; il
criait et courait avec une terreur qui me réjouissait. Une autre fois,
je fis semblant d'être pris de coliques, et je me roulai sur la grande
route avec une charge d'oeufs sur le dos; tous les oeufs furent écrasés;
la fermière, quoique furieuse, n'osait pas me frapper; elle me croyait
réellement malade; elle pensa que j'allais mourir; que l'argent que je
leur avais coûté serait perdu, et, au lieu de me battre, elle me ramena
et me donna du foin et du son. Je n'ai jamais fait un meilleur tour de
ma vie, et le soir, en le racontant à Médor, nous nous pâmions de rire.
Une autre fois, je vis tout leur linge étalé sur la haie pour sécher.
Je pris toutes les pièces l'une après l'autre avec mes dents, et je les
jetai dans le jus du fumier. Personne ne m'avait vu faire; quand la
maîtresse ne trouva plus son linge, et qu'après l'avoir cherché partout,
elle le trouva dans le jus du fumier, elle se mit dans une épouvantable
colère; elle battit la servante, qui battit les enfants, qui battirent
les chats, les chiens, les veaux, les moutons. C'était un vacarme
charmant pour moi, car tous criaient, tous juraient, tous étaient
furieux. Ce fut encore une soirée bien gaie que nous passâmes, Médor et
moi.
En réfléchissant depuis à toutes ces méchancetés, je me les suis
sincèrement reprochées, car je me vengeais sur des innocents des fautes
des coupables. Médor me blâmait quelquefois, et me conseillait d'être
meilleur et plus indulgent; mais je ne l'écoutais pas, je devenais de
plus en plus méchant; j'en ai été bien puni, comme on le verra plus
tard.
Un jour, jour de tristesse et de deuil, un monsieur qui passait vit
Médor, l'appela, le caressa; puis il alla parler au fermier, et le lui
acheta pour cent francs. Le fermier, qui croyait avoir un chien de peu
de valeur, était enchanté; mon pauvre ami fut immédiatement attaché avec
un bout de corde, et emmené par son nouveau maître; il me regarda d'un
air douloureux; je courus de tous côtés pour chercher un passage dans la
haie, les brèches étaient bouchées; je n'eus même pas la consolation
de recevoir les adieux de mon cher Médor. Depuis ce jour je m'ennuyai
mortellement; ce fut peu de temps après qu'eut lieu l'histoire du
marché, et ma fuite dans la forêt de Saint-Evroult. Pendant les années
qui ont suivi cette aventure, j'ai souvent, bien souvent pensé à mon
ami, et j'ai bien désiré le retrouver; mais où le chercher? J'avais su
que son nouveau maître n'habitait pas le pays, qu'il n'y était venu que
pour voir un de ses amis.
Quand je fus amené chez votre grand'mère par mon petit Jacques, jugez de
mon bonheur en voyant quelques temps après arriver, avec votre oncle et
vos cousins Pierre et Henri, mon ami, mon cher Médor. Il fallait voir
la surprise générale lorsqu'on vit Médor courir à moi, me faire mille
caresses, et moi le suivre partout. On crut que c'était pour Médor la
joie de se trouver à la campagne; pour moi, on pensa que j'étais
bien aise d'avoir un compagnon de promenade. Si l'on avait pu nous
comprendre, deviner nos longues conversations, on aurait compris ce qui
nous attirait l'un vers l'autre.
Médor fut heureux de tout ce que je lui racontais de ma vie calme et
heureuse, de la bonté de mes maîtres, de ma bonne et même glorieuse
réputation dans le pays; il gémit avec moi au récit de mes tristes
aventures; il rit, tout en me blâmant, des tours que j'avais joués au
fermier qui m'avait acheté du père Georget; il frémit d'orgueil au récit
de mon triomphe dans la course d'ânes; il gémit de l'ingratitude des
parents de la pauvre Pauline, et il versa quelques larmes sur le triste
sort de cette malheureuse enfant.