SCÈNE IV

_(Entre Ali HABENICHTS)._

ALI HABENICHTS.--Monsieur le Comte, j'ai bien l'honneur de vous saluer.

SICHEL--Ah, père, que je suis heureuse!

_(Elle l'embrasse)._

ALI HABENICHTS--Que s'est-il passé?

LOUIS--C'est de mon père que vous portez le deuil?

ALI--J'ai cru honnête de mettre ce que j'avais de plus noir.

LOUIS--Ne regrettez rien.

SICHEL--Père!

_(Elle l'embrasse)_

ALI--Mon enfant.

LOUIS--Mademoiselle et moi, toutes choses examinées,

Avons arrangé les termes entre nous d'une liquidation, ou dirai-je

d'une consolidation?

En d'autres termes, elle me fait abandon de votre créance et je

l'épouse.

ALI--Qu'entends-je?

SICHEL--Mon père!

_(Elle l'embrasse)._

LOUIS--Monsieur Habenichts, j'ai l'honneur de vous demander la main de

votre fille, s'il vous plaît.

ALI--Monsieur le Comte, vous pensez sans doute que vous me faites un

grand honneur?

LOUIS--Le plaisir est pour moi.

ALI--Mon père était un rabbin célèbre. _Also!_ S'il avait su que sa

petite-fille épouserait un gentil et que ce sang se mélange au nôtre,

Croyez-vous qu'il aurait pris cela pour un honneur? Qu'en dis-tu,

Sichel?

SICHEL--Mon père, nos liens sont rompus.

ALI--Il est vrai, toutes les bornes sont ôtées!

SICHEL--Le monde commence.

LOUIS--Jetons-nous dans les bras les uns des autres.

ALI--Vous êtes mon fils. Votre père était mon ami.

L'alliance que j'avais avec votre famille, la voici resserrée par un

lien plus doux. Nous ne faisons plus qu'un.

LOUIS--Bien dit, Monsieur mon père. Ah, que je suis pressé de donner le

jour à un beau petit Habenichts!

Le sang des Coûfontaine qui s'est déjà appuyé un Turelure; voilà tout

Israël qui débouche dedans. Le nom couvre tout.

SICHEL--Va, je n'en serai pas indigne. Tu verras, je suis intelligente.

On peut tout faire de moi.

Et je prendrai la religion que tu voudras.

LOUIS--Catholique.

Tout le monde dit que je suis catholique.

SICHEL--Précisément, c'est la religion que je préfère, elle est si

pittoresque!

ALI--Écoutez-la! Elle dit «religion» et «catholique» comme on dit une

salle à manger Renaissance.

Ça lui est bien égal! _Ganz wurst!_ C'est tout saucisse pour elle!

LOUIS--Nous sommes d'accord?

ALI--Je ratifie tout ce que ma fille a consentit ce matin. C'est cher!

Tant pis! Ce sera sa dot.

SICHEL--Père!

ALI--Oui, je sais ce que tu veux me dire, mon enfant.

SICHEL--J'ai parlé à Louis.

ALI--Allons! Après ce que j'ai fait pour vous, je suis sûr que vous

ne voudrez pas me contrarier. Ce n'est pas que je tienne tellement à

Dormant, mais j'ai des options sur d'autres terrains à côté, cela me

ferait perdre la face.

Et votre père m'avait donné sa parole. Il n'y a plus que la signature

qui manque. Vous ne voudrez pas lui faire cette injure.

LOUIS--Je n'ai pas consenti encore.

ALI--En cas de revente avec une majoration au-dessus de 40 pour cent,

vos droits à une ristourne sont prévus.

LOUIS--Dormant est le berceau de ma famille.

ALI--Si l'on forme une société, vous avez vingt parts de fondateur.

SICHEL--Tu le sais bien, je t'ai fait tout lire. Fais cela pour mon

père. Signe, mon chéri, pour me faire plaisir!

LOUIS--Allons, je consens, où est le papier?

ALI--Le voici?

_(Il fouille fébrilement dans sa serviette)._

LOUIS--Prenez votre temps.

Quel âge avez-vous, père Ali?

ALI--Soixante-dix ans, Monsieur le comte.

LOUIS--Et toujours autant de gaieté et d'alacrité aux affaires?

ALI--Toujours, Monsieur le Comte, toujours! Ah, je voudrais ne jamais

mourir.

Que diable ai-je fait de ce papier?

_(Il tire différents objets de sa serviette)._

Ça, c'est des minerais qu'on m'envoie de la Sarre, ça, c'est le plan

des nouvelles fortifications de Paris--ça, c'est mon contrat avec

Blum--ça....

_(Il tire de la serviette une bouteille enveloppée dans un journal

qu'il essaie de dissimuler)._

LOUIS.--Qu'est-ce que c'est?

ALI.--Excusez, Monsieur le Comte, c'est pour le médecin.

LOUIS--Vous souffrez des rognons?

ALI.--Un peu d'albuminurie. Les médecins sont toujours à me taquiner de

ce côté. Il y en a qui ne me donnent qu'un an à vivre. Farceurs!--Voilà

le papier!

LOUIS _lit le papier et signe, puis, lui frappant sur l'épaule._--Vous

pouvez dire que vous avez fait une bonne affaire. Ah, vous avez de la

chance de m'avoir pour gendre.

_(Tous trois se donnent la main).[1]_

Et maintenant, j'ai encore quelque chose à vous demander.

ALI.--Tout ce que vous voudrez.

LOUIS _montrant le crucifix._--Vous êtes amateur de curiosités,

débarrassez-moi de cette horreur.

ALI--Mais cela n'a aucune valeur! la pluie et le temps en ont fait une

chose informe.

SICHEL--Mon père, il est du Quinzième.

ALI--Il est rompu en morceaux. On dit que c'est Madame votre mère qui

l'a retrouvé et collectionné.

LOUIS--Oui, elle était amateur de ce genre de choses.

ALI--Je n'en veux pas.

LOUIS--C'est du bronze massif comme une cloche.

_(Il frappe dessus du doigt)._

_(ALI frappe aussi modestement)._

Allez-y donc, ne vous gênez pas!

Avez-vous quelque chose de dur?

_(ALI sort une clef de sa poche)_

C'est une clef que j'ai trouvée dans les décombres à Dormant.

_(LOUIS prenant la clef en décharge un grand coup sur la tête du

Christ)._

Ecoutez un peu comme cela sonne!

ALI--Oui, les fondeurs n'étaient pas rares à cette époque.

LOUIS--Qu'est-ce que vous m'en donnez?

ALI--Trois francs le kilo. C'est le prix courant. Vous n'en trouverez

pas plus autre part.

LOUIS--Mais c'est du bronze ancien! Regardez!

_(Il raye le bras du Crucifix avec la clef)_

Ils ne savaient pas raffiner les métaux. Dans ces vieux bronzes, on

trouve de tout, même de l'or et de l'argent.

ALI--Je vous en donne trois francs.

LOUIS--Donnez-m'en cinq.

ALI--Allons, je vous en donne quatre, mais c'est trop cher.

Ce n'est plus du commerce, c'est de la fantaisie. Quatre francs! Oui,

c'est une mauvaise action que vous me faites faire.

LOUIS--Eh bien, j'accepte quatre francs, et si vous me débarrassez de

cette horreur,

J'estime que je serai encore celui qui gagne et non pas celui qui perd.

[1] Ici s'unit le drame à la scène.

Le pain dur: Drame en trois actes · 第 38 / 39 题