LES TRÉSORS RAPPORTÉS DE SUSIANE PAR LA MISSION DE MORGAN
_(Photographies de M. G. Pissarro.)_
Il y avait une fois, dans un pays lointain, une reine qui s'appelait la
reine Napir Asou. Elle avait épousé le roi Ountach Gal, qui était un
fort bel homme et très galant.
Le roi Ountach Gal voulut un jour honorer son épouse. Il prescrivit à un
artiste de choix de faire la statue de la reine et commanda qu'elle fût
en bronze, adornée du mieux possible, faute de quoi le sculpteur aurait
la tête tranchée ou serait simplement empalé, suivant ce qu'il aimerait
le mieux. Si ce n'est vrai, c'est du moins vraisemblable.
Cela se passait, il y a trois mille cinq cents ans, à Suse en Susiane ou
pays d'Elam, non loin du Tigre et de l'Euphrate, à deux pas du golfe
Persique. Aujourd'hui, le chah de Perse, ami de la France et de
Contrexéville, règne sur cette contrée, bénie peut-être, mais, à coup
sûr, mal habitée. Des nomades y abondent, qui ne reconnaissent d'autre
puissance que celle d'Allah et se soucient fort peu de celle du chah.
Depuis 1897, nous entretenons en Susiane une mission dite de la
Délégation en Perse. Le ministère de l'instruction publique lui octroie
généreusement 130.000 francs par an, et M. de Morgan, précédemment
directeur général des antiquités de l'Égypte, en est l'admirable chef.
Elle combat sur le champ de bataille de l'archéologie et fait,
indistinctement, le coup de pelle, le coup de pioche et le coup de feu.
Elle s'occupe de doter la France de tout ce qu'elle découvre de propre à
enrichir le trésor scientifique de l'humanité et ne dédaigne ni la
flore, ni la faune, à la grande joie de notre Muséum d'histoire
naturelle. Ses principales trouvailles sont à présent au Louvre. Une
nouvelle salle--trop petite--proche de celle du Mastaba, leur est
réservée. MM. Bienvenu-Martin et Dujardin-Beaumetz l'ont inaugurée cette
semaine. On y remarquera des peintures évocatrices, faites par le
peintre Bondoux en Susiane. Leurs fraîches couleurs voisinent avec les
pierres, les poteries et les bronzes vénérables dont le R. P. Scheil a
déchiffré les inscriptions millénaires. La reine Napir Asou doit
beaucoup de reconnaissance à cet illustre et modeste érudit.
[Illustration: Koudourou, ou titre de propriété, portant le «sirou»
symbolique, ou serpent sacré.]
La belle statue dont lui fit présent le roi son époux dormait ensevelie,
à 20 mètres de profondeur, dans les ruines de l'ancienne acropole de
Suse. L'an passé, quelques-uns des 800 ouvriers qui ont déblayé 280.000
mètres cubes de 1897 à 1905, sur les 1.220.000 que représente le tell de
l'Acropole (il faudra vingt-cinq ans pour en venir à bout) mirent à jour
l'effigie de Sa Majesté. L'oeuvre d'art était intacte, à la tête près,
qui manquait. Elle manque toujours. Mais M. Lampre, le dévoué secrétaire
de la Délégation, espère la trouver, et sa zélée collaboratrice, Mme
Lampre, qui partage les joies et les peines de la mission, en restant
modestement vêtue du costume de son sexe, a la même confiance. Cette
tête, il nous la faut; on l'aura. Elle ne peut être que fort belle, car
les femmes qui perdent la tête sont ordinairement jolies.
Napir Asou l'était. Le savant M. Van Branteghem s'en est porté garant
dans _Saturday Review_. Dirons-nous, d'après lui, que la reine faisait
fort bien la révérence? Le mouvement de la statue semble l'indiquer.
Quel malheur que, lors du sac de Suse par quelque roi de Ninive ou
d'ailleurs, elle ait été décapitée! Heureusement, on respecta sa robe.
Elle était déjà à la mode actuelle: la jupe est «plissée-soleil». Mais,
sur ce point, les savants discutent. Une seule chose est certaine:
l'inscription qui est au bas de la statue. Le R. P. Scheil l'a traduite
et voilà pourquoi, au pays des ombres, la reine Napir Asou lui est
reconnaissante. Cette inscription énumère les noms, titres et grâces de
Sa Majesté. Derrière elle veillent deux lions d'argile émaillé, qui
virent le feu du four deux mille ans au moins avant Jésus-Christ. Plus
loin, voici le code d'Hanimourabi, stèle de granit qu'un roi de Suse dut
prendre en Babylonie à titre de trophée. C'est un monument d'une
inappréciable valeur et qui nous donne le code civil des Chaldéens vingt
siècles avant notre ère.
Nous avons eu, par la mission Dieulafoy, la révélation des splendeurs
des Achéménides. Xerxès et Darius nous sont apparus dans l'éclat de
leurs palais. Mais, avant eux, d'autres grands rois régnaient entre la
mer Caspienne et le golfe Persique. La mission Dieulafoy effleura le sol
où ils ont disparu; la Délégation de Perse, reprenant tout à pied
d'oeuvre, va jusqu'au tréfonds des ruines, et l'antique Elam sort du
tombeau. Voici des «koudourous», ou titres de propriété gravés sur
pierre, qui ont cinq mille ans; voici un vase de bronze, magnifiquement
ciselé cinquante siècles avant l'ère chrétienne. M. de Morgan et le R.
P. Scheil savent déjà presque toute l'histoire de la Susiane et de la
Chaldée depuis le lendemain du préhistorique. Un monde insoupçonné sort,
grâce à eux, de la nuit du passé.