LE JEU DE LA BOURSE

Les opérations à primes, résiliables, ainsi que nous l'avons vu, au gré

de l'acheteur, représentent un jeu véritable, puisque chacune des sommes

placées sur ces opérations ressemble au billet de la loterie que l'on

achète et à l'enjeu que l'on met sur la roulette. Entre l'alea de la

loterie, l'alea de la roulette et l'alea de la hausse et de la baisse, y

a-t-il une différence? Nous n'en voyons aucune, et s'il y en avait une,

elle serait peut-être à l'avantage de la loterie qui fait un heureux

avec son gros lot, et de la roulette qui permet parfois de faire sauter

la banque, tandis qu'à la Bourse nous voyons toujours les haussiers et

les baissiers arriver au piteux résultat des deux plaideurs qui, après

s'être disputé l'huître, finissent par ne plus trouver que les deux

écailles.

Et l'huître, à qui donc revient-elle? Vous le devinez sans doute,

l'huître revient à la Bourse elle-même; nous voulons dire aux agents de

change, coulissiers, remisiers, courtiers qui servent d'intermédiaires

entre les acheteurs et les vendeurs. C'est le courtage, c'est la

cagnotte qui retire du jeu de la Bourse les meilleurs profits. Cette

cagnotte de la Bourse, grassement entretenue par le courtage, compte

aussi, comme celle du vaudeville du Palais-Royal, bien des boutons parmi

ses pièces d'or et d'argent. Ces boutons, ce sont les comptes débiteurs

des clients qui manquent à l'appel, le jour de la liquidation. Chaque

agent de change, chaque coulissier possède ainsi en caisse des montagnes

de bordereaux impayés. Mais en dépit de ces pertes sèches, le courtage

représente encore une cagnotte dorée sur tranches, et vous pouvez

apprécier sa valeur par les deux chiffres que nous allons donner.

Le prix moyen d'une charge d'agent de change est de 2 millions de

francs.

Le chiffre total de tous les courtages payés annuellement à la Bourse de

Paris n'est pas moindre de 100 MILLIONS DE FRANCS!

Retenez ces deux chiffres, et dites-vous bien que le courtage est le

Sacramento de la Bourse.

*

* *

Continuons.

Le marché des primes, avons-nous dit, n'est en réalité qu'un jeu, par

suite du droit que se réserve l'acheteur d'abandonner sa prime pour

renoncer à son achat. Mais ces primes qui tombent tous les jours comme

une grêle sur le marché ne représentent pourtant, malgré l'étendue de

leurs opérations, qu'une partie des affaires de la Bourse.

Le marché le plus ordinaire, le plus répandu, celui qui est l'âme de la

spéculation, c'est le marche _ferme_, ainsi appelé par opposition au

marché à _prime_, qui admet une résiliation au gré de l'acheteur, tandis

que le marché _ferme_ établit, pour l'acheteur comme pour le vendeur,

une opération définitive.

Le marché _ferme_ s'appelle aussi marché à _terme_, parce que toutes ces

opérations d'achats et de ventes se font réellement à terme. Le terme de

chaque liquidation va d'un mois à l'autre. Acheteurs et vendeurs

peuvent, tout le mois, effeuiller à volonté toutes les rentes du

Grand-Livre. Mais le dernier jour du mois arrivé, et la réponse des

primes achevée, acheteurs et vendeurs doivent se liquider, et la

liquidation peut se faire de deux manières:

Ou l'acheteur vend les rentes qu'il a achetées, et le vendeur achète les

rentes qu'il a vendues et les opérations sont closes; la liquidation est

terminée, il ne reste plus qu'à passer à la caisse pour régler les

différences à payer ou à recevoir.

Ou l'acheteur et le vendeur veulent continuer pour le mois suivant les

opérations d'achats et de ventes qu'ils ont faites dans le courant du

mois, et alors l'acheteur et le vendeur font passer leurs opérations

d'un mois à l'autre, au moyen d'une transaction qu'on appelle le

_report._ Encore un mot qu'il nous faut mettre en lumière.

L'acheteur à terme, qui veut conserver sa position et la faire reporter

d'un mois à l'autre, s'adresse à un capitaliste reporteur qui consent,

lui, à prendre livraison des titres achetés au lieu et place de

l'acheteur sans argent, et qui fait l'avance pendant un mois de la somme

nécessaire à cette opération, moyennant une rétribution qui représente

l'intérêt de cette avance et que l'on nomme le _report_. Le report est

plus ou moins cher, suivant l'abondance ou la rareté des capitaux

disponibles sur la place.

Mais le simple exposé de ces opérations démontre que le marché _ferme_,

comme le marché à _primes_, n'est, en fin de compte, qu'un jeu qui

s'étend sur la grande échelle. Achetez, vendez; vendez, achetez, pendant

tout le mois, toutes les rentes que vous voudrez, sans avoir ni le

capital, ni les titres, qu'importe? Pourvu que votre compte de

liquidation établi, vous soyez en mesure de payer à votre agent la

différence qui résulte de l'écart entre vos achats et vos ventes.

Le spéculateur n'a plus alors qu'à déposer chez un agent de change ou

chez un coulissier une couverture, c'est-à-dire une somme nécessaire

pour garantir le payement de ses différences. Inutile d'ajouter ici deux

choses: la première, c'est qu'il y a, bien entendu, des clients qui

n'ont pas besoin de donner une couverture, et ce sont les

meilleurs;--bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée;--la seconde,

c'est que les malheureux qui arrivent à la Bourse avec la pensée

d'arriver au million avec les quatre sous qu'ils ont dans leur poche et

qui leur servent de couverture sont bien certains de ne jamais décrocher

la timbale.

Une longue expérience a prouvé qu'il suffit de quelques liquidations

pour dévorer le pécule déposé, et c'est ainsi qu'on arrive à comprendre

comment les couches de spéculateurs se succèdent sans interruption

autour de la rente et comment la Bourse les balaie comme des jonchées de

feuilles mortes. Les spéculateurs s'en vont, mais les courtiers restent.

Nous l'avons dit plus haut: La cagnotte! La cagnotte! Le courtage! Le

courtage! tout est là!

Un gros tapissier de Paris qui avait fait d'énormes affaires à la

Bourse, disait à l'un de ses amis:

--Savez-vous où les couvertures s'usent le plus vite à Paris?

--Ma foi! non, répondit l'ami.

--C'est à la Bourse, mon cher, reprit le négociant avec un soupir.

Qu'on se le dise!

*

* *

Une bonne vérité, celle-là; mais qui n'a jamais eu et qui n'aura jamais

de prise sur la spéculation. C'est qu'en effet, le jeu de la Bourse est

le plus attrayant et le plus terrible des jeux et nous allons dire

pourquoi.

Quand Brid'hoison dit, en parlant des sots compliments, qu'on ne dit ces

choses-là qu'à soi-même, il se montre à mon avis d'un optimisme trop

favorable à notre pauvre nature. Nous sommes plus disposés à nous

flatter nous-mêmes qu'à mettre en relief nos défauts. La figure la plus

laide, dit un vieil adage, finit par trouver sur elle des grains de

beauté, et c'est en justifiant cette observation que Mme de Staël disait

de Mirabeau:--«Nos laideurs s'attirent!»

Nous sommes ainsi faits, et cette pensée ne trouvera certainement pas de

contradicteurs.

Eh bien! Appliquez ce penchant de l'espèce humaine aux opérations de

Bourse et vous comprendrez l'entraînement' universel qui pousse les

hommes de notre temps vers les milliards de notre fortune mobilière. La

maladie du million est la maladie du siècle, et pour apaiser cette soif

inextinguible, le spéculateur se fait avec complaisance à lui-même le

petit raisonnement qui suit:

--La Bourse n'est après tout qu'une question d'appréciation. La hausse

et la baisse dépendent des événements auxquels il faut donner leur

mesure exacte et leur véritable portée. Mon voisin de droite s'y est

noyé; mais ce voisin de droite n'a jamais inventé aucune espèce de

poudre, et le pauvre diable ne pouvait manquer de se fourvoyer. Pareille

mésaventure est arrivée à mon voisin de gauche; mais ce voisin de gauche

est encore un triste sire qui se noierait dans son crachat. Mais moi,

n'ai-je pas toujours vu clair dans l'imbroglio de la politique? N'ai-je

pas prédit la Révolution de 1848, le coup d'État, la chute de l'Empire?

Allons! Allons! Je ne suis pas plus manchot qu'un autre, et puisque le

million est là, devant moi, je serais vraiment fou de ne pas tendre la

main pour le cueillir!

Le lendemain, ce fier-à-bras qui regarde ses amis comme des crétins,

prend les quelques billets de mille francs qu'il a en portefeuille, et

il frappe à la porte d'un agent de change ou d'un coulissier.

Allez à la Bourse, mêlez-vous aux groupes, écoutez les discussions à

perte de vue qui se croisent comme des feux de file, regardez

attentivement la physionomie des interlocuteurs quand ils se séparent,

et sur leur figure vous verrez apparaître, en signes infaillibles, cette

imperturbable confiance qui fait de chacun d'eux un spéculateur sûr de

lui-même, un boursier qui ne se trompe jamais. Chacun jette sur le

groupe qui discute un regard superbe et semble dire: _Quos ego!_

Jactance fanfaronne qui ne profite à aucun d'eux, car le résultat est le

même pour tous, et chacun de nos joueurs infaillibles ne tarde pas à

sortir de la Bourse comme Candide du salon de Mme de Parolignac. Ils en

sont quittes, en se rencontrant plus tard, loin de la Bourse, pour se

renvoyer cette exclamation de tous les spéculateurs décavés:--Ah! si

nous avions fait l'opération contraire!

Léon Creil.

MONUMENT COMMÉMORATIF ÉLEVÉ DANS LA COUR DE

L'ÉCOLE FORESTIÈRE DE NANCY.

Un monument destiné à rappeler le souvenir des gardes généraux morts sur

le champ de bataille pendant la dernière guerre a été inauguré le 27

août dernier, en présence de plus de cent cinquante fonctionnaires du

corps forestier venus de divers points de la France pour assister à

cette patriotique cérémonie, présidée par M. le directeur général de

l'Administration des Forêts.

Ce monument, élevé au moyen d'une souscription ouverte spontanément dans

les rangs des agents forestiers, et à laquelle tous ont participé, a été

placé par les soins de M. le directeur de l'École forestière dans la

cour d'honneur de l'établissement. Il a été établi d'après les plans de

M. Morey, l'habite architecte de la ville de Nancy, et il consiste en

une fontaine dont la vasque est formée d'un seul bloc en syénite polie;

elle a la forme d'un sarcophage qui repose sur une marche en granit. La

vasque supporte une pyramide en marbre blanc, dont le socle porte pour

inscription la devise d'Horace:

DULCE ET

DECORUM EST

PRO PATRIA

MORI.

Sept couronnes étoilées, sculptées, se détachant en relief de la

pyramide, rappellent les sept gardes généraux tués pendant la guerre.

[Illustration: Monument commémoratif de la guerre élevé dans la cour de

l'École FORESTIÈRE DE NANCY.]

Le monument est appliqué à un mur, tapissé de vigne vierge, qui traverse

la cour dans toute sa longueur. Il est encadré dans un portique en

pierre calcaire, bordé par une guirlande en haut relief, composée de

feuilles de chêne et de glands aboutissant à une clef de voûte d'une

forme très-remarquable. Sur le fond, à droite et à gauche de la

pyramide, sont gravés les noms des sept victimes, et au-dessous de la

clef de voûte se trouve la dédicace: «A NOS CAMARADES.»

Après le service solennel célébré à la cathédrale, les assistants se

sont rendus à l'École forestière pour l'inauguration du monument.--M. le

directeur général a énuméré les services signalés de chaque défunt et

les circonstances dans lesquelles ils ont trouvé la mort sur le champ

d'honneur. Il a ensuite adressé des éloges mérités au personnel de

l'École pour les secours prodigués à nos malheureux soldats à

l'ambulance installée dans l'établissement. Puis, mentionnant les

pauvres gardes forestiers expulsés de leur pays pour ne pas perdre leur

qualité de Français, il a signalé le bel esprit de corps qui règne dans

la famille forestière, qui, à l'aide de souscriptions diverses, a permis

de recueillir et d'assister plus de cent cinquante familles se trouvant

par suite de ces funestes événements momentanément sans asile.

Les paroles éloquentes prononcées par M. le directeur général, dans un

langage noble et élevé, ont vivement impressionné tous les assistants.

Les accents émus qu'il a su trouver pour exalter les vertus des morts et

pour rendre justice aux qualités des vivants ont largement contribué à

imprimer le souvenir ineffaçable de cette touchante cérémonie dans la

mémoire de tous ceux qui y ont pris part.

L'Illustration, No. 1594, 13 Septembre 1873 · 第 37 / 40 题