LES TROUBLES DE LODZ

Il y a quinze jours, tout le monde, en France, ignorait, ou à peu près,

l'existence de la ville de Lodz, en Pologne. Les villes heureuses n'ont

pas d'histoire!

Au commencement du dix-neuvième siècle, une colonie allemande venait

s'établir, là où est Lodz, aux bords de la Loudka. Elle y fonda un

atelier de tissage de coton.

L'administration russe l'accueillit bien, espérant trouver dans les

survenants, dans ceux qui ne pouvaient manquer de venir les rejoindre,

une sorte de noyau antipolonais. Elle combla de faveurs les immigrants.

Lodz, rapidement, prospéra.

Il y vint de nouveaux Allemands et beaucoup d'Israélites, auxquels la

possession du sol et même les travaux de la terre étaient interdits en

Russie. La ville neuve les attira.

D'autres industries s'adjoignirent alors aux filatures de coton. Et Lodz

est maintenant une formidable ville industrielle, habitée par 400.000

âmes. Mais l'ouvrier y est très malheureux en raison même du pullulement

de la main-d'oeuvre. Quand la persécution antisémite commença en Russie,

les patrons chrétiens ne voulurent plus employer de juifs. Les patrons

israélites les repoussèrent également. Ceux des industriels qui

consentirent à utiliser leurs services profitèrent de leur situation

_d'outlaws_ pour leur offrir des salaires dérisoires: la paye moyenne

d'un ouvrier, à Lodz, ne dépasse pas 60 kopecks, 1 fr. 60 environ. La

moyenne s'établit fatalement d'après le tarif que les ouvriers

israélites étaient obligés de subir. Croupissant dans une misère noire,

inquiétés, d'autre part, à cause de leur religion, par l'autorité, les

juifs de Lodz s'efforcèrent de quitter cet enfer. Le «sionisme» en

fournit à nombre d'entre eux le moyen. Ils émigrèrent en masse en

Amérique. Le socialisme s'en mêla, remua les ouvriers non israélites et

aussi maltraités, au point de vue du gain, que les juifs. La population

ouvrière de Lodz tout entière fermenta: on sait quel a été, ces jours

derniers, le résultat de ce lamentable état de choses.

Une première bagarre eut lieu, le 18, entre ces miséreux et la police.

Il y eut de nombreuses victimes. Une question confessionnelle s'étant

élevée au sujet des funérailles, les socialistes s'unirent résolument

aux juifs. Le 20, 70.000 manifestants se heurtaient à la police. On

éleva des barricades. Il y eut, dans les rues, de véritables batailles

rangées. La police et la troupe furent sans pitié. Pendant plusieurs

jours, ce furent d'indescriptibles boucheries.

Et voilà comme Lodz est devenue tout à coup tristement célèbre.

Nous avons eu la bonne fortune de découvrir, à Paris, un peintre qui

nous apporte sur la vie populaire dans cette malheureuse ville, des

documents d'un haut intérêt et d'un réalisme très sincère. C'est M.

Léopold Pilichowski, un exposant fidèle de nos Salons. Fils d'un humble

cultivateur des environs de Lodz, M. Pilichowski a connu, au début de la

vie, toutes les misères des pauvres, et c'est à force d'énergie et de

persévérance qu'il parvint à poursuivre ses études artistiques, à

Munich, puis à Paris. Maître de son art, il a consacré le meilleur de

son talent à représenter les scènes de la vie juive à Lodz et dans la

région, son pays natal. Ses modèles favoris ont été ses coreligionnaires

infortunés, et l'on peut penser qu'il a mis à les peindre le meilleur de

lui-même. Nous connaissons admirablement, par lui, les types de ces

pauvres diables que, depuis une huitaine, on fusille en masse dans les

rues de la grande ville polonaise.

[Illustration: Halte sur la route de l'exil.]

[Illustration: Une ruelle à Lodz.]

[Illustration: Repos précaire.]

[Illustration: Les accablés.]

L'Illustration, No. 3253, 1er Juillet 1905 · 第 12 / 45 题