Le mardi 20 juin, l'empereur Nicolas II recevait, en audience privée, au
palais Alexandria, à Péterhof, la députation du congrès des zemstvos
tenu à Moscou et les délégués de la municipalité de Saint-Pétersbourg,
qui s'étaient joints à eux.
La première délégation se composait de M. le comte P.-A. Heyden, de
Pskov, président; M. J.-J. Petrounkevitch, de Tver; M. N.-N. Zwow, de
Saratof; M. F.-I. Roditchef, de Tver; M. le comte G.-G. Zwow, président
du zemstvo de Toula; M. F.-A. Golovine, président du zemstvo de Moscou;
M. N.-N. Kovalevsky, de Kharkof; du comte P.-D. Dolgoroukof, de Roussk;
du comte S.-N. Troubetzkoï, de Moscou; de M. J.-A. Nowossiltzef, de
Temnikowsk et du comte D.-J. Chakowsky, de Yaroslav. La ville de
Saint-Pétersbourg était représentée par MM. le baron Korf, Nikitine et
Fedorof.
Tous ont eu la grande amabilité, au sortir de cette audience, de vouloir
bien poser spécialement pour _L'Illustration_. Cette photographie aura
du moins pour résultat de montrer combien est grande l'illusion des gens
qui s'imaginent le parti réformateur, en Russie, dirigé par des
démagogues à tous crins, des agitateurs sans feu ni lieu.
Cette audience de Péterhof marque, évidemment, une date importante dans
l'histoire de la Russie. Et ce n'est pas sans beaucoup de
tergiversations que le tsar, tiraillé entre son bon vouloir et les
intrigues du parti hostile à toutes réformes, se décida à l'accorder.
Même, un homme, parmi ces hommes rangés qui composaient la députation
des zemstvos, excita dans l'entourage impérial quelque défiance. Quand
les délégués du congrès de Moscou et de la ville de Saint-Pétersbourg,
amenés dans les voitures de la cour à la «ferme» Alexandria, tout
enguirlandée de verdure et de fleurs, furent dans le salon où on les
avait introduits en attendant qu'ils pussent être reçus, le ministre de
la cour, baron Fredericksz vint leur déclarer que, quelle que fût la
bienveillance de son maître, il lui était toutefois difficile de
recevoir M. Petrounkevitch, qui passait pour avoir des relations
révolutionnaires. M. Petrounkevitch, pourtant, fut reçu avec ses amis et
collègues.
On avait beaucoup discuté, par avance, sur les conditions dans
lesquelles Nicolas II consentirait à recevoir les délégués. «A titre
privé» disait leur lettre d'audience et dit aussi le compte rendu
officiel de l'audience. En réalité, envers et contre toutes les
définitions protocolaires, c'est bien une députation de son peuple qu'a
reçue l'empereur, et c'est ce qui donne à cette audience toute son
importance.
A peine avait-on introduit les délégués dans la salle où allait avoir
lieu cette décisive entrevue que Nicolas II parut. Il ne dit pas un mot
et attendit que le porte-parole des délégués parlât. Le comte
Troubetzkoï alors lut l'adresse, assez rude dans ses termes, qu'avaient
rédigée les mandataires des zemstvos. M. Fedorof lui succéda, parlant au
nom de la ville de Saint-Pétersbourg.
Puis l'empereur répondit, et l'essence de sa réponse tenait dans ces
deux phrases:
«Dissipez vos doutes; ma volonté est volonté souveraine et inébranlable,
et l'admission des élus aux travaux de l'État sera régulièrement
accomplie; je veille chaque jour et me consacre à cette oeuvre. Vous
pouvez annoncer cela à tous vos proches, aussi bien à ceux habitant la
campagne qu'à ceux des villes.»
Et, conformément à ce désir du tsar, le lendemain, les représentants de
la ville de Saint-Pétersbourg, devant le conseil municipal assemblé à la
_douma_, à l'hôtel de ville, rendaient compte de l'audience de Péterhof.
M. Nikitine en retraçait tous les détails. Puis, aux applaudissements
unanimes de l'assemblée, résumait les impressions des trois délégués de
la municipalité et disait leurs espérances,--les espérances du peuple
russe:
«Soyons confiants, a-t-il dit, dans les promesses du tsar. L'assemblée
sera convoquée de façon normale. Il n'y aura pas de déshérités. Le tsar
veille. Le tsar nous protégera contre les attentats à la liberté de
conscience, de la presse, de la parole, des personnes et du domicile.
»Nous sommes à la veille d'une grande réforme. Je suis sûr qu'elle se
réalisera, comme toutes les grandes réformes de la Russie, sans
cataclysme, et que la Russie en sortira rénovée.»
[Illustration: Le roi. Le ministre. A Metz.--Le roi Frédéric-Auguste de
Saxe et son ministre de la guerre, le baron de Hausen.--Phot. W.
Jacobi.]
[Illustration: S.-S. Zwow, F.-I. Roditchef, Comte de Zwow, F.-A.
Golovine, Kovalevsky, Comte Dolgoroukof, Comte Troubetzkoï, de Moscou,
Nowossiltzef, Comte Chakowsky.
De Saratof de Tver, pt. de zemstvo à Toula, pt. de zemstvo à Moscou, de
Kharkof, de Roussk. qui parla au nom des délégués, de Temnikowsk, de
Yaroslav.
Baron P.-Z. Korf, Comte Heyden, de Pskov, J.-J, Petrounkevitch, M.-P.
Fedorof, A.-N. Nikitine.
De Saint-Pétersbourg, président de la délégation des zemstvos, de Tver,
de Saint-Pétersbourg, de Saint-Pétersbourg.
La délégation du Congrès des zemstvos de Moscou et de la municipalité de
Saint-Pétersbourg, qui a été reçue par le tsar à Péterhof, le 20 juin.
_Photographie Moniouchko, prise spécialement pour_ L'Illustration.]
[Illustration: Séance de la «douma» de Saint-Pétersbourg, le 21 juin: M.
Nikitine rend compte de l'audience de Péterhof. _Dessin d'après nature
de M. V. Mazourovsky.--Voir l'article à la page précédente._