Théâtre de la Renaissance.--_La Permission de dix heures_, opérette en
un acte de MM. Carmouche et Mélesville, musique de M. Offenbach.--_Pomme
d'api_, opérette en un acte, paroles de MM. Ludovic Halévy et Busnach,
musique de M. Offenbach.
Théâtre du Palais-Royal.--_Potage à la bisque,_ un acte de M. Abraham
Dreyfus.
Bâti tout exprès pour le drame, le charmant théâtre de la Renaissance
chasse son premier locataire et fait un bail avec l'opérette. Le voici
devenu théâtre de musique. C'est une rage depuis quelque temps que cet
opéra-bouffe et cette opérette; cette innovation lyrique apportée depuis
tantôt dix ans est en train d'envahir tout. L'opéra-bouffe a pour le
moins dix scènes à lui sur le pavé de Paris. Comptez: et les _Variétés,_
et l'_Athénée,_ et les _Bouffes-Parisiens_, et les _Menus-Plaisirs_, les
_Folies-Dramatiques,_ les _Folies-Marigny_, la _Renaissance_, et la
_Gaîté_ qui se prépare à se mettre en musique; j'en passe évidemment. On
chante partout, et les _cafés-concerts_, ces antagonistes des théâtres,
regorgent de musiciens et de chanteurs. Et le grand art! qu'en disent
donc messieurs les critiques, qui se sont faits ses fervents adeptes et
qui ont réclamé à cor et à cris qu'une large part fut faîte dans nos
théâtres à la musique, cette muse abandonnée jusqu'à eux. On les a
écoutés. Ces musiciens si longtemps délaissés ont enfin pris leur place
au soleil, et voilà que Paris appartient à l'opérette. Il est vrai que
l'opéra et l'opéra-comique se meurent faute de compositeurs et de
chanteurs, mais l'opéra-bouffe règne sur toute la ligne. Il a pour
assurer sa vogue des maîtres du genre, et si les exécutants font défaut
à la salle Pelletier et à la salle Favart, l'état travaille pour
l'opérette. Savez-vous ce que notre conservatoire de musique, avec son
illustre chef et ses excellents professeurs, a produit cette année? Un
ténor, un seul; et ce ténor c'est l'Athénée qui l'a engagé.
Un talent s'élève à l'horizon musical; ne croyez pas que j'aie à vous
parler d'une _Valentine_, ou d'une _Fidés_, ou d'une _Marguerite_ nous
consolant des grandes chanteuses absentes de l'Opéra; non, il me faut
signaler Mlle Théo, que quelques journaux appellent la grande Théo. Or,
Mlle Théo est une étoile de l'Eldorado qui vient de faire son apparition
à la Renaissance, dans _Pomme d'api_, et qui nous était depuis longtemps
annoncée comme la rivale de Mlle Schneider et de Mlle Judie. Mlle Théo
est une jolie personne, d'un fort gracieux visage, dont le jeu a de
l'esprit, de la finesse même, mais dont la voix est loin d'être
agréable; elle s'est enrouée dans des concerts de café, elle s'est même
un peu faussée, et il était temps que la jolie chanteuse passât à des
exercices vocaux moins fatigants. On l'a fort applaudie dans cette
petite opérette de _Pomme d'api_, un sujet tout parisien, prestement et
vivement traité par MM. Busnach et Halévy, et sur lequel Offenbach a
écrit une gracieuse et aimable partition, qui nous a rappelé dans un duo
particulièrement, duo ému et touchant, cette heureuse _Chanson de
Fortuno_, une des plus fraîches inspirations du musicien. Un rondo:
«J'en prendrai un, deux, trois, quatre», est écrit avec une fougue
endiablée.
Ce joli petit acte de _Pomme d'api_ était précédé de la _Permission de
dix heures_, un acte taillé par Mélesville et Carmouche sur le patron de
l'opéra-comique. Cette bluette se joue à quatre personnages, le sergent
Lanternick et son camarade Larose, Mme Jobin et sa nièce Nicolle. Or, le
sergent et Larose sont amoureux de cette jeune Nicolle vouée au célibat,
si Mme Jobin, sa tante, ne trouve pas à se consoler de la perte de
défunt Jobin. Mais Larose, qui est un rusé malin, envoie à Mme Jobin un
billet adressé par Lanternick à Nicolle, poulet par lequel le sergent
sollicite de Nicolle un rendez-vous nocturne, Mme Jobin trompée prend la
place de sa nièce, et Nicolle libre de toute surveillance saute par la
fenêtre pour aller retrouver Larose. Si bien que le garde champêtre
découvre à travers les blés deux couples que couronnera bientôt un
double hymen. De jolis couplets, une valse, un duo, un charmant air de
Mme Jobin: _Non, monsieur, je n'irai pas_, ont assuré le succès de ce
petit acte fort bien joué par une ancienne danseuse de l'Opéra-Comique,
Mme Dartaux, par Mme Grivot, une transfuge du Vaudeville, et par MM.
Bonnet et Falchière.
_Le Potage à la bisque_, au Palais-Royal, est une de ces gaillardises de
cabinet particulier qui ont servi tant de fois de thème aux
vaudevillistes. Cette fois l'auteur, qui est un jeune homme, s'est lancé
dans le sujet sans trop savoir comment il arriverait à ses fins; aussi
l'attaque de la pièce a-t-elle une vivacité, un entrain qui sentent leur
homme d'esprit qui, pour ne pas se ménager au début, compromet un peu le
succès de la pièce. Mais le petit acte que jouent Gil-Perez et Lhéritier
est plein de promesses de l'avenir, et M. A. Dreyfus prendra
certainement un jour une excellente place au théâtre.
Le Théâtre-Français a convoqué la critique à la représentation de la
reprise du _Gendre de M. Poirier_. C'est dire toute l'importance que la
Comédie met aux débuts de M. Pierre Berton et à la rentrée de Mlle
Croizette dans cet ouvrage. Hélas! le temps a fait bien des vides dans
cette excellente troupe; le moment de la retraite arrivera bientôt pour
les artistes les plus en renom aujourd'hui; il faut y songer: il faut
penser à «ce jeune premier rôle», à cet amoureux introuvable comme un
ténor d'opéra. Voilà pourquoi le Théâtre-Français a demandé M. Pierre
Berton au Théâtre de l'Odéon, et pourquoi M. Pierre Berton jouait
l'autre soir le marquis de Presles du _Gendre de M. Poirier._
J'ai regret de le dire, le choix de ce rôle n'était pas des plus
heureux. Ce marquis veut de trop grands airs de gentilhomme, il a des
tons de souveraine impertinence, des allures de noblesse insolente un
peu trop marqués pour la nature de M. Berton; aussi le comédien, pour
les atteindre, s'est-il vu forcé de grossir son jeu, et d'arriver même
jusqu'à des éclats de voix en dehors de la justesse et de la vérité du
rôle.
Quant à Mlle Croizette, dont l'élégance et le charme font tout un succès
à l'entrée en scène de la jeune comédienne, elle est bien séduisante.
Elle a dit en quelques-unes de ses parties cet adorable rôle
d'Antoinette d'une voix des plus attendries; mais elle manque encore
d'autorité. Le personnage ne se dessine pas nettement dans ce jeu un peu
hésitant, qui ne résume pas ses effets et les abandonne au petit bonheur
de la grâce et de la beauté de l'actrice.