Si _L'Illustration_, qui a publié en 1903, dans son numéro du 16 mai, un
tableau de la mobilisation allemande, s'occupe aujourd'hui de la
mobilisation française, ce n'est assurément pas avec l'intention de
laisser entendre à ses lecteurs que cette mobilisation puisse être une
éventualité proche. Rien ne permet de supposer que nous soyons à la
veille, ou même à l'avant-veille, d'un conflit armé.
Il importe cependant que le public français ne croie pas que des
complications, quelles qu'elles fussent, nous surprendraient au
dépourvu, ou dans un état d'infériorité. Et les deux schémas que nous
reproduisons ici sont, à cet égard, du plus haut intérêt. Ils montrent,
de la façon la plus frappante, quels progrès la France a réalisés,
depuis trente-cinq ans, dans l'organisation essentielle de ses
transports de mobilisation.
Voilà où nous en étions en 1870... Voici où nous en sommes en 1905... Il
est bon que tous les Français, et aussi tous les Allemands, puissent
comparer d'un coup d'oeil _ceci_ à _cela_.
Hâtons-nous d'ajouter que ces schémas ne sont pas empruntés au plan de
mobilisation de notre état-major général. Aucune divulgation criminelle
ne les a mis entre nos mains et nous ne compromettons, en les publiant,
aucun intérêt national. Nous les avons trouvés dans une brochure
allemande.
C'est une de ces brochures semi-confidentielles que publient, à un petit
nombre d'exemplaires, les officiers allemands des grandes villes de
garnison lorsque, en présence de leurs camarades, ils ont fait une
conférence remarquée, méritant les honneurs de l'impression et de
l'envoi au grand état-major de Berlin.
Celle-ci, intitulée _Der noechste Krieg gegen Frankreich (la Prochaine
Guerre contre la France)_, est l'oeuvre du major saxon von S...
Dans un premier tableau, l'auteur a résumé la façon dont s'effectua le
transport des troupes françaises en 1870. On voit que trois lignes
ferrées seulement, dont l'une était à double voie et les deux autres à
voie simple, servirent à transporter l'armée du Rhin et que, toutes les
lignes ferrées aboutissant à Paris, toute l'armée française mobilisée
dut passer par Paris pour se rendre à la frontière. Il en résulta une
lenteur, une irrégularité et un encombrement indescriptibles.
Il est facile de comprendre qu'une rapide concentration des armées à la
frontière exige les conditions essentielles suivantes:
1° Chaque corps d'armée doit posséder, pour son transport à la
frontière, une ligne ferrée indépendante;
2° Le transport sera plus rapide si la ligne est à plusieurs voies, si
elle est choisie la plus courte possible, mais en même temps la mieux
appropriée à une circulation intensive des trains, c'est-à-dire si elle
ne comporte pas de rampes trop fortes pour les grands convois et des
courbes à trop petit rayon.
En 1905, suivant le second tableau dressé par l'officier allemand, les
conditions d'un transport de troupes françaises à la frontière de l'est
sont merveilleusement remplies. Treize lignes à double voie (une de plus
qu'en Allemagne) amèneraient 13 corps français, directement et dans le
plus court temps possible, à la frontière. Ces 13 corps, s'ajoutant aux
3 corps de couverture (6e, 7e et 20e), formeraient quatre armées: sur
l'Argonne, à la trouée de la Moselle, près de Nancy et sur les Vosges.
Le major von S... calcule ainsi le temps nécessaire à la mobilisation,
au transport et à la concentration des armées françaises en 1905:
1° Envoi de l'ordre de mobilisation.......................... 1er jour.
2° Arrivée des réservistes, habillement; réquisitionnement des chevaux
et voitures, terminés le...................................... 5e jour.
3º Embarquement des troupes et du matériel de chaque corps d'armée,
terminé le. 8e jour 4° Transport à la frontière (2 jours), terminé
le........................................................... 10e jour.
Repos de deux jours, terminé le.............................. 12e jour.
Concentration, terminée le................................... 13e jour.
Marche en avant, le.......................................... 14e jour.
En résumé, près de 700.000 hommes (y compris les troupes de couverture)
seraient prêts à marcher en avant le 14e jour, contre 200.000 seulement,
en 1870, dans le même laps de temps.