Suivant votre désir, je me suis rendu auprès de M. Adelberth de Bourbon;
et j'ai d'autant plus de plaisir à raconter à vos lecteurs la courte
visite que j'ai faite au petit-fils de Louis XVI, que l'accueil que j'en
ai reçu a été des plus gracieux et des plus sympathiques.
Après m'être procuré une lettre d'introduction, car je ne voulais point
me présenter comme un intrus, je me suis rendu Anna Paulouwna straat.
C'est dans une maison de belle apparence, mais où rien n'est sacrifié au
luxe extérieur, que demeure le jeune lieutenant des grenadiers et
chasseurs de S. M. le roi de Hollande.
Je sonnai, je remis ma lettre à une domestique et je fus introduit dans
une petite pièce du rez-de-chaussée, espèce de cabinet de travail
sévèrement, simplement, je dirai presque sobrement meublé.
Un grand bureau, deux tables chargées de livres, quelques portraits
suspendus au mur, des armes, un sabre d'officier, le fusil Beaumont (le
modèle adopté pour l'armée, néerlandaise), tel était l'ameublement de ce
cabinet.
Quelques instants après M. de Bourbon entra.
--Pardon, me dit-il, de vous avoir fait attendre. J'étais avec mes
enfants. Les chers amours n'entendent rien à la politesse; ils m'ont
retenu. Vous m'êtes adressé par un de mes bons amis, homme de science et
d'étude; que puis-je faire pour vous être agréable?
Et en disant cela, M. de Bourbon me tendait la main de la façon la plus
cordiale qu'on put souhaiter.
C'eût été manquer à toutes les convenances que de ne pas répondre
loyalement et franchement à tant de loyale franchise. Je dis donc
hautement le but de ma visite, la mission dont j'étais chargé et que
j'avais à remplir. J'expliquais que le bruit qui se fait en France
autour de la revendication du fils de Louis XVII excitait au plus haut
point la curiosité publique, que votre devoir était de la satisfaire, et
que je venais en votre nom réclamer de son obligeance quelques instants
d'entretien.
--N'ayant aucune ambition politique, me répondit M. de Bourbon, ne
revendiquant qu'une fortune civile, que mon cousin M. de Chambord
détient indûment, je pourrais me refuser à ce que vous me demandez.
[Illustration: M. DE BOURBON SE DISANT PETIT-FILS DE LOUIS XVI.]
J'ai toujours désiré l'obscurité, et maintenant je la souhaite plus que
jamais. Mais ma vie est pure et chacun peut la fouiller, sans crainte
d'y trouver une mauvaise action ou un mauvais désir. C'est pourquoi je
veux vous initier à ce qu'elle l'enferme de souffrances et de
chagrins.--Le jeune lieutenant m'ayant fait monter dans un salon où nous
risquions moins d'être dérangé, reprit en ces termes:
--On vous aura dit sans doute que j'étais un ambitieux, et peut-être un
imposteur.
Je fis un mouvement.
--Ne vous en défendez pas, reprit-il avec un triste sourire; ma présence
ici-bas gêne trop de monde pour que ceux qui ont essayé d'assassiner mon
père ne tâchent pas de déshonorer ses enfants. La vérité est que je ne
suis pas un ambitieux; quant à être un imposteur, vous allez en juger
vous-même.
En 1845, mon père, méconnu, harcelé, poursuivi par des haines sans nom,
expira à Delft, en Hollande, et la conviction de tous ceux qui
assistèrent à ses derniers moments est qu'il mourut empoisonné.
Lorsqu'il fallut enregistrer son décès sur les livres de l'état-civil,
une difficulté se présenta. Les amis de mon père déclarèrent que celui
qui venait de mourir se nommait Charles-Louis de Bourbon, fils légitime
de Louis XVI, roi de France et de Navarre, et de S. A. I. et R.
Marie-Antoinette d'Autriche, morts tous deux à Paris. Ledit
Charles-Louis était né au château de Versailles, le 27 mars 1785.
Le secrétaire de la régence refusa d'inscrire une semblable mention. On
dût en référer au bourgmestre; mais celui-ci n'osant prendre sur lui de
décider un point aussi important, adressa notre requête au ministre de
l'intérieur, en le priant de vouloir bien trancher la difficulté..
S. E. le ministre prit connaissance des pièces qui étaient entre les
mains de nos amis, et après y avoir été autorisé par S. M. Guillaume II,
ordonna que l'inscription fut faite telle que nous en avions témoigné le
désir.
--Et cette inscription existe? demandai-je.
--Deux fois à Delft, monsieur. D'abord sur les registres de l'état
civil, et ensuite sur la tombe de mon père. Mais prêtez toute votre
attention à ce qui va suivre.
Plus tard, lorsque je résolus de me faire une carrière dans les armes,
il fallut me faire naturaliser. Vous savez combien les lettres de grande
naturalisation sont difficiles à obtenir en Hollande! Hé bien, ces
lettres, pour les avoir, il m'a suffi de les demander.
[Illustration: Un cimetière Khirgisse.]