J'avais été acheté par un monsieur et une dame qui avaient une fille
de douze ans toujours souffrante, et qui s'ennuyait. Elle vivait à la
campagne et seule, car elle n'avait pas d'amies de son âge. Son père ne
s'occupait pas d'elle; sa maman l'aimait assez, mais elle ne pouvait
souffrir de lui voir aimer personne, pas même des bêtes. Pourtant,
comme le médecin avait ordonné de la distraction, elle pensa que des
promenades à âne l'amuseraient suffisamment. Ma petite maîtresse
s'appelait Pauline; elle était triste et souvent malade; très douce,
très bonne et très jolie. Tous les jours elle me montait; je la menais
promener dans les jolis chemins et les jolis petits bois que je
connaissais. Dans le commencement, un domestique ou une femme de chambre
l'accompagnait; mais quand on vit combien j'étais doux, bon et soigneux
pour ma petite maîtresse, on la laissa aller seule. Elle m'appela
Cadichon: ce nom m'est resté.
«Va te promener avec Cadichon, lui disait son père: avec un âne comme
celui-là, il n'y a pas de danger; il a autant d'esprit qu'on homme, et
il saura toujours te ramener à la maison.»
Nous sortions donc ensemble. Quand elle était fatiguée de marcher, je
me rangeais contre une butte de terre, ou bien descendais dans un petit
fossé pour qu'elle pût monter facilement sur mon dos. Je la menais près
des noisetiers chargés de noisettes; je m'arrêtais pour la laisser en
cueillir à son aise. Ma petite maîtresse m'aimait beaucoup; elle me
soignait, me caressait. Quand il faisait mauvais et que nous ne pouvions
pas sortir, elle venait me voir dans mon écurie; elle m'apportait du
pain, de l'herbe fraîche, des feuilles de salade, des carottes; elle me
parlait, croyant que je ne la comprenais pas; elle me contait ses petis
chagrins, quelquefois elle pleurait.
«Oh! mon pauvre Cadichon, disait-elle; tu es un âne, et tu ne peux me
comprendre; et pourtant tu es mon seul ami; car à toi seul je puis dire
tout ce que je pense. Maman m'aime, mais elle est jalouse; elle veut que
je n'aime qu'elle; je ne connais personne de mon âge, et je m'ennuie.»
Et Pauline pleurait et me caressait. Je l'aimais aussi, et je la
plaignais, cette pauvre petite. Quand elle était près de moi, j'avais
soin de ne pas bouger, de peur de la blesser avec mes pieds.
Un jour, je vis Pauline accourir vers moi toute joyeuse.
«Cadichon, Cadichon, s'écria-t-elle, maman m'a donné un médaillon de
ses cheveux; je veux y ajouter des tiens, car tu es aussi mon ami; je
t'aime, et j'aurai ainsi les cheveux de ceux que j'aime le plus au
monde.»
En effet, Pauline coupa du poil à ma crinière, ouvrit son médaillon, et
les mêla avec les cheveux de sa maman.
J'étais heureux de voir combien Pauline m'aimait; j'étais fier de voir
mes poils dans un médaillon, mais je dois avouer qu'ils ne faisaient pas
un joli effet; gris, durs, épais, ils faisaient paraître les cheveux de
la maman rudes et affreux. Pauline ne le voyait pas; elle tournait dans
tous les sens et admirait son médaillon, lorsque la maman entra.
--Qu'est-ce que tu regardes là? lui dit-elle.
--C'est mon médaillon, maman, répondit Pauline en le cachant à moitié.
_La maman:_--Pourquoi l'as-tu apporté ici.
_Pauline:_--Pour le faire voir à Cadichon.
_La maman:_--Quelle sottise! En vérité, Pauline, tu perds la tête avec
ton Cadichon! Comme s'il pouvait comprendre ce que c'est qu'un médaillon
de cheveux.
_Pauline:_--Je vous assure, maman, qu'il comprend très bien; il m'a
léché la main quand ... quand ...
Pauline rougit et se tut.
_La maman:_--Eh bien! pourquoi n'achèves-tu pas? A quel propos Cadichon
t'a-t-il léché la main?
_Pauline:_ embarrassée.--Maman, j'aime mieux ne pas vous le dire; j'ai
peur que vous ne me grondiez.
_La maman:_ avec vivacité.--Qu'est-ce donc? Voyons; parle. Quelle bêtise
as-tu faite encore?
_Pauline:_--Ce n'est pas une bêtise, maman, au contraire.
_La maman:_--Alors, de quoi as-tu peur? Je parie que tu as donné à
Cadichon de l'avoine à le rendre malade.
_Pauline:_--Non, je ne lui ai rien donné, au contraire.
_La maman:_--Comment, au contraire! Ecoute, Pauline, tu m'impatientes;
je veux que tu me dises ce que tu as fait, et pourquoi tu m'as quittée
depuis près d'une heure.
En effet, l'arrangement de mes poils avait été très long; il avait fallu
enlever le papier collé derrière le médaillon, ôter le verre, placer les
poils et recoller le tout.
Pauline hésita encore un instant; puis elle dit bien bas et en hésitant
bien fort:
--J'ai coupé des poils de Cadichon pour...
_La maman:_ avec impatience.--Pour? Eh bien! achève donc! Pour quoi
faire?
_Pauline:_ très bas.--Pour mettre dans le médaillon.
_La maman:_ avec colère.--Dans quel médaillon?
_Pauline:_--Dans celui que vous m'avez donné.
_La maman:_ de même.--Celui que je t'ai donné avec mes cheveux! Et
qu'as-tu fait de mes cheveux?
--Ils y sont toujours; les voilà, répondit la pauvre Pauline en
présentant le médaillon.
--Mes cheveux mêlés avec les poils de l'âne! s'écria la maman avec
emportement. Ah! c'est trop fort! Vous ne méritez pas, mademoiselle, le
présent que je vous ai fait. Me mettre au rang d'un âne! Témoigner à un
âne la même tendresse qu'à moi!
Et, arrachant le médaillon des mains de la malheureuse Pauline
stupéfaite, elle le lança à terre, piétina dessus et le brisa en mille
morceaux. Puis, sans regarder sa fille, elle sortit de l'écurie en
fermant la porte avec violence.
Pauline, surprise, effrayée de cette colère subite, resta un moment
immobile. Elle ne tarda pas à éclater en sanglots, et, se jetant à mon
cou, elle me dit:
«Cadichon, Cadichon, tu vois comme on me traite! On ne veut pas que je
t'aime, mais je t'aimerai malgré eux et plus qu'eux, parce que toi tu es
bon, tu ne me grondes jamais; tu ne me causes jamais aucun chagrin,
et tu cherches à m'amuser dans nos promenades. Hélas! Cadichon, quel
malheur que tu ne puisses ni me comprendre ni me parler! Que de choses
je te dirais!»
Pauline se tut: et elle se jeta par terre et continua à pleurer
doucement. J'étais touché et attristé de son chagrin, mais je ne pouvais
la consoler ni même lui faire savoir que je la comprenais. J'éprouvais
une colère furieuse contre cette mère qui, par bêtise ou par excès de
tendresse pour sa fille, la rendait malheureuse. Si j'avais pu, je lui
aurais fait comprendre le chagrin qu'elle causait à Pauline, le mal
qu'elle faisait à cette santé si délicate, mais je ne pouvais parler,
et je regardais avec tristesse couler les larmes de Pauline. Un quart
d'heure à peine s'était écoulé depuis le départ de la maman, lorsqu'une
femme de chambre ouvrit la porte, appela Pauline, et lui dit:
--Mademoiselle, votre maman vous demande, elle ne veut pas que vous
restiez à l'écurie de Cadichon, ni même que vous y entriez.
--Cadichon, mon pauvre Cadichon! s'écria Pauline, on ne veut donc plus
que je le voie!
--Si fait, mademoiselle, mais seulement quand vous irez en promenade;
votre maman dit que votre place est au salon et pas à l'écurie.
Pauline ne répliqua pas, elle savait que sa maman voulait être obéie;
elle m'embrassa une dernière fois; je sentis couler ses larmes sur mon
cou. Elle sortit et ne rentra plus. Depuis ce temps, Pauline devint plus
triste et plus souffrante; elle toussait; je la voyais pâlir et maigrir.
Le mauvais temps rendait nos promenades plus rares et moins longues.
Quand on m'amenait devant le perron du château, Pauline montait sur mon
dos sans me parler; mais, quand nous étions hors de vue, elle sautait à
terre, me caressait, et me racontait ses chagrins de tous les jours pour
soulager son coeur, et pensant que je ne pouvais la comprendre. C'est
ainsi que j'appris que sa maman était restée de mauvaise humeur et
maussade depuis l'aventure du médaillon; que Pauline s'ennuyait et
s'attristait plus que jamais, et que la maladie dont elle souffrait
devenait tous les jours plus grave.