Histoire de la Semaine. _Portrait de M. Séguier._--Courrier de
Paris.--La Grande-Chaumière. _Trois gravures.--La reine d'Angleterre et
ses Ministres._--Un nouvel art. L'Osphrétique. _Une séance
d'osphrétique, caricature par Cham._--Météorologie de Juin.--Exposition
des Produits de l'Industrie. (Dixième article). _Piano de M. Érard;
Instruments de Sax; Sculptures exécutées par les détenus; Pendule par M.
Paul Garnier; Pendule et Bénitier par M. Victor Paillard._--Le sacrifice
d'Alceste. Nouvelle. Par M. Fabre d'Olivet (première partie).--Les
forçats. _Neuf Gravures, d'après les dessins de M. Letuaire, de
Toulon._--Bulletin bibliographique.--Allégorie de Juillet _Le
Lion._--Caricature par Cham. _Sophocle réclamant ses droits d'auteur à
l'Odéon_.--Amusements des sciences.--Correspondance.--Rébus.
[Illustration: HISTOIRE DE LA SEMAINE]
La foule et l'attention se sont, toute la semaine, portées vers le
Palais de Justice.
La foule s'est écoulée, car, au moment où nous mettons sous presse,
l'arrêt, si impatiemment attendu, vient d'être prononcé. Rousselet a été
condamné aux travaux forcés à perpétuité, Édouard Donon-Cadot a été
acquitté. On ne peut pas dire que cet arrêt répond en tous points aux
prévisions du public, à moins que le jury n'ait voulu, par les
circonstances atténuantes, protester contre la peine de mort.
L'attention, elle, y demeure encore fixée, car la lutte de M. le premier
président et du conseil de l'ordre des avocats est toujours sans
solution. L'assassinat de Pontoise, dont les débats avaient fait
ajourner la comparution du bâtonnier et de ses collègues devant la cour
au 1er juillet, puis au 3, a nécessité encore une remise nouvelle, et ce
n'est que la semaine prochaine que se videra ce débat, que ce conflit
sera réglé.
L'_Illustration_ pénétrera dans cette audience tout exceptionnelle et ne
manquera pas d'en reproduire la physionomie, aujourd'hui, et à titre
d'arrhes, elle offre celle de M. Séguier.
[Illustration: M. Séguier, premier président de la cour royale de
Paris.]
La chambre des députés a eu aussi cette semaine des séances animées et
des débats à retentissement. Le cabinet se croyait, il y a huit jours, à
l'abri de Secousses nouvelles, lancé sans accident possible sur ce qu'il
lui restait à parcourir de chemins de fer, et près d'arriver à cette
discussion du budget, station finale que la canicule et le bonheur des
champs donnent aux hôtes du palais Bourbon et du palais du Luxembourg un
impatient désir d'atteindre. L'opposition a encore obstrué les rails, et
il en est advenu beaucoup de désordre et de culbutes dans le wagon du
ministère. Nous avions laissé la discussion engagée sur la ligne du
Nord. Par prudence, le gouvernement, contrairement à sa proportion
première, avait, pour conjurer un échec, proposé l'ajournement de la
question d'exploitation définitive, et demandé, à titre provisoire,
d'être autorisé à poser les rails et à exploiter les tronçons terminés.
Ceci ne devait pas rencontrer d'obstacle: il y a eu, en effet,
unanimité. Mais il s'est agi de déterminer où s'embrancheraient les
chemins qui devaient partir du tronc commun pour aller joindre la
frontière belge et nos ports de la Manche, et là s'est engagée une lutte
dont l'issue n'a pas été la phase la moins bizarre. Le gouvernement
pressait, pour point de bifurcation, une localité fort inconnue
jusqu'ici, mais qui se trouve avoir conquis tout à coup un grand renom,
non pas géographique, non pas historique, mais parlementaire,
Ostricourt. La commission avait adopté ce projet; mais, par distraction
sans doute, elle avait choisi pour le défendre un rapporteur qui le
trouvait détestable. Ce rapporteur donc ne faisait valoir aucun argument
en faveur d'Ostricourt, et ne disait pas ce qui pouvait militer pour un
tracé qui faisait sacrifier les relations les plus importantes, celles
de Dunkerque avec Lille, par exemple, et dans le système duquel Calais
se trouvait compromis aussi bien que Dunkerque. Les révélations, ou,
pour être moins affirmatif, les indiscrétions de la salle des
conférences, se sont fait jour à la tribune. On a donné à entendre qu'en
bifurquant à Ostricourt, une voie de fer passait à Douai, et que si le
chemin se trouvait de beaucoup allongé pour les points qu'il s'agissait
de relier, il rendait par contre les communications très-faciles entre
M. Martin (du Nord) et ses commettants. Ces bruits ont cheminé à grande
vitesse, et, quand on est allé au vote, Ostricourt a succombé aux rires
de l'Assemblée entière. Le banc des ministres, voyant la défaite de son
protégé, s'est levé lui-même pour l'achever. Des embranchements se
détacheront de Lille sur Calais et Dunkerque, et comme ce détour
allongerait les communications de Londres avec Paris, le chemin de
Boulogne, qui n'était qu'une éventualité fort incertaine, a été
immédiatement classé et arrêté. Il viendra s'embrancher à Amiens; mais
ici on n'a reconnu ni au mode de concours de l'État et des compagnies
prévu par la loi de 1812, ni à l'exécution et à l'exploitation par
l'État, ni à l'exécution par une compagnie avec subvention de la part de
l'État et bail d'une durée moyenne, comme pour le chemin d'Avignon à
Marseille, mais à son complet achèvement par les ressources uniques
d'une compagnie à laquelle, en dédommagement, sera concédée une
jouissance de 99 ans, comme pour les chemins d'Orléans, de Rouen, du
Havre et de Strasbourg à Bâle. C'est, on le voit, un nouveau coup de
canif donné à cette fameuse loi de M. Teste, à laquelle nous devons du
moins la gravure et la frappe d'une fort belle médaille, c'est un retour
aux principes posés par la commission de 1838.--Le lendemain, du reste,
la Chambre, à l'occasion du chemin de Vierzon et de ses embranchements,
qui aboutiront plus tard à Limoges et à Clermont, a, pour tenir tous les
systèmes en équilibre, admis les compagnies financières. Dans les votes
de l'honorable assemblée il y en a donc eu pour tous les modes et pour
tous les goûts.--Restait la ligne de Strasbourg. Elle a été classée; les
travaux ont été ordonnés et les crédits ouverts. Mais, quant à son mode
d'exploitation, on a remis à l'an prochain à le déterminer, par suite de
la dislocation du conseil d'administration de la compagnie. Une
susceptibilité honorable a amené M. Ganneron et ses collègues, que
l'amendement tout général de M. Crémieux n'avait pas eu, à coup sur,
l'intention de mettre ni en cause ni en suspicion, à se soumettre par
avance à une opinion de la Chambre qui n'a pas encore, qui n'aura
peut-être pas force de loi, mais qui, ayant réuni une majorité dans son
sein, leur a paru digne de déférence. Pendant que communication était
donnée à la Chambre des députés de cette détermination de leur part, M.
le comte Molé, que ce même conseil d'administration avait prié de le
présider, faisait connaître à la tribune de la chambre des pairs sa
résolution toute conforme. L'ancien président du cabinet du 15 avril n'a
pas, dans son langage, du reste plein de dignité, cherché à dissimuler
son aigreur contre le vote de la chambre des députés, dont l'amendement,
comme il l'a rappelé, n'a été ni motivé par son auteur, ni le moins du
monde combattu par le ministère, qui est allé depuis le dénoncer à la
chambre des pairs. M. le comte Molé, en se soumettant, pour sa part, à
cette décision, dont il déplore la portée, a dit quelle avait introduit
dans le sein de la chambre des députés le germe d'une dissolution
prochaine, et qu'elle avait rendu inévitable, au moins pour quelques-uns
de ses plus honorables membres, l'appel aux électeurs. Le ministère n'a
pas plus répondu à M Molé qu'il n'avait répondu à M. Crémieux.--Du
reste, il semble que partout on reconnaisse que des mesures sont à
prendre pour que des abus sans nombre ne sortent pas de la mauvaise
organisation des compagnies. Dans le royaume de Wurtemberg on va plus
loin. La chambre de commerce de Stuttgart et la réunion des libraires de
la même ville viennent d'adresser une pétition au roi, pour le prier de
ne pas livrer les chemins de fer à des compagnies privées, mais de les
exécuter aux frais de l'État. Quant au roi de Prusse, il a rendu, le 3
juin, une ordonnance nécessitée par l'agiotage effréné qui s'était
établi sur les actions de chemin de fer sérieux ou fantastiques. Cette
ordonnance a causé beaucoup de sensation à la bourse de Berlin; elle
défend d'ouvrir aucune souscription d'actions sans l'autorisation du
ministre des finances. Elle prononce une amende de 500 à 800 thalers
(1,875 à 3,000 fr.) contre les contrevenants. En même temps elle prohibe
tout marché à terme, et le déclare nul par avance.
Dimanche matin _le Moniteur_, qui ne se permet envers ses lecteurs que
de rares surprises, leur en a causé une dont la Chambre a cherché à les
remettre. Un long article, pas trop embarrassé vraiment, affirmait que
par suite de toutes les dettes de famille qu'elle avait acquittées, de
toutes les charges qu'elle avait eues à supporter, de toutes les
dépenses auxquelles il lui fallait faire face, la royauté se trouvait
chez nous dans une situation d'argent qui n'était digne ni d'elle ni de
la France, et que les clameurs des factions, des faux calculs qu'elles
mettent en avant avaient seuls pu abuser jusqu'ici la partie saine de la
nation et la majorité de la Chambre et détourner les pouvoirs
législatifs d'accorder aux princes et princesses de la famille royale
des dotations qui leur sont aussi indispensables que légitimement dues.
Cet appel à l'opinion publique dans un journal, de la part d'un cabinet
auquel précisément en ce moment deux tribunes sont ouvertes pour les
propositions financières de l'exercice 1845, a paru inexplicable aux
commentateurs du _Moniteur_, n'a pas, le lendemain matin, été mieux
compris dans les couloirs du palais Bourbon, et a été fort rudement
repoussé à la tribune.
La commission pour l'examen du projet de loi sur l'enseignement
secondaire poursuit activement ses travaux; son rapport sera
prochainement déposé, et, pour forcer le cabinet à entrer immédiatement
dans une des réformes qu'on recule successivement en présentant de
quatre en quatre ans un projet de loi qu'on ne mène pas à fin, elle
proposera, par un amendement au budget des recettes de 1845, la
suppression de l'impôt universitaire, lequel justifie fort bien son nom,
car il ne pèse que sur les établissements de l'université et rend à la
plupart d'entre eux, aux collèges communaux principalement, la lutte
avec les écoles ecclésiastiques impossible.
On est impatient d'apprendre des nouvelles du Maroc. Le maréchal Bugeaud
est venu avec sa réserve venger vigoureusement la trahison dont ses
généraux avaient pensé être victimes. Quatre bataillons qui avaient mis
le sac bas, et un escadron de spahis conduits par le colonel Youssouf se
sont précipités sur les Marocains, et leur ont tué trois cents hommes.
Chaque spahis est revenu avec une tête à la pointe de son sabre. Ce sont
de cruels trophées! Le fils d'un ancien gouverneur de l'Algérie, le
capitaine de spahis Tristan de Rovigo, et un antre officier du même
grade, M. de la Chèvre, ont perdu la vie avec cinq autres des nôtres.
Est-ce le guet-apens tendu aux généraux Bedeau et Lamoricière qui a
donné lieu au massacre furieux de nos soldats dans les colonnes du
_Times_ et surtout de _l'Eco del Comercio_ de Madrid? ou bien serait-ce
excès de sollicitude et de sympathie pour nous? Le journal espagnol nous
fait perdre, en une seule affaire, 18,000 hommes d'infanterie, 2,000
chevaux, une artillerie et un matériel considérable, et 5,000 mulets.
Nos généraux sont tués. «Dans tous les cas, ajoute-t-il, l'échec sera
difficile à réparer.» Il est bien probable qu'il n'y aura d'échec que
pour la véracité de cette feuille sentimentale. En attendant, tout
commande à notre gouvernement, dans cette affaire, une grande énergie et
une dignité qui ne se démente pas. On avait annoncé que l'Espagne venait
de s'en remettre à l'Angleterre pour terminer son différend avec le
Maroc; mais on assure aujourd'hui que le Maroc a repoussé cette
médiation. Quoi qu'il en soit, sir Robert Peel a déclaré à la chambre
des communes qu'il avait reçu de M. Guizot communication des
instructions données par le cabinet français. Nous préférerions que le
cabinet, qui n'a point à se faire pardonner un passé ambitieux, cherchât
moins à se prémunir, en cette occasion, contre un reproche de ce genre,
qu'il ne se crût pas forcé à des communications qui, à coup sûr, ne sont
pas sans danger, et dont le moindre inconvénient est d'autoriser le
_Times_ à dire que «nous avons pris l'engagement, _quel que soit le
cours des événements_, de ne pas ajouter un pouce de terrain à nos
possessions d'Afrique, et qu'à l'accomplissement de cette obligation
tiendront indissolublement la paix du monde, la bonne intelligence des
deux pays, et même le maintien des possessions françaises dans
l'Algérie.» En vérité, M. le ministre des affaires étrangères aurait
bien le droit de se plaindre des mauvais services qu'on cherche
personnellement à lui rendre, des embarras qu'on lui fait naître de
l'autre côté de la Manche. Le ministère vient de donner l'ordre de faire
embarquer à Port-Vendres pour Oran deux régiments de cavalerie, un de
hussards et un autre de chasseurs.
Nous avons parlé, dans notre avant-dernier numéro, des interpellations
de M. Duncombe sur la violation du secret des lettres. Ajournées, elles
ont été reproduites. A la plainte de M. Mazzini, l'honorable membre de
la chambre des communes est venu ajouter celle d'un officier polonais, M
Stalzberg. «Ce ne sont pas, dit M. Duncombe, les seules personnes dont
la correspondance ait été visitée. Qui sait si, lorsque le duc de
Bordeaux était en Angleterre, ses lettres n'ont pas été ouvertes?
Assurément, Louis-Philippe eut été charmé de les lire. (On rit.)
Peut-être les a-t-il lues. Avez-vous lu les lettres de M. Mazzini, pour
faire plaisir au cabinet de Vienne? Décachetez-vous d'autres lettres,
pour le bon plaisir du pape ou d'autres souverains? Je ne pense pas que
le gouvernement soit assez perfide pour user en un procès politique des
éléments que pourrait lui offrir cette indiscrétion officielle. Ce
serait révoltant dans l'hypothèse d'une accusation de conspiration.
J'aime à croire que le magistrat à qui le très-honorable baronnet (M. J.
Graham, ministre de l'intérieur) présenterait de telles pièces, le
prendrait par les épaules et le mettrait hors de cour. (On rit.) Et
croyez bien que je ne demande pas à connaître les secrets de l'État. Ils
n'en valent pas la peine. (On rit.) Ce que je veux, c'est savoir si le
gouvernement a abusé de ses pouvoirs discrétionnaires. Je demande que la
pétition du capitaine Stalzberg soit renvoyée à une commission spéciale,
pour savoir en vertu de quels ordres a agi la direction des postes. La
commission devra faire son rapport à la Chambre, et exprimer son opinion
sur l'opportunité de la modification de la loi qui régit la matière.» Le
ministre a répondu que c'était son droit, et qu'il en usait comme
l'avaient fait ses prédécesseurs depuis le gouvernement de Cromwell. Un
orateur, faisant assez bon marché de l'honneur de notre cabinet, a
répondu qu'il fallait laisser ces expédients honteux aux gouvernements
de Franco, d'Autriche et de Russie; mais qu'en un pays de liberté, un
espionnage honteux ne saurait être maintenu, sous prétexte que
l'espionnage peut prévenir des crimes. La torture pouvait avoir aussi
quelques avantages, cependant elle a été abolie. La demande d'enquête de
M. Duncombe a été repoussée par 206 voix contre 162. La même question a
été soulevée, sans plus de succès, à la chambre des lords par lord
Radnor. Le duc de Wellington, lord Brougham et plusieurs autres pairs
ont établi que cet état de choses était irréprochable.--C'est très-bien.
Mais nous devons alors avouer à leurs seigneuries que le gouvernement
actuel a supprimé le cabinet noir à son avènement, et que ce scrupule,
qui doit leur paraître bien ridicule, nous met dans l'impossibilité de
reproduire aujourd'hui, comme le font les journaux illustrés anglais,
notre _Secret-Office_. Du reste, pour rendre justice à chacun, nous
devons dire que le noble exemple qu'a suivi le gouvernement de juillet
avait déjà été donné par l'assemblée nationale. Des lettres, adressées
au comte d'Artois, qui venait d'émigrer en Suisse, avaient été saisies
sur M. de Castelnau, arrêté sur le pont Royal; elles furent envoyées à
l'assemblée nationale par la municipalité de Paris. L'Assemblée ne
voulut pas même les lire, et passa à l'ordre du jour.
Les dernières nouvelles de l'Inde sont à la date du 20 mai. A cette
époque, lord Ellenborough ne connaissait pas encore son rappel. Une
colonne anglaise de 800 hommes, commandée par le capitaine Taitel et le
lieutenant Fitz-Gérald, s'était laissé surprendre par les Beloochees,
qui l'ont poursuivie jusqu'à Poolagee, en la faisant cruellement
souffrir. Sher-Mahomed, à la tête de 20,000 Indiens, avait recommencé
les hostilités. Le 64e régiment avait encore donné des marques
inquiétantes d'insubordination. Aucune nouvelle de Chine ne figurait
dans ces dépêches.
Les reines avaient appelé à Barcelone ceux des ministres qu'elles
avaient laissés à Madrid en le quittant. Ces conférences ont donné lieu
à beaucoup de suppositions contradictoires, parmi lesquelles il ne s'en
est pas trouvé cependant une seule qui tendît à accréditer la pensée que
le gouvernement espagnol pût songer à rentrer enfin dans la voie
constitutionnelle. Ce qui a été arrêté à Barcelone ne sera, dit-on,
publié qu'après le retour des ministres, dans la capitale où ils
reviennent. Les reines prolongent leur séjour à Barcelone, ce qui a
donné lieu au bruit qu'on y attendait le comte de Tripani pour le marier
avec Isabelle, un peu précipitamment, et de façon à ne pas laisser le
temps d'arriver à des représentations nouvelles de la part de
l'Angleterre. Nous donnons cette version pour ce quelle vaut.
La Calabre vient d'être le théâtre de troubles nouveaux. Les deux fils
de l'amiral Bandiera, qui étaient partis de Corfou avec un certain
nombre de réfugiés italiens, sont débarqués dans le royaume de Naples,
le 16 juin, et ont tenté de soulever la province où la guerre civile
s'était déjà engagée il y a peu de mois. Un supplément du _Journal des
Deux Siciles_, du 23, affiche la plus grande quiétude, et cette feuille
du gouvernement traite d'échauffourée déjà réprimée la nouvelle
tentative.
La diète extraordinaire de Suisse s'est convertie en diète ordinaire,
sans avoir pris aucun parti décisif sur la question du Valais.
La sentence de mort prononcée par le tribunal du bey, le 12 avril
dernier, contre un sujet anglais, a reçu son exécution à Tunis le 5
juin. Le condamné a été étranglé dans son cachot, à la Goulette. Aucun
de ses compatriotes n'ayant voulu servir de témoin, le consul anglais,
sir Thomas Bead, a dû se contenter de la présence du frère de son valet
de chambre, pour faire constater légalement la réalité du supplice.
Notre pavillon n'a point reçu la flétrissure d'un événement aussi
fâcheux pour la chrétienté. M. de Lagau avait pris des mesures pour
qu'il ne fût arboré, ce jour-là, ni sur la rade, d'où le bateau à vapeur
le _Caméléon_ s'absenta pendant vingt-quatre heures, ni sur le consulat
général à Tunis. Grâce à l'énergie de notre consul général, cette triste
affaire n'aura pour nous aucune des suites fâcheuses que l'on en devait
redouter; elle a même donné lieu à une déclaration de principes au
profit des Français établis à Tunis; M. de Lagau a protesté, en vertu de
ses instructions, contre toute induction qu'on voudrait tirer de ce
procès au préjudice de ses nationaux, et a signifié au bey que la France
entend maintenir son droit de juridiction sur nos compatriotes résidant
à Tunis. Le bénéfice de cette manifestation s'étend à tous les sujets
des puissances européennes dont les agents se sont associés, en cette
circonstance, aux sentiments et aux démarches du représentant de notre
pays.
Des intrigues, auxquelles une grande puissance passe pour n'être pas
étrangère, ont replacé la Grèce dans une situation fâcheuse. Des
soulèvements se sont manifestés sur différents points; des bandes
hostiles sont sous les armes. Le 16 juin, le roi a assemblé le conseil
des ministres qu'il a présidé. Les ambassadeurs de France et
d'Angleterre étaient présents. On a agité la question de savoir si, dans
le cas où les troubles continueraient, on solliciterait l'intervention
des puissances. Les ambassadeurs ont répondu que leurs instructions ne
disaient rien sur ce point, mais que dans le cas où la personne du roi
se trouverait en danger, ils mettraient des troupes à la disposition de
Sa Majesté. Les puissances européennes regardent comme un devoir pour
elles de rétablir l'ordre dans les provinces limitrophes de la Turquie.
Quant aux ambassadeurs, leur rôle se bornera à demander des instructions
pour agir suivant les circonstances. Deux vaisseaux de guerre, anglais
et français, sont attendus dans le port du Pirée.
Nous avons cité les journaux d'Orient, qui présentaient l'insurrection
des provinces albanaises comme entièrement terminée. Les journaux de
Malte et les feuilles allemandes ne partagent pas cette opinion. Voici
ce que dit la _Gazette, universelle allemande_: «On écrit de Nissa, à la
date du 10 juin, que l'insurrection a gagné du terrain. Toute l'Albanie
et la Bosnie partagent les vues des insurgés. Ils repoussent toutes les
réformes, et leurs forces militaires ne le cèdent pas à celles de Rumeli
Valeri, qui opère de Monastir avec six pachas. Ils occupent les défilés
des montagnes et déploient leur cruauté contre les raïas; ils semblent
avoir pour but d'anéantir les chrétiens. Les vice-consuls européens,
dans les provinces occupées par les insurgés, sont en même temps des
raïas, et, pour sauver leur vie, ils n'osent pas faire de
représentations.»
Les nouvelles de Syrie sont toutes d'accord à signaler l'activité
déployée par les agents anglais dans ce pays. L'évêque protestant
installé à Jérusalem pourra désormais justifier sa résidence par les
nécessités religieuses qu'il a su faire naître. L'évêque met utilement à
profit le zèle des missionnaires américains, et ceux-ci ont l'avantage
de ne pas éveiller les susceptibilités politiques. Indépendamment des
cent familles grecques récemment converties au protestantisme, et qui
forment le noyau d'une société nouvelle dans ce pays morcelé à l'extrême
par les divisions religieuses, le prosélytisme fait des conquêtes parmi
les Arméniens. Le chiffre des conversions est tel déjà, que la Porte,
assure-t-on, ne tardera pas à avoir des explications à demander à
l'ambassadeur anglais. Ainsi la propagande religieuse sert toujours
puissamment les intérêts politiques de l'Angleterre.
Depuis les troubles de Silésie, presque tous les journaux allemands
s'occupent des questions sociales et de l'organisation du travail. La
_Gazette de Trèves_ contient plusieurs articles à ce sujet. Après avoir
attaqué vigoureusement la libre concurrence, ce journal prouve que les
causes immédiates de ces troubles étaient d'abord dans la concurrence
que l'Angleterre fait à l'Allemagne avec ses fils et ses _twits_, que le
congrès du Zollverein n'a pas voulu frapper d'une aggravation de tarif,
et en dernier lieu par la concurrence que les fabricants de la Silésie
se font entre eux en abaissant le salaire. La _Gazette de Trèves_
démontre que les travailleurs de la Wupperthal, d'Aberfeld et de Barmen
ne sont pas moins malheureux que ceux de la Silésie, et qu'ils ne sont
contenus que par le grand nombre des sociétés de bienfaisance, qui
malheureusement ne suffisent plus aux besoins de plus en plus grands des
ouvriers les plus honnêtes et les mieux intentionnés. Ce journal aborde
ensuite la question de l'accord du capital et du travail, et finit par
annoncer qu'il vient de se former à Berlin une société composée de
quelques professeurs distingués de l'Université, et quelques directeurs
des instituts de commerce, dans le but de subvenir d'abord aux besoins
des malheureux prolétaires et de publier un journal qui sera uniquement
consacré aux dissertations et aux moyens à proposer afin d'extirper le
paupérisme et de réconcilier le travail avec le capital et le talent. La
société des ouvriers, qui existait déjà, s'est réunie à celle-ci afin de
contribuer à son tour à l'accomplissement du but projeté.
Le traité d'annexation du Texas a été rejeté le 8 juin par le sénat
américain, à 35 voix contre 16. Le président Tyle cherche les moyens de
faire revenir cette question en discussion par une autre, voie. La
mesure compte plus de partisans secrets que de défenseurs avoués, parce
que beaucoup reculent devant la responsabilité des événements qu'elle
pourrait entraîner.
Décidément la déposition du président Rivière Hérard est consommée en
Haïti. Il a été embarqué le Ier juin avec l'ex-ministre Hérard Dumesle
pour la Jamaïque. Leur bannissement avait été prononcé par le général
Guerrier, proclamé président, au pouvoir duquel on paraissait s'être
généralement soumis, et qui jouissait d'une certaine popularité, du
moins jusqu'au départ du dernier navire. L'ancienne part espagnole
persistait toujours dans sa détermination de se séparer de la
république.
Les visites domiciliaires opérées à Paris ne paraissent avoir fourni
aucun indice de culpabilité contre MM. d'Escars et de Montmorency; mais
une accusation de tentatives légitimiste qui auraient été faites auprès
des sapeurs du génie de chefferie d'Issy a donné lieu à plusieurs
arrestations. On cite comme placés sous la main de la justice, le sieur
Jean Louis Toulain, âgé de 58 ans, ex-domestique du roi Charles X,
demeurant rue de Sèvres, 180, à Vaugirard. (Cet inculpé, condamné
politique de 1832, a été amnistié.)--Le sieur Cauchard-Desmares, âgé de
63 ans, employé dans un journal de sciences économiques, demeurant à
Paris, rue de la Visitation-des-Dames-Sainte-Marie, 4. (Compromis dans
une conspiration politique de 1832, il a été acquitté.)--Le sieur de
Buchère de Lespinois, âgé de 46 ans, ancien sous-préfet sous la
restauration, demeurant à Paris, rue de la Visitation
des-Dames-Sainte-Marie, 4.--Le sieur Jean-Jacques Wattelier, âgé de 60
ans, charron, demeurant à Vaugirard, rue de Sèvres. 180.--Le sieur
Charbonnier de la Guesnerie âgé de 60 ans, ex-capitaine au 4e régiment
de la garde royale demeurant à Paris, rue Notre-Dame-de-Lorette, 15,
condamné politique de 1832.
[Illustration: Courrier de Paris.]
Le terrible drame qui s'est déroulé en cour d'assises, et dont vous
savez maintenant le dénouement, l'affaire Donon-Cadot, a été pendant
huit jours le sujet de toutes les conjectures et de toutes les
conversations.
Dans les cafés, dans les promenades, sur les places publiques, il
n'était question que de Rousselet et d'Édouard. Paris s'est trouvé, en
quelque sorte, pendant toute la durée de ce procès sanglant, transformé
en un immense tribunal où chacun posait les questions et faisait les
interrogatoires selon qu'il doutait du crime, ou qu'il en était
convaincu: pour Rousselet, il n'y avait pas lieu à discussion, puisqu'il
s'avouait coupable, et à chaque audience renouvelait, avec un effroyable
exactitude, les détails hideux de l'assassinat commis par lui dans la
fatale matinée du 15 janvier; mais pour Édouard Donon, le procès
s'agitait dans le public comme la cour d'assises: a-t-il pu voir les
traces de sang empreinte sur les dalles du corridor par le soulier de
l'assassin? est-ce lui qui a retiré de la serrure du cabinet où gisait
son père, le malheureux Donon-Cadot, cette clef mystérieuse qui joue un
rôle si important dans les débats? comment n'a-t-il pas entendu le cri
terrible qu'a poussé la victime en tombant? Est-il vrai cependant que la
victime ait pu crier? n'a-t-elle pas été tuée du premier coup? Ainsi se
reproduisaient de tous côtés, hors de l'enceinte des assises, ces
discussions si pleines le terreur et de sang.
Il faut dire cependant, à l'honneur de l'honnêteté humaine et de la
pudeur publique, que beaucoup se refusaient de croire à la complicité
d'Édouard Donon, par cette raison, puisée tout entière à la source
sainte des sentiments naturels, à savoir qu'un fils, quel qu'il soit,
qui entend son père pousser un cri de détresse, doit être entraîné, pour
ainsi dire malgré lui, malgré ses mauvais penchants, par la voix
supérieure de la conscience et de la nature, à voler à la défense le
celui de qui il tient la vie. Et puis, beaucoup aussi se refusaient à
penser qu'une telle insensibilité pût se rencontrer dans un si jeune
homme presque voisin de l'adolescence, et qui, tout à l'heure encore,
était assis sur les bancs du collège; et de quel crime était-il accusé,
grand Dieu! du plus invraisemblable, du plus affreux de tous de
parricide!... La main tremble et s'arrête rien qu'à écrire cet horrible
mot.
Vous pensez bien que si ce procès occupait ainsi le dehors, les curieux
et les insatiables ne lui manquaient pas au dedans: à chacune des
audiences la salle de la cour d'assises s'est trouvée envahie et
encombrée; dès sept heures on se pressait aux portes, tandis que les
privilégiés, c'est-à-dire les amis, les parents, les protégés de MM. les
juges et de MM. les avocats, attendaient paisiblement dans leur lit
l'heure de se glisser par les portes complaisantes et de s'emparer des
places réservées. Si jamais cette phrase de la _Gazette des tribunaux_:
«L'enceinte de la cour est peuplée de femmes élégamment parées,» a été
appliquée avec vérité, c'est incontestablement à cette occasion: oui,
les femmes ont assisté en grand nombre à tous les actes de ce drame
douloureux, et la plupart se distinguaient par une grande recherche
d'élégance et de coquetterie. Les journaux judiciaires ont dit avec
quelle grâce charmante, avec quels doux sourires, avec quels regards
pleins de séduction, elles imploraient la bienveillance du président ou
cherchaient à désarmer la sévérité du gendarme et à séduire sa consigne.
Et pourquoi tous ces frais de coquetterie? pourquoi toute cette grâce et
tous ces sourires? Pour assister aux détails monstrueux d'un crime ou
succombe un vieillard, assommé à quatre reprises par une main sans
pitié! pour entendre minutieusement la description de ces plaies
affreuses, de ce cadavre livide et baigné dans une mare de sang! pour
voir un jeune homme pâle et blond, de dix-neuf ans à peine, le fils de
la victime, assis à côté de l'assassin, et poursuivi par la voix de la
justice qui lui demande: «N'es-tu pas le complice du meurtrier de ton
père? «Oui, assurément, mesdames, c'est là un beau spectacle, un
spectacle charmant, un spectacle récréatif, pour lequel vous n'avez pas
assez de toute votre élégance, de tous vos sourires et de tous vos
attraits! Oui, parez-vous comme si vous alliez au bal ou dans votre loge
d'opéra! parez-vous! n'est ce pas un jour de plaisir et de fête?... un
assassinat, un vol et un parricide!... «Lisette, apportez-moi ma robe la
plus fraîche et mon plus élégant chapeau, et ce joli bouquet de camélias
et de roses.»
Ce n'est pas la seule et triste singularité que les honnêtes gens ont
signalée dans ce procès mémorable, ni le seul trait en opposition avec
la sombre destination du lieu, la gravité de l'accusation et la grandeur
du crime; il y a eu des entractes, si on peut parler ainsi, qui n'ont
été que le complément nécessaire de cette curiosité sans mesure et sans
pudeur; pendant les suspensions de l'audience,--la _Gazette des
tribunaux_ l'a raconté,--tandis que les accusés, le jury et la cour se
retiraient pour reprendre haleine, tout à coup la partie de l'auditoire
réservée aux femmes se transformait en réfectoire, en salle de
collation. Les pâtés, les babas, les fruits parfumés, les vins exquis
circulaient ça et là, les uns sortant d'élégants petits paniers et de
charmants petits sachets, les autres apportés par la complaisance de
quelque fournisseur galant, on n'entendait plus, là où tout à l'heure le
crime se confessait de sa voix haletante, que le bruit d'un beau repas
et le choc des verres; je vous laisse à penser si la bonne causerie et
même le rire manquaient à l'agrément de cet aimable festin mêlé d'une
odeur de conciergerie et d'échafaud.
_Le National_, en partageant le peu de goût que nous montrons ici pour
cet incroyable sans-gêne introduit en pleine Cour d'assises et pour
cette licence indécente, _le National_ a rappelé, avec beaucoup
d'à-propos, ces lignes de Timon, d'une raillerie et d'une amertume
éloquentes: «Que font ces agrafes d'or, ces mantilles de dentelles, ces
fleurs, ces gazes, ces plumes légères parmi le lugubre appareil des
cours d'assises? Est-ce en spectacle que l'accusé vient se donner, et le
prétoire n'est-il donc plus qu'un théâtre? Si j'avais l'honneur d'être
président de la cour d'assises, je n'admettrais dans son enceinte que
les parents de l'accusé, et je dirais aux autres: «Mesdames, tant
assises que debout, écoulez ce que je vais vous dire: Vous, allez
tricoter les chausses de monsieur votre fils, ou mettre au lieu les
collerettes de mesdemoiselles vos filles; vous, ayez soin que le rôti ne
brûùle pas; vous, que vos parquets soient cirés proprement, vous, que
l'huile ne manque pas dans vos lampes ni le sel dans votre soupe; vous,
nuancez de fleurs vives les paysages du vos tapis à la main; vous,
déployez sur le théâtre l'éventail des grandes coquettes; vous, faites
des gammes, et vous, des entrechats; allez! mesdames, allez! la jugerie
n'a rien à voir avec les grâces, et la cour d'assises n'est pas la place
de la plus belle moitié du genre humain.--Huissiers, exécutez les ordres
du la cour!»
«Voilà les ordres que je donnerais, et je serais, je le crois, approuvé
de tous les honnêtes gens.»
Ainsi parle Timon dans son _Livre des Orateurs_, et c'est ce qui
s'appelle bien parler.
Mademoiselle Rachel, dont le départ pour la Belgique était en effet fixé
à l'époque que nous avions d'abord désignée, il y a huit jours, a
retardé tout à coup ce départ de trois ou quatre jours, pour les deux
causes que voici: 1° mademoiselle Rachel a cédé à l'empressement public
qui lui demandait une dernière représentation de la _Catherine II_ de M.
Hippolyte Romand; 2º mademoiselle Rachel a obéi à un sentiment de
famille, en ajournant son voyage de quelque vingt-quatre heures: il
s'agissait pour elle de jouer _Phèdre_ au bénéfice de son jeune frère
Félix et de sa jeune soeur Rébecca. Cette représentation fraternelle a
eu lieu lundi dernier, et non-seulement mademoiselle Rachel a paru dans
le rôle de la fille de Minos et de Pasiphaé, mais, qui le croirait? dans
celui de Marinette du _Dépit amoureux_! Molière et Racine dans la même
soirée. On sait comment la tragédie et mademoiselle Rachel s'entendent
toutes deux; depuis cinq ans, la muse au sévère cothurne a reçu de la
jeune tragédienne les gages les plus glorieux de sa tendresse, et les
lui a rendus en couronnes et en bravos. Mais pour la comédie, c'est
autre chose! La comédie et mademoiselle Rachel semblaient se tenir à
mille lieues de distance l'une du l'autre; du moins le public le pensait
ainsi, le public accoutumé à voir mademoiselle Rachel vêtue de la
tunique antique, le front sévère, l'oeil sombre, le coeur agité par les
passions et ouvert de tous côtés à l'ambition, à la jalousie, à la
haine; eh bien! le public se trompait dans sa routine; mademoiselle
Rachel ne serait pas une remarquable tragédienne, qu'elle eût pu être
une comédienne excellente; elle a du trait, de la verve, du mordant; et
si Hermione n'a pas tout à fait, faute d'habitude, donné à Marinette le
ton de grosse gaieté et l'aplomb comique qui lui conviennent, elle l'a
gratifiée d'une diction très-pure, très-nette, très-piquante, dont
Molière se serait fort rejoui, s'il s'était trouvé parmi les
spectateurs.
Après tout, cet essai comique n'est pas le premier qu'ait hasardé
mademoiselle Rachel; nous nous rappelons très-bien l'avoir vue jouer à
l'Odéon le rôle de Dorine du _Tartufe_, pour une représentation à son
propre bénéfice, et déjà, à cette occasion, on avait applaudi son esprit
et sa finesse.
Informez-vous d'ailleurs auprès de MM. les professeurs du Conservatoire
qui ont eu entre leurs mains mademoiselle Rachel toute petite fille,
alors que ses hautes destinées ne se pouvaient soupçonner encore, ils
vous diront que dans les exercices qu'elle commençait à balbutier,
c'était plutôt le génie comique que le génie tragique qui semblait se
révéler en elle; il est clair maintenant que la muse voulant doter
mademoiselle Rachel de son double attribut, avait déposé dans ses langes
le poignard et la marotte; Melpomène et Thalie ont été ses marraines.
Il semble que les entreprises aérostatiques de M. Kirsch ont remis les
ascensions à la mode. Voici M. Margat qui s'en mêle, et annonce une
prochaine ascension. M. Margat porte un nom célèbre dans ce genre; les
nuages ont fait plus d'une fois connaissance avec lui, avec lui ou avec
son père; il ne serait donc nullement original que M. Margat montât en
ballon, et fit ce qu'on a l'habitude de faire dans sa famille, de père
en fils; et vraiment nous ne parlerions pas de ce projet de voyage
aérien annoncé par M. Margat, si un fait singulier ne lui donnait un
intérêt inusité. M. Margat ne se mettra pas seul en route, il aura un
compagnon, ou plutôt une compagne de voyage. Quoi! une compagne? Quelque
luronne, quelque gaillarde, sans doute, habituée des longtemps à de
telles entreprises? Pas le moins du monde. L'intrépide voyageuse qui
prétend s'associer à M. Margat n'a jamais été dans les nuages: c'est une
fille jeune, blanche, timide, jolie, jusqu'ici élevée dans le velours et
dans la soie. Elle appartient à une riche famille, et s'appelle
mademoiselle Augustine Dupast. On a eu beau faire, rien n'a pu arrêter
la passion subite que mademoiselle Augustine Dupast a tout à coup
manifestée pour les voyages en l'air. Elle a poussé cette passion
jusqu'à donner 6,000 francs à M. Margat pour l'indemniser de ses frais
de ballon et d'auberge. C'est dimanche, je crois, que ma demoiselle
Augustine Dupast se lance dans l'espace:
Eh! vogue la nacelle!
Doux zéphyr, sois-lui fidèle!
Si les romans se cotent à cent mille francs, les écuyères et les chevaux
sont également hors de prix. On annonce que M. Dejean, directeur du
Cirque-Olympique, est sur le point de céder son établissement,
c'est-à-dire ses cavaliers, ses sauteurs et ses quadrupèdes au prix de
deux millions. Le marché n'est pas encore fait, mais il va se faire. Il
faut que dans ce siècle-ci le saut du tremplin et les gambades soient
d'un fier revenu!
Le goût de la comédie bourgeoise renaît de tous côtés; il n'y a pas une
maison de campagne un peu bien habitée, il n'y a pas un château qui
n'ait en ce moment son théâtre et sa troupe de société, ou qui ne se
prépare à l'avoir. Les proverbes, abandonnés depuis longtemps, sont en
résurrection. Nous revenons, non pas tout à fait à Colle et à Panard,
mais tout au moins à M. Théodore Leclercq Que dis-je! On ne se contente
pas de ces esquisses légères; il faut à ces messieurs de plus
magnifiques loisirs; les chefs-d'oeuvre de nos grands maîtres ne sont
pas trop pour eux, et il paraît que déjà plus d'un Molé, plus d'un
Fleury, plus d'une Contat, plus d'une Mars, plus d'une Talma, s'est
révélé dans ces passe-temps de salon. On cite surtout un ancien
ministre, homme de coeur et d'esprit s'il en fut, qui vient de jouer, au
château de M. le comte de ***, le rôle d'Alceste avec une verve, une
chaleur et un art qui feraient pâlir les plus habiles du métier. Allons!
soit. Puisque les bons comédiens ne sont plus au théâtre, qu'on les
retrouve au moins chez les nouveaux ou chez les anciens ministres!
A la dernière représentation de mademoiselle Taglioni, au moment ou le
parterre et les loges inondaient la sylphide de bravos et de fleurs,
mademoiselle Louise Fitzjames, une de nos excellentes artistes, s'est
dégagée du groupe des danseuses qui entouraient mademoiselle Taglioni,
et a offert à celle-ci une pomme d'or qu'elle a détachée d'une palme.
Cet hommage plein de grâce, rendu au talent par le talent, n'a pas du
être le moins précieux pour mademoiselle Taglioni.
La Grande-Chaumière.
Ce qu'on appelle la Grande-Chaumière est un petit jardin situé sur le
boulevard Mont-Parnasse, et spécialement dédié à l'une des neuf soeurs
qui trônent sur ce mont classique. Cette muse, il n'est pas besoin de la
nommer; chacun a déjà reconnu l'aimable déité qui préside aux évolutions
et guide les pas cadencés des nymphes unies aux grâces décentes... Mais
je m'aperçois que je commets là un impardonnable anachronisme.
J'emprunte a Horace sa définition pour vous peindre Terpsichore. Il
s'agit bien de cela, vraiment! Le monde, tout en dansant, a marché
depuis Auguste, et les temps, ainsi que les pirouettes, sont bien
changés. Je me rétracte donc: au lieu de nymphes, lisez, étudiants;--au
lieu de grâces, lisez grisettes;--au lieu de décentes, lisez... ma foi,
hormis cette vertueuse épithète, tout ce que bon vous semblera.
La Chaumière est à la fois bal, concert, estaminet, café, restaurant,
promenade; on y fume, on y danse, on y boit, on y mange, on y jase, on y
rit, on y chante surtout, et avec des éclats de voix à faire tomber les
murailles de n'importe quelle ville assiégée, là est la buvette; auprès,
la salle de danse, qui a pour dôme le firmament, et pour lambris les
verts panaches des acacias et des tilleuls. Autour de la balustrade, qui
forme l'enceinte continue du terre-plein chorégraphique, circulait
gravement, la pipe ou le deux tiers havane à la bouche, deux ou trois
cents jeunes Abeilards avec bon nombre d'Héloïses qu'ils promènent
triomphalement. Les costumes les plus excentriques, les cravates les
plus hasardées, les gilets les plus impossibles brillent dans cette
façon de tout qui serait à la fois allemand et britannique, s'il n'était
avant tout français. Toutes les variétés de casquettes et d'accents sont
représentées dans ce tourbillon, dans cette mêlée confuse de créatures
et de voix humaines. Les chapeaux, en minorité, ne s'y maintiennent sur
l'oreille de leurs propriétaires respectifs que par un miracle
d'équilibre; les moustaches naissantes ou la barbe à l'état de forêt
vierge y décorent toutes les physionomies. C'est à qui se donnera l'air
le plus formidable, le plus solennellement rébarbatif. Une crinière
digne des rois de la première race, _decus frontis_, complète l'ornement
naturel de ces majestueux visages. Quant aux jeunes Héloïses, dont la
tenue de bal se compose d'une capote de crêpe ou d'un chapeau de paille
cousue savamment incliné sur le front, d'une robe aux long plis
flottants comme la draperie antique et du crispin de rigueur, sinon d'un
immense châle qui retombe jusqu'à la cheville, elles sont généralement,
et ce n'est pas peu dire, aussi échevelées que MM. les Abeilards sont
chevelus.
D'autres promeneurs s'engagent dans les étroits sentiers qui serpentent
entre les berceaux de feuillage et conduisent par ici à la salle du
billard, par là aux jeux de bagues, ou mieux encore au _jeu de la rose
des dames_, et plus loin aux _montagnes russes_, d'où l'on descend si
prestement le coteau de la vie dans une rapide dégringolade. Dix-sept
secondes de bonheur, pas davantage; c'est bien court; mais M. Scribe l'a
dit, «le bonheur a des ailes!» Et puis on peut recommencer.
Les montagnes russes de la Chaumière sont, je crois, le seul sommet qui
reste encore debout de toute cette chaîne artificielle de montagnes
cosmopolites dont le soulèvement, non constaté par M. Élie de Beaumont,
remonte à la fin de l'Empire, et fit les délices de la première moitié
de la Restauration. Un instant Paris fut le rendez-vous de toutes les
sommités du globe; il eut le vertige, et la suprême félicité d'imiter le
torrent et l'avalanche dans leur course impétueuse, en se laissant
rouler du haut d'un pic de cent trente pieds au-dessus du niveau de la
terre, tourna pendant quelques années toutes les têtes féminines.
Aujourd'hui Paris, redevenu plaine, se contente de jouissances
infiniment plus terre à terre, et se voit réduit, comme ci-devant, à
l'unique butte Montmartre, les montagnes russes exceptées, qui sont et
seront toujours de mode pour la légère et aventureuse population du
Latium. Les grisettes surtout raffolent de cet exercice. Il en est qui
ne craignent pas de gravir vingt fois de suite les six étages qui
conduisent au haut de la montagne par un charmant escalier de bois, soit
cent vingt étages, pour se lancer autant de foi» dans l'infini entre les
bras d'un fauteuil en velours d'Utrecht. Les plus intrépides, les
lionnes, cumulent les délices de l'équitation avec celles d'un si
délirant pèlerinage: elles s'élancent à corps perdu sur les alezans de
bois que l'administration fournit à son aimable clientèle, moyennant la
faible bagatelle de cinquante centimes par coursier et par course, le
double du prix exigé pour la simple descente en char; mais les chevaux
coûtent si cher à nourrir! Chevaux et chars fonctionnent du reste
incessamment avec un grand bruit de tonnerre de l'Ambigu-Comique, qui
accompagne d'un faux-bourdon très-agréable le cornet à pistons et le
flageolet de l'orchestre. Avec ce que coûte par soirée à MM. les
étudiants le parcours des montagnes hospitalières que nous venons de
décrire, il y aurait de quoi faire l'ascension du mont Blanc et celle du
pic de Ténériffe. Il y aurait surtout de quoi passer nombre d'examens et
de thèses, sans parler des inscriptions dont la montagne en question
devrait être littéralement couverte, pour peu qu'on y vit figurer toutes
celles dont elle a fait tort aux Facultés du droit et de médecine.
Laissons là la colline moscovite, et regagnons la salle de danse par un
sentier sinueux, coquet, peigné, sablé, qui tournoie entre deux
plates-bandes, ou plutôt deux éblouissants tapis de Perse naturels. Le
jardinier de la Chaumière est certainement un horticulteur de premier
mérite; rien de plus judicieux et de plus savamment nuancé que le choix
et l'assortiment de ces belles fleurs auxquelles l'illumination du
jardin prête un éclat et un coloris véritablement fantastiques, et que
les experts en l'art des Tripet et de-Newmann ne peuvent se lasser
d'admirer.--Mais nous voici à la buvette: entrons-y un instant, non
certes pour nous y attabler, mais pour jeter le coup d'oeil lacédémonien
sur les scènes orgiaques dont cette façon de cabaret est continuellement
le théâtre.
[Illustration: Entrée de la Grande-Chaumière.]
Il est bon de dire ici que les cinquante centimes, prix de l'entrée à la
Chaumière, sont échangés au bureau contre un billet au porteur payable
en consommation.--Quelle consommation! Mais à vingt ans on n'est pas
plus difficile sur la cave que sur le grenier. Les modérés (hélas! ils
sont en petit nombre) se contentent de troquer ce morceau de carton
délivré par l'administration contre la classique bouteille de bière;
mais, pour un de ces honnêtes buveurs, que de jeunes Silènes plongés
dans une précoce et déplorable ivrognerie!
Il existe dans chaque Faculté un certain noyau de _flambards_, de
_vieilles maisons_, d'étudiants de quinzième année qui donnent le ton;
sous ce rapport, les vénérables doyens d'âge sont entourés du respect et
de l'admiration des novices qu'ils forment aux belles manières, en leur
apprenant par principes une foule de jolies choses, entre autres à
sonner de la trompe, à culotter les pipes, à distiller le domino, le
carambolage par effet et la nouvelle danse française, à ne point payer
son tailleur, à fasciner le beau sexe, mais, avant tout, à boire sec. La
grisette, d'ailleurs, est de sa nature essentiellement amie des
rafraîchissements; elle les affectionne principalement sous la forme de
grands verres de punch et de petits verres d'anisette; tandis que
l'étudiant, dédaignant ces fadeurs, s'abreuve héroïquement de _dur_ et
s'empoisonne d'un horrible trois-six déguisé sous la fallacieuse
étiquette de vieux cognac.
Il résulte de ce système général de rafraîchissement, en grand honneur à
la Chaumière, un tumulte, un délire, un vacarme dont rien ne saurait
donner une idée. C'est un concert de huées, de clameurs furibondes, de
chants bachiques et autres, de bouteilles brisées, de verres choquant
les tables, à se croire transporté dans quelque corps de garde de
soudards ivres, ou au milieu d'une horde de frénétiques.
Pour compléter la ressemblance, plus d'une discussion se transforme en
querelle, qui, à son tour, dégénère en rixe ou en batterie, pour
employer l'élégante expression du lieu. Il y a heureusement moins de
sang que d'alcool versé dans ces luttes dont une Hélène modiste est trop
souvent l'indigne prix. Après quelques gourmes échangées, les Grecs et
les Troyens sont séparés de vive force par les garçons aidés de la
garde, qui met les plus furieux à la porte; puis tout rentre dans
l'ordre, c'est-à-dire dans le désordre accoutumé.
Mais l'orchestre vient de préluder, et un formidable _tutti_, ou domine
le cornet à pistons, annonce que le quadrille va commencer. Nombres de
couples interrompent momentanément leurs libations pour se précipiter
dans l'enceinte réservée aux jeux de la muse que nous avons nommée plus
haut. Ici la scène change, mais elle n'offre pas un tableau plus
édifiant. Certaine danse que nous ne nommerons pas met en mouvement tout
ce peuple de jeunes fous; qu'ils se gardent toutefois de dépasser une
certaine limite dans leurs emportements chorégraphiques. Un Argus veille
sur eux, tout prêt à réprimer leur essor par trop impétueux; ce vigilant
gardien, au poignet formidable, n'est autre que le propriétaire de
l'établissement, l'athlétique M. Labire, plus généralement désigné sous
le nom de _père Lahire._
Ancien grenadier de la garde, le père Labire cumule aujourd'hui, avec la
profession de marchand de vin, la direction de la Chaumière. C'est la
plus grande célébrité du quartier latin; vingt générations d'étudiants
le portent dans leur coeur, après l'avoir passablement porté sur leurs
épaules. C'est que le père Lahire, dont certes le rigorisme n'a rien
d'outre, ne badine pas avec les danseurs trop fougueux qui ne savent pas
se maintenir dans les bornes de la gaieté plus que suffisante tolérée
par les statuts de l'établissement. Il est certains pas que
l'ex-grognard réprouve de toute la vigueur de ses sonores poumons, et
réprime de tout le nerf de ses robustes bras, véritables colonnes
d'Hercule opposées aux écarts de sa jeune et pétulante clientèle. Les
relaps et les incorrigibles sont _consignés_ par lui, c'est-à-dire que
l'entrée du jardin leur est interdite. Quant aux simples suspects,
embusqué derrière eux, il suit de l'oeil tous leurs mouvements et les
interpelle par leur nom à haute et intelligible voix, si par hasard
ceux-ci se permettent des poses un peu trop risquées. «Gobillard,
dit-il, voilà un avant-deux qui ne me convient pas!--Grenouillet, c'est
joli, ce que vous faites-là! Patureau, si vous recommencez cette
pastourelle, je vous insinue à la porte!--Berlinguet, si ça ne va pas
mieux, je vous envoie incessamment voir sur le boulevard si j'y suis!»
et autres avis du même genre. Les coryphées susdénommés murmurent,
haussent les épaules en signe d'impatience; mais, comme ils savent que
l'effet suivrait de très-près la menace, ils s'empressent de déférer à
l'impérative exhortation du vénérable débris de notre grande armée.
Il en est cependant qui parfois se montrent plus récalcitrants; leur
rébellion amène ordinairement des scènes du genre de celle que nous
allons décrire comme tableau final.--Les danses, animées par l'absence
momentanée du père Lahire, brillent par un laisser-aller et un entrain
extraordinaires. Le vieux guerrier est un moment occupé à démontrer dans
un groupe comme quoi la puissance des gardes municipaux lui est
parfaitement inutile pour maintenir le bon ordre dans son établissement.
«Est-ce que je ne suis pas là, dit-il en effaçant les épaules, pour
faire filer doux ceux qui se permettraient des danses incohérentes? Ah
mais! ah mais! c'est qu'on me connaît; on sait que, Dieu merci, j'ai la
poigne solide. Aussi, faut voir comme tous ces petits bonshommes se
mettent au pas... des agneaux, des pensionnaires, quoi (s'interrompant
tout à coup pour courir à la salle de danse, et s'écriant d'une voix de
tonnerre)! Carrichon!!!
--Carrichon, _interpellé_.--De quoi?
--Le père Lahire.--Carrichon! voulez-vous bien finir!... Et dire que c'est
un avocat qui danse comme ça!
--Carrichon, _jeune méridional se livrant à un balancé des plus
aventureux_.--Eh! vous êtes toujours après moi! Pourquoi ne dites-vous
rien o-z-otres?
--Le père Lahire.--Je vous réitère l'invitation de vous modérer, ou
sinon...
--Carrichon, _ne tenant aucun compte de l'avis_.--Eh! laissez moi la paix;
vous m'ennuyez à la fin!
[Illustration: Bal de la Grande-Chaumière, boulevard Montparnasse.]
--Le père Lahire.--Ah! je vous ennuie!
[Illustration: Montagnes russes de la Grande-Chaumière]
Il enjambe la balustrade, et court sus à Carrichon, qui l'attend de pied
ferme. Il le saisit par le milieu du corps, et se dispose à l'emporter
hors de la salle de danse.--A cette vue, un groupe de jeunes
Languedociens s'ébranle et vole au secours de Carrichon. Le père Lahire
appelle à son aide les garçons de café, les jardiniers et les lampistes
de l'établissement. L'orchestre s'interrompt, et les danses sont
suspendues.--La mêlée devient générale.--Les étudiants veulent dégager
leur camarade compromis, et se précipitent en foule sur le théâtre de
l'action. Les Latines éplorées s'élancent à leur suite, et veulent se
jeter entre les combattants.--Tableau.--Il pleut des coups. Carrichon
fait des prodiges de valeur.--Accablé par le nombre, le père Lahire
ordonne d'aller chercher la garde.--La garde meurt sans doute, car elle
ne se rend pas.--A la fin, elle paraît sous les dehors d'un caporal et
de cinq fusiliers.--Cette intervention est le _deus ex machina_ qui met
fin à la tragédie.--Le champ de bataille est déserté.--Trois sergents de
ville viennent renforcer l'autorité militaire et administrative.--Ils
font évacuer l'établissement.--On ferme les grilles du jardin.--Les
habitants du Latium, habitués à pareilles bagarres, offrent paisiblement
le bras aux Latines de tout à l'heure, et regagnent leurs pénates en
chantant à tue-tête tout le long du boulevard.
Et voilà comment ce que l'on appelle la plus intelligente partie de la
belle jeunesse française emploie, trois fois dans la semaine, ses
loisirs et son superflu, pour ne pas dire (ce qui serait infiniment plus
exact) son nécessaire. Voilà comment l'avenir de la France gouverne son
propre présent. On répond par ce vieil adage: «Il faut que jeunesse se
passe.» Soit; mais elle se passerait à toute autre chose que ce ne
serait pas un mal. Il y a loin de ces extravagances, grossières aux
passions que l'on peut comprendre, plaindre, ou quelquefois excuser. On
assure que tout ce bouillonnement superficiel se calme d'ordinaire, et
qu'après deux on trois années de cette orageuse existence, la plupart
des anciens danseurs de la Chaumière fournissent à leurs localités
respectives d'excellents avoués et de doctes médecins. Nous voulons le
croire. Heureux ceux qui regagnent ainsi le port! Plus heureux s'ils n'y
arrivent pas appauvris, épuisés, flétris!--Il est un fait
malheureusement trop certain, c'est qu'à un tel régime, tous perdent de
leur propre estime, beaucoup se corrompent, quelques-uns se déshonorent
sans retour.
[Illustration: La Reine d'Angleterre et ses Ministres.]
Un nouvel Art.--l'Osphrétique.
Les beaux-arts ont pour objet d'intéresser l'âme par l'intermédiaire des
sens. La musique, par exemple, commence par flatter agréablement
l'oreille, comme la peinture et la statuaire s'appliquent d'abord à
charmer les yeux. Aussitôt leurs perceptions se communiquent à
l'intelligence, pénètrent jusqu'à l'âme, éveillent des souvenirs,
excitent des sentiments, et font naître des sensations aussi variées que
vives et profondes.
Comment n'a-t-on pas cherché à agir de la même manière par
l'intermédiaire de tous les autres sens? A la vérité, l'art culinaire a
bien réussi parfois à inspirer quelques imaginations d'élite, sous
l'influence de l'organe du goût; on connaît l'action plus ou moins
poétique de certains produits de l'art qui intéressent directement le
sens du toucher; mais comment se fait-il que le nez, organe si subtil,
si impressionnable, qu'il saisit jusqu'aux moindres nuances des odeurs
les plus délicates, n'ait jamais été l'objet de recherches analogues et
le sujet d'un art approfondi? Comme si l'appareil nasal n'était pas
susceptible d'éprouver aussi des sensations agréables ou pénibles,
d'être une source d'affections, de jouissances, et capable de
transmettre à l'âme des sentiments, des émotions de toute nature!
Je ne parle point de l'art ou plutôt du métier de parfumeur, que l'on ne
peut guère comparer qu'à ceux du fabricant de couleurs ou du luthier,
chargés de préparer les instruments, les moyens matériels de la peinture
ou de la musique; je veux parler d'un art véritable, élevé à la hauteur
de tous les autres, digne de tenir une place éminente parmi les
ingénieuses conceptions de l'esprit humain, et ayant pour objet spécial
les plaisirs, les jouissances du nez. Voilà, je l'espère, une idée
neuve, féconde; et comme je tiens à honneur de l'avoir émise le premier,
il est juste que j'entre dans quelques détails sur la marche que je
voudrais imprimer aux développements de l'art nouveau que j'imagine.
[Illustration: Une scène d'Osphrétique.--Caricature par Cham.]
Je voudrais donc qu'afin de l'appuyer avant tout sur les données
positives de la science, des savants se missent à étudier les odeurs,
comme on a étudié les sons du monocorde ou les nuances de l'iris, et
qu'après avoir expérimenté l'action de toutes les odeurs sur l'organe
olfactif, on en fit une classification raisonnée, méthodique, fondement
d'une nouvelle science, qui serait à l'odorat ce que l'acoustique est à
l'ouïe; ce que l'optique est à la vue, et qui prendrait naturellement le
nom de rhénique (1).
Je voudrais ensuite que des artistes habiles soumissent les odeurs à
toutes les combinaisons qui leur seraient inspirées par leur génie, leur
caprice ou leur goût, afin d'arriver à découvrir les mille sensations
que l'on pourrait en éprouver. Il ne serait pas plus difficile, sans
doute, d'imaginer des procédés, d'inventer des instruments propres à
agir sur le nez, qu'il ne l'a été de trouver les moyens d'impressionner
les yeux ou les oreilles. On s'appliquerait à varier, à multiplier les
sensations qui en dépendent, à étudier les oppositions et les
contrastes, à presser ou à ralentir les moyens d'action, à éveiller, à
exciter l'activité de l'organe, à porter son énergie jusqu'à
l'exaltation, ou bien à le plonger dans une molle et langoureuse extase.
De tout cela se composerait une sorte de poétique de l'art, dont les
règles, les moyens, les artifices, s'appuieraient sur les meilleurs
exemples, et l'on ajouterait ainsi, par l'intermédiaire du nez, une
nouvelle série de jouissances à celles dont l'homme est déjà redevable à
la création et aux perfectionnements des beaux arts.
On me permettra de donner également à cet art nouveau un nom grec, le
plus euphonique possible: l'_osmétique_ (2), ou l'_osphrétique_ (3), par
exemple.
Note 1: De rin, rinos, nez.
Note 2: De osmê, odeur.
Note 3: De osfrêsis, odorat.
L'un des premiers, des plus heureux résultats de cette découverte,
serait de rendre à l'organe nasal une faculté dont il a été déshérité en
quelque sorte par le hideux, le détestable usage du tabac. Car,
remarquez bien que le tabac ne remplit pas uniquement, relativement aux
narines, l'office d'un morceau de coton introduit dans les oreilles, ou
d'un bandeau appliqué sur les yeux; mais, en même temps qu'il obstrue le
nez, il démoralise l'odorat, le ruine, et finit par l'anéantir, sans
compter tous les autres inconvénients qui se rattachent à son usage,
pour soi comme pour les autres. L'attention des gens bien élevés une
fois dirigée sur le nouvel art, donnera lieu à des habitudes plus
convenables, plus décentes, fera rechercher tout ce qui peut contribuer
aux plaisirs du nez, et éloigner avec plus de soin tout ce qui lui
ferait éprouver des sensations désagréables. La découverte de toute
odeur suave, vive ou fragrante, sera regardée comme un bienfait public;
toute émanation suspecte sera repoussée avec l'horreur qu'inspire à nos
oreilles une cacophonie, ou à nos yeux l'aspect d'un méchant tableau.
Enfin le nez, rendu à ses destinées naturelles, viendra prendre parmi
nos sens la place distinguée qu'il occupe déjà au milieu de la face
humaine, son orgueil sera rehaussé par le sentiment de sa nouvelle
importation et de la conquête qu'il aura faite d'une faculté trop
longtemps ignorée ou méconnue.
Mais le plus solennel avantage qui en résultera pour la société tout
entière, sera d'ajouter un lien de plus à ceux qui unissent déjà tous
les hommes distingués, sous l'empire des talents et par la culture des
beaux-arts. La mode une fois tournée vers cette nouvelle source de
sensations et de jouissances, tous les esprits ingénieux, toutes les
narines d'élite travailleront à l'envi à en accroître, à en propager les
heureux résultats. Déjà j'entrevois, à une époque peu éloignée, le
moment où les plaisirs du nez viendront se joindre à ceux des yeux et
des oreilles pour ajouter aux douceurs de la vie sociale, au charme de
nos réunions, à l'éclat, à la splendeur de nos fêtes. Des musées, des
collections, des institutions publiques seront: consacrés au
développement, à l'illustration de cette nouvelle conquête de
l'intelligence humaine. Des concours seront ouverts, des prix seront
décernés à ses perfectionnements: et en même temps que la faculté des
Sciences fera de la _rhénique_ l'une des branches de la physique
générale, l'Institut verra s'élever une section d'_osphrétique_ au sein
de l'Académie royale des Beaux-Arts.
Et voyez-vous d'ici une séance du nouvel art s'annoncer à côté d'un
concert, d'une représentation théâtrale, d'une exposition de tableaux ou
d'objets d'industrie, nos salons se remplir de meubles et d'instruments
destinés à flatter, à exalter notre organe nasal, à émouvoir, à exalter
notre âme par l'intermédiaire de l'appareil olfactif? Le soir, entre
l'audition d'une sonate, la lecture d'un drame, l'exhibition d'un album
ou l'exécution d'une polka, nous aurons le morceau d'osphrétique,
ravissant intermède qui délassera un moment nos yeux, notre esprit, nos
jambes, nos oreilles, tandis que l'organe du goût, se reposant aussi de
ses efforts gastronomiques, méditera sur les progrès de l'art culinaire
le premier et probablement le dernier de tous les arts qui enchantent la
vie.
Exposition de Produits de l'Industrie.
(10e article.--Voir t. III. p. 49, 153, 164, 180, 211, 228, 230, 264 et
283.)