_(Entre Ali HABENICHTS)._
ALI HABENICHTS.--Monsieur le Comte, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
SICHEL--Ah, père, que je suis heureuse!
_(Elle l'embrasse)._
ALI HABENICHTS--Que s'est-il passé?
LOUIS--C'est de mon père que vous portez le deuil?
ALI--J'ai cru honnête de mettre ce que j'avais de plus noir.
LOUIS--Ne regrettez rien.
SICHEL--Père!
_(Elle l'embrasse)_
ALI--Mon enfant.
LOUIS--Mademoiselle et moi, toutes choses examinées,
Avons arrangé les termes entre nous d'une liquidation, ou dirai-je
d'une consolidation?
En d'autres termes, elle me fait abandon de votre créance et je
l'épouse.
ALI--Qu'entends-je?
SICHEL--Mon père!
_(Elle l'embrasse)._
LOUIS--Monsieur Habenichts, j'ai l'honneur de vous demander la main de
votre fille, s'il vous plaît.
ALI--Monsieur le Comte, vous pensez sans doute que vous me faites un
grand honneur?
LOUIS--Le plaisir est pour moi.
ALI--Mon père était un rabbin célèbre. _Also!_ S'il avait su que sa
petite-fille épouserait un gentil et que ce sang se mélange au nôtre,
Croyez-vous qu'il aurait pris cela pour un honneur? Qu'en dis-tu,
Sichel?
SICHEL--Mon père, nos liens sont rompus.
ALI--Il est vrai, toutes les bornes sont ôtées!
SICHEL--Le monde commence.
LOUIS--Jetons-nous dans les bras les uns des autres.
ALI--Vous êtes mon fils. Votre père était mon ami.
L'alliance que j'avais avec votre famille, la voici resserrée par un
lien plus doux. Nous ne faisons plus qu'un.
LOUIS--Bien dit, Monsieur mon père. Ah, que je suis pressé de donner le
jour à un beau petit Habenichts!
Le sang des Coûfontaine qui s'est déjà appuyé un Turelure; voilà tout
Israël qui débouche dedans. Le nom couvre tout.
SICHEL--Va, je n'en serai pas indigne. Tu verras, je suis intelligente.
On peut tout faire de moi.
Et je prendrai la religion que tu voudras.
LOUIS--Catholique.
Tout le monde dit que je suis catholique.
SICHEL--Précisément, c'est la religion que je préfère, elle est si
pittoresque!
ALI--Écoutez-la! Elle dit «religion» et «catholique» comme on dit une
salle à manger Renaissance.
Ça lui est bien égal! _Ganz wurst!_ C'est tout saucisse pour elle!
LOUIS--Nous sommes d'accord?
ALI--Je ratifie tout ce que ma fille a consentit ce matin. C'est cher!
Tant pis! Ce sera sa dot.
SICHEL--Père!
ALI--Oui, je sais ce que tu veux me dire, mon enfant.
SICHEL--J'ai parlé à Louis.
ALI--Allons! Après ce que j'ai fait pour vous, je suis sûr que vous
ne voudrez pas me contrarier. Ce n'est pas que je tienne tellement à
Dormant, mais j'ai des options sur d'autres terrains à côté, cela me
ferait perdre la face.
Et votre père m'avait donné sa parole. Il n'y a plus que la signature
qui manque. Vous ne voudrez pas lui faire cette injure.
LOUIS--Je n'ai pas consenti encore.
ALI--En cas de revente avec une majoration au-dessus de 40 pour cent,
vos droits à une ristourne sont prévus.
LOUIS--Dormant est le berceau de ma famille.
ALI--Si l'on forme une société, vous avez vingt parts de fondateur.
SICHEL--Tu le sais bien, je t'ai fait tout lire. Fais cela pour mon
père. Signe, mon chéri, pour me faire plaisir!
LOUIS--Allons, je consens, où est le papier?
ALI--Le voici?
_(Il fouille fébrilement dans sa serviette)._
LOUIS--Prenez votre temps.
Quel âge avez-vous, père Ali?
ALI--Soixante-dix ans, Monsieur le comte.
LOUIS--Et toujours autant de gaieté et d'alacrité aux affaires?
ALI--Toujours, Monsieur le Comte, toujours! Ah, je voudrais ne jamais
mourir.
Que diable ai-je fait de ce papier?
_(Il tire différents objets de sa serviette)._
Ça, c'est des minerais qu'on m'envoie de la Sarre, ça, c'est le plan
des nouvelles fortifications de Paris--ça, c'est mon contrat avec
Blum--ça....
_(Il tire de la serviette une bouteille enveloppée dans un journal
qu'il essaie de dissimuler)._
LOUIS.--Qu'est-ce que c'est?
ALI.--Excusez, Monsieur le Comte, c'est pour le médecin.
LOUIS--Vous souffrez des rognons?
ALI.--Un peu d'albuminurie. Les médecins sont toujours à me taquiner de
ce côté. Il y en a qui ne me donnent qu'un an à vivre. Farceurs!--Voilà
le papier!
LOUIS _lit le papier et signe, puis, lui frappant sur l'épaule._--Vous
pouvez dire que vous avez fait une bonne affaire. Ah, vous avez de la
chance de m'avoir pour gendre.
_(Tous trois se donnent la main).[1]_
Et maintenant, j'ai encore quelque chose à vous demander.
ALI.--Tout ce que vous voudrez.
LOUIS _montrant le crucifix._--Vous êtes amateur de curiosités,
débarrassez-moi de cette horreur.
ALI--Mais cela n'a aucune valeur! la pluie et le temps en ont fait une
chose informe.
SICHEL--Mon père, il est du Quinzième.
ALI--Il est rompu en morceaux. On dit que c'est Madame votre mère qui
l'a retrouvé et collectionné.
LOUIS--Oui, elle était amateur de ce genre de choses.
ALI--Je n'en veux pas.
LOUIS--C'est du bronze massif comme une cloche.
_(Il frappe dessus du doigt)._
_(ALI frappe aussi modestement)._
Allez-y donc, ne vous gênez pas!
Avez-vous quelque chose de dur?
_(ALI sort une clef de sa poche)_
C'est une clef que j'ai trouvée dans les décombres à Dormant.
_(LOUIS prenant la clef en décharge un grand coup sur la tête du
Christ)._
Ecoutez un peu comme cela sonne!
ALI--Oui, les fondeurs n'étaient pas rares à cette époque.
LOUIS--Qu'est-ce que vous m'en donnez?
ALI--Trois francs le kilo. C'est le prix courant. Vous n'en trouverez
pas plus autre part.
LOUIS--Mais c'est du bronze ancien! Regardez!
_(Il raye le bras du Crucifix avec la clef)_
Ils ne savaient pas raffiner les métaux. Dans ces vieux bronzes, on
trouve de tout, même de l'or et de l'argent.
ALI--Je vous en donne trois francs.
LOUIS--Donnez-m'en cinq.
ALI--Allons, je vous en donne quatre, mais c'est trop cher.
Ce n'est plus du commerce, c'est de la fantaisie. Quatre francs! Oui,
c'est une mauvaise action que vous me faites faire.
LOUIS--Eh bien, j'accepte quatre francs, et si vous me débarrassez de
cette horreur,
J'estime que je serai encore celui qui gagne et non pas celui qui perd.
[1] Ici s'unit le drame à la scène.