Je ne me souviens pas de mon enfance; je fus probablement malheureux
comme tous les ânons, joli, gracieux comme nous le sommes tous; très
certainement je fus plein d'esprit, puisque, tout vieux que je suis,
j'en ai encore plus que mes camarades. J'ai attrapé plus d'une fois mes
pauvres maîtres, qui n'étaient que des hommes, et qui, par conséquent,
ne pouvaient pas avoir l'intelligence d'un âne.
Je vais commencer par vous raconter un des tours que je leur ai joués
dans le temps de mon enfance:
Les hommes n'étant pas tenus de savoir tout ce que savent les ânes, vous
ignorez sans doute, vous qui lisez ce livre, ce qui est connu de tous
les ânes mes amis: c'est que tous les mardis il y a dans la ville de
Laigle un marché où l'on vend des légumes, du beurre, des oeufs, du
fromage, des fruits et autres choses excellentes. Ce mardi est un jour
de supplice pour mes pauvres confrères; il l'était pour moi aussi avant
que je fusse acheté par ma bonne vieille maîtresse, votre grand'mère,
chez laquelle je vis maintenant. J'appartenais à une fermière exigeante
et méchante. Figurez-vous, mon cher petit maître, qu'elle poussait la
malice jusqu'à ramasser tous les oeufs que pondaient ses poules, tout le
beurre et les fromages que lui donnait le lait de ses vaches, tous les
légumes et fruits qui mûrissaient dans la semaine, pour remplir des
paniers qu'elle mettait sur mon dos.
Et quand j'étais si chargé que je pouvais à peine avancer, cette
méchante femme s'asseyait encore au-dessus des paniers et m'obligeait à
trotter ainsi écrasé, accablé, jusqu'au marché de Laigle, qui était à
une lieue de la ferme. J'étais toutes les fois dans une colère que je
n'osais montrer, parce que j'avais peur des coups de bâton; ma maîtresse
en avait un très gros, plein de noeuds, qui me faisait bien mal quand
elle me battait. Chaque fois que je voyais, que j'entendais les
préparatifs du marché, je soupirais, je gémissais, je brayais même dans
l'espoir d'attendrir mes maîtres.
--Allons, grand paresseux, me disait-on en venant me chercher, Vas-tu te
taire, et ne pas nous assourdir avec ta vilaine grosse voix. Hi! han!
hi! han! voilà-t-il une belle musique que tu nous fais! Jules, mon
garçon, approche ce fainéant près de la porte, que ta mère lui mette sa
charge sur le dos!... Là! un panier d'oeufs! encore un!... Les fromages,
le beurre... les légumes maintenant!... C'est bon! voilà une bonne
charge qui va nous donner quelques pièces de cinq francs. Mariette, ma
fille, apporte une chaise, que ta mère monte là-dessus!... Très bien!
Allons, bon voyage, ma femme, et fais marcher ce fainéant de bourri.
Tiens, v'là ton gourdin, tape dessus.
--Pan! pan!
--C'est bien; encore quelques caresses de ce genre, et il marchera.
--Vlan! Vlan!
Le bâton ne cessait de me frotter les reins, les jambes, le cou; je
trottais, je galopais presque; la fermière me battait toujours. Je fus
indigné de tant d'injustice et de cruauté; j'essayai de ruer pour
jeter ma maîtresse par terre, mais j'étais trop chargé; je ne pus que
sautiller et me secouer de droite et de gauche. J'eus pourtant le
plaisir de la sentir dégringoler. «Méchant âne! sot animal! entêté! Je
vais te corriger et te donner du Martin-bâton.»
En effet, elle me battit tellement que j'eus peine à marcher jusqu'à la
ville. Nous arrivâmes enfin. On ôta de dessus mon pauvre dos écorché
tous les paniers pour les poser à terre; ma maîtresse, après m'avoir
attaché à un poteau, alla déjeuner, et moi, qui mourais de faim et de
soif, on ne m'offrit pas seulement un brin d'herbe, une goutte d'eau.
Je trouvai moyen de m'approcher des légumes pendant l'absence de la
fermière, et je me rafraîchis la langue en me remplissant l'estomac avec
un panier de salades et de choux. De ma vie je n'en avais mangé de si
bons; je finissais le dernier chou et la dernière salade lorsque ma
maîtresse revint. Elle poussa un cri en voyant son panier vide; je la
regardai d'un air insolent et si satisfait, qu'elle devina le crime
que j'avais commis. Je ne vous répéterai pas les injures dont elle
m'accabla. Elle avait très mauvais ton, et lorsqu'elle était en colère,
elle jurait et disait des choses qui me faisaient rougir, tout âne
que je suis. Après donc m'avoir tenu les propos les plus humiliants,
auxquels je ne répondais qu'en me léchant les lèvres et en lui tournant
le dos, elle prit son bâton et se mit à me battre si cruellement que je
finis par perdre patience, et que je lui lançai trois ruades, dont
la première lui cassa le nez et deux dents, la seconde lui brisa le
poignet, et la troisième l'attrapa à l'estomac et la jeta par terre.
Vingt personnes se précipitèrent sur moi en m'accablant de coups et
d'injures. On emporta ma maîtresse je ne sais où, et l'on me laissa
attaché au poteau près duquel étaient étalées les marchandises que
j'avais apportées. J'y restai longtemps; voyant que personne ne songeait
à moi, je mangeai un second panier plein d'excellents légumes, je coupai
avec mes dents la corde qui me retenait, et je repris tout doucement le
chemin de ma ferme.
Les gens que je dépassais sur la route s'étonnaient de me voir tout
seul.
--Tiens, ce bourri avec sa longe cassée! Il s'est échappé, disait l'un.
--Alors, c'est un échappé des galères, dit l'autre.
Et tous se mirent à rire.
--Il ne porte pas une forte charge sur son dos, reprit le troisième.
--Bien sûr, il a fait un mauvais coup! s'écria un quatrième.
--Attrape-le donc, mon homme, nous mettrons le petit sur son bât, dit
une femme.
--Ah! il te portera bien avec le petit gars, répondit le mari. Moi,
voulant donner une bonne opinion de ma douceur et de ma complaisance, je
m'approchai tout doucement de la paysanne, et je m'arrêtai près d'elle
pour la laisser monter sur mon dos.
--Il n'a pas l'air méchant, ce bourri! dit l'homme en aidant sa femme à
se placer sur le bât.
Je souris de pitié en entendant ce propos: Méchant! comme si un âne
doucement traité était jamais méchant. Nous ne devenons colères,
désobéissants et entêtés que pour nous venger des coups et des injures
que nous recevons. Quand on nous traite bien, nous sommes bons, bien
meilleurs que les autres animaux.
Je ramenai à leur maison la jeune femme et son petit garçon, joli petit
enfant de deux ans, qui me caressait, qui me trouvait charmant, et qui
aurait bien voulu me garder. Mais je réfléchis que ce ne serait pas
honnête. Mes maîtres m'avaient acheté, je leur appartenais. J'avais déjà
brisé le nez les dents, le poignet et l'estomac de ma maîtresse, j'étais
assez vengé. Voyant donc que la maman allait céder à son petit garçon,
qu'elle gâtait (je m'en étais bien aperçu pendant que le portais sur mon
dos), je fis un saut de côté et, avant que la maman eût pu ressaisir ma
bride, je me sauvai en galopant, et je revins à la maison.
Mariette, la fille de mon maître, me vit la première.
--Ah! voilà Cadichon. Comme le voilà revenu de bonne heure! Jules, viens
lui ôter son bât.
--Méchant âne, dit Jules d'un ton bourru, il faut toujours s'occuper de
lui. Pourquoi donc est-il revenu seul? Je parie qu'il s'est échappé.
Vilaine bête! ajouta-t-il en me donnant un coup de pied dans les jambes,
si je savais que tu t'es sauvé, je te donnerais cent coups de bâton.
Mon bât et ma bride étant ôtés, je m'éloignai en galopant. A peine
étais-je rentré dans l'herbage, que j'entendis des cris qui venaient de
la ferme. J'approchai ma tête de la haie, et je vis qu'on avait ramené
la fermière; c'étaient les enfants qui poussaient ces cris. J'écoutai de
toutes mes oreilles, et j'entendis Jules dire à son père:
--Mon père, je vais prendre le grand fouet du charretier, j'attacherai
l'âne un arbre, et je le battrai jusqu'à ce qu'il tombe par terre.
--Va, mon garçon, va, mais ne le tue pas; nous perdrions l'argent qu'il
nous a coûté. Je le vendrai à la prochaine foire.
Je restai tremblant de frayeur en les entendant et en voyant Jules
courir à l'écurie pour chercher le fouet. Il n'y avait pas à hésiter,
et, sans me faire scrupule cette fois de faire perdre à mes maîtres le
prix qu'ils m'avaient payé, je courus vers la haie qui me séparait des
champs: je m'élançai dessus avec une telle force que je brisai les
branches et que je pus passer au travers. Je courus dans le champ, et
je continuai à courir longtemps, bien longtemps, croyant toujours être
poursuivi. Enfin, n'en pouvant plus, je m'arrêtai, j'écoutai ... je
n'entendis rien. Je montai sur une butte, je ne vis personne. Alors, je
commençai à respirer et à me réjouir de m'être délivré de ces méchants
fermiers. Mais je me demandais ce que j'allais devenir. Si je restais
dans le pays, on me reconnaîtrait, on me rattraperait, et l'on me
ramènerait à mes maîtres. Que faire? Où aller?
Je regardai autour de moi; je me trouvai isolé et malheureux, et j'allai
verser des larmes sur ma triste position, lorsque je m'aperçus que
j'étais au bord d'un bois magnifique: c'était la forêt de Saint-Evroult.
«Quel bonheur! m'écriai-je. Je trouverai dans cette forêt de l'herbe
tendre, de l'eau, de la mousse fraîche: j'y demeurerai pendant quelques
jours, puis j'irai dans une autre forêt, plus loin, bien plus loin de la
ferme de mes maîtres.»
J'entrai dans le bois; je mangeai avec bonheur de l'herbe tendre, et je
bus l'eau d'une belle fontaine. Comme il commençait à faire nuit, je
me couchai sur la mousse au pied d'un vieux sapin, et je m'endormis
paisiblement jusqu'au lendemain.