_L'Ancienne bibliothèque du monastère cistercien de Coûfontaine, telle
qu'elle est décrite à l'acte I de «L'OTAGE». Tous les livres on été
enlevés des rayons et on en voit des piles ça et là sur le plancher.
Désordre et poussière; aux fenêtres, par places, carreaux remplacés
par du papier. Le grand crucifix de bronze a été descendu, on le voit
appuyé contre le mur. A sa place et au-dessus, le portrait du Roi
Louis-Philippe, en uniforme de la Garde Nationale, grosses épaulettes
et pantalon de Casimir blanc.--Au dehors, Novembre._
_Au lever du rideau, SICHEL et LUMÎR[1] assises. LUMÎR en habit
d'homme, grande redingote à brandebourgs. On entend TURELURE qui pérore
dans la pièce voisine._
_VOIX DE_ TURELURE--... la Monarchie constitutionnelle; traditionnelle
par son principe, moderne par ses institutions!
_(Applaudissements)._
SICHEL--C'est moi qui ai trouvé cette phrase, ça a toujours du succès!
Il place ça partout.
_VOIX DE_ TURELURE--Te te te te te ... le développement des ressources
nationales qui marche de pair avec le progrès des lumières et
d'une sage liberté! Et ceci me ramène, Messieurs à l'événement qui
fait l'objet de notre réunion. Aujourd'hui la voie ferrée touche
Coûfontaine! Demain, par la vallée de la Marne au delà des Vosges
elle atteint le Rhin, elle rejoint l'Orient! Notre main au-delà des
frontières va saisir celle que nous tend l'Allemagne fraternelle. Ah,
pardonnez son émotion à un vieux militaire! Ce que notre jeunesse a
rêvé, ce que n'ont pu faire nos armes et le génie d'un grand homme,
la science le réalise! D'un pays à l'autre se fait en paix l'échange
des produits, des idées et des plus nobles sentiments. Et pour nos
campagnes mêmes, quel avenir! Notre agriculture trouve des débouchés
faciles, tout entre en exploitation, les villes encombrées se
dépeuplent au profit des champs et leur envoient de joyeux bataillons
de travailleurs! Plus de chômage, plus de bras inoccupés! L'industrie
allume de toutes parts ses foyers, partout s'élèvent les cheminées
des sucreries! Et moi aussi, Messieurs, moi-même, oui, je veux donner
l'exemple. Cette terre, cette maison, ce bien héréditaire de notre
antique famille, je veux les consacrer au développement de nos forces
économiques. Ce monastère va devenir une papeterie. Là où jadis de
bien intentionnés ecclésiastiques, dont les plus vieux d'entre vous se
souviennent sans doute avec attendrissement, élevaient en l'honneur
de la Divinité une voix respectable, mais inutile, va retentir le
bruit joyeux des machines et des trémies. Le travail n'est-il pas la
meilleure des prières, celle qui est la plus agréable au Créateur? Oui.
Mais à qui devons-nous ces bienfaits? à qui, Messieurs? ne l'oublions
pas: au Souverain réparateur, qui, sauvant la France de vaines
agitations de la démagogie est venu définitivement implanter sur notre
sol la Monarchie Constitutionnelle, traditionnelle par son principe,
moderne par ses institutions!
_(Silence. Puis faibles applaudissements)._
SICHEL.--Il oublie qu'il l'a déjà dit.
_VOIX DE_ TURELURE.--Messieurs, je lève mon verre en l'honneur de Sa
Majesté Louis Philippe Premier, Roi des Français! Vive le Roi et son
auguste famille!
_(Applaudissements, brouhaha)._
SICHEL--Vous me direz que cela ne vous rend pas vos dix mille francs.
LUMÎR--Patience, je les aurai.
SICHEL--Vous croyez que dix mille francs, ça ressort comme ça tout seul?
LUMÎR--Monsieur le Comte est riche.
SICHEL--Pas tant que vous le pensez. Son désordre égale son avarice,
Qui ne le cède qu'à son improbité. Ah, c'est un grand seigneur!
Et vous croyez que parce qu'on est riche, on a de l'argent comme ça à
donner? Votre simplicité m'étonne.
Plus l'argent travaille, plus il est difficile de le déranger. Tout est
retenu d'avance.
Et ce n'est pas au moment qu'il va construire cette papeterie qu'il
peut se passer de monnaie.
LUMÎR--Je sais qu'il a touché de l'argent de votre père.
SICHEL--Oui, vous savez cela? C'est vrai, il a touché vingt mille
francs.
LUMÎR--Pour la propriété de l'Arbre-Dormant.
SICHEL--L'antique manoir des Coûfontaine!
Un joli marché que fait mon père! Quelques pans de murs en ruine et des
champs de sable! plus, un moulin.
LUMÎR--Mais c'est là que l'embranchement de Rheims va s'accrocher.
SICHEL--Vous êtes bien renseignée.
LUMÎR--J'aurai donc ces vingt mille francs.
SICHEL--C'est vingt mille francs maintenant qu'il vous faut?
LUMÎR--Dix mille francs que j'ai prêtés,
Et dix mille qui sont nécessaires à Louis pour l'échéance.
SICHEL--Cela peut le tirer d'affaire?
LUMÎR--Et lui permettre d'attendre la moisson qui sera belle,--il a
plu,--
Et ses rentrées pour fournitures au Corps d'occupation.
SICHEL--C'est sérieux? Louis a fait quelque chose là-bas?
LUMÎR--Trois cents hectares aux portes d'Alger conquis sur les marais
de la Mitidja!
Qui commenceront à rendre.
Notre père ne va pas laisser tout cela aller aux Juifs pour dix mille
francs.
SICHEL--Vous dites: notre père?
LUMÎR--Louis m'épouse, vous le savez.
SICHEL--Je le sais, il me l'a écrit.
LUMÎR--Il vous écrit?
SICHEL--Pauvre garçon! J'ai de la sympathie pour lui, il le sait.
Je lui rends les services que je puis.
LUMÎR--Vous lui devez bien cela.
SICHEL--Comment est-ce que je lui dois bien cela?
LUMÎR--Toute sa fortune a passé aux mains de votre père.
SICHEL--Est-ce de ma faute ou celle de mon père,