Les bataillons de chasseurs alpins ont à remplir un rôle de
«couverture», c'est-à-dire doivent prendre et garder le contact avec
l'ennemi, afin de pouvoir renseigner à tout instant le gros de l'armée.
Ceci n'est possible qu'avec une connaissance parfaite des moindres
accidents du terrain; aussi les secteurs dévolus à ces troupes d'élite
sont-ils explorés par elles avec une minutie inconnue dans les autres
armes. Le service y est plus dur, mais en même temps singulièrement plus
intéressant, et le moral des hommes s'en ressent de la manière la plus
heureuse.
Le 13e bataillon des chasseurs alpins, en garnison à Chambéry, sous la
conduite du colonel Sauret, chef plein d'activité et d'initiative
énergique, vient de se distinguer brillamment en forçant un passage
nouveau au Margérias.
Au nord-est de Chambéry se trouve une grande crête rocheuse qui sépare
les vallées du Châtelard et d'Aillon de celle de la Leisse. Orientée du
nord au sud, elle s'étend, à vol d'oiseau, sur 12 ou 15 kilomètres de
long. Son point culminant est le mont Margérias, 1.846 mètres. Ses deux
versants sont de déclivités très inégales. Celui de droite forme un
plateau qui descend lentement vers Aillon. Celui de gauche commence par
une muraille à pic de 200 mètres environ et continue par des pentes très
inclinées dévalant jusqu'à la Leisse.
Au lieu de contourner toujours cette longue crête par le nord ou par le
sud, le colonel Sauret se proposa de l'attaquer en plein milieu, sous le
sommet, là où se dessine une légère faille. Le projet était hardi. La
légende voulait qu'un agneau, une fois, s'y étant inconsidérément lancé,
avait réussi à en sortir sain et sauf; mais, de mémoire d'homme,
personne n'avait jamais passé par là et aucun chef ne l'avait supposé
possible. Ce qui est aisé pour un touriste délivré de tout
_impedimentum_ peut devenir terrible pour une troupe en armes; et la
chose n'est en outre intéressante, au point de vue militaire, que si
elle peut s'effectuer dans un certain laps de temps assez court.
Le lieutenant Royer [2] et deux chasseurs ayant effectué une
reconnaissance préliminaire, l'expédition est décidée et, à 2 heures du
matin, six compagnies quittent la caserne de Joppet pour remonter la
vallée de la Leisse.
Jusqu'au Chalet-aux-Cares (1.380 m.), atteint à 6 h. 30, c'est une
simple promenade; c'est tout plaisir, mais voici venir la lutte et la
fatigue. C'est d'abord 200 à 300 mètres d'un pierrier assez raide. Puis,
à 7 h. 55, nous nous trouvons au pied même de la grande muraille du
Margérias.
[Note 2: Enlevé récemment à l'affection de tous par une courte
maladie.]
Nous avons à franchir une paroi scabreuse, rayée d'un couloir à peine
indiqué, où les pierres tiennent mal. Le fusil est horriblement gênant,
le sac tire d'une manière terrible, les hommes ont toutes les peines du
monde à grimper, mais ils sont pleins d'entrain et les officiers pleins
de sollicitude; le capitaine, Arbey et le lieutenant Fine (6e
compagnie), se sont arrêtés aux deux plus mauvais pas de cette escalade,
et, sans se lasser, prennent les fusils que chacun leur tend, à tour de
rôle. A mi-hauteur, après un petit replat, la roche surplombe, et nous
nous trouvons avec surprise à l'entrée d'une grande caverne noire, dont
le sol accidenté est encore capitonné de neige.
Le noyau plutonique des Alpes est ceinturé par un épais anneau de roches
sédimentaires, constitué en majeure partie de calcaire compact, mais
feuilleté et fissuré. Tel est le Margérias. L'eau de pluie, et plus
encore l'eau de neige, plus riche en acide carbonique, corrode le
calcaire et y pratique à la longue d'incroyables refouillements.
Notre caverne n'est que l'orifice inférieur du «Trou de l'Agneau», boyau
tortueux, coupé de brusques ressauts et qui finit par déboucher juste au
sommet. La gymnastique heurtée à laquelle il faut nous livrer dans le
sein de la roche, à la lumière tremblante de quelques lanternes, est
curieuse et inoubliable.
Enfin, voici le jour. A 8 h. 25 nous émergeons en plein soleil, au haut
de la montagne, à 1.850 mètres. Le passage est forcé avec un plein
succès. La musique nous joue ses airs les plus réconfortants pour nous
remettre de nos violents efforts.
Le retour (départ à 11 heures) eût été fort agréable sans un soleil
torride et les lourdes charges qui nous appesantissaient! Mais chacun
était fier du bel exploit accompli et c'est avec bonne humeur que nous
nous préparons à enlever l'étape qui nous sépare encore de la grande
halte.
La crête de la montagne est suivie vers le sud pendant 4 à 5 kilomètres,
au bout desquels le col d'Averne (1.518 m., 11 h. 40), permet de
redescendre dans la vallée de la Leisse. Un pierrier éprouvant et un
versant rapide nous amènent enfin, à 1 heure, à Pougène: il y a onze
heures que nous n'avons rien mangé et nous avons fait preuve d'une belle
endurance.
Tout à fait gaillards, nous nous levons deux heures plus tard pour
rentrer à Joppet, en excellente forme, à 5 h. 30.