JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Je ne connaissais pas M. Dujardin-Beaumetz. Je l'ai vu ces jours-ci pour

la première fois. C'était au Cours-la-Reine. Il inaugurait l'Exposition

de l'Enfance et, bien que l'installation n'en fût pas encore tout à fait

achevée, il semblait s'y amuser beaucoup. On lui fit voir des poupées et

des jouets dont la vue excita sa joie; il visita une chèvrerie, sourit

aux chèvres et promit que leur lait serait bon. Comme il passait devant

un jeu de balançoires immobiles, il admira l'alignement des sièges et

des poutrelles coloriées auxquelles ces sièges étaient suspendus et dit:

«Voyez comme, avec peu de chose, on peut faire de la beauté. Ceci même

est joli. Ces bois peints, ces cordages légers, ces cuivres, ont une

grâce géométrique qui amuse l'oeil. On dirait une estampe du

dix-huitième...» Correctement ganté, le torse épais sanglé sous la

redingote noire, il avançait à pas tranquilles, appuyé sur sa canne. Il

serrait des mains, félicitait. Je regardais sa figure. Elle est ronde et

colorée, s'encadre de boucles grisonnantes qui frisent sous le bord du

chapeau et d'une courte barbe étalée en éventail autour du menton. Des

yeux doux et profonds, sous la barre noire des sourcils, éclairent cette

face de brave homme d'un air de bonté satisfaite. On le mena au buffet.

On lui présenta une coupe de Champagne qu'il prit en souriant et vida

sans déplaisir. Une musique militaire joua devant lui le prélude de

_Messidor_ et, comme il avait aperçu l'auteur, Alfred Bruneau, parmi la

foule qui l'entourait, il lui fit signe, de s'approcher, lui prit les

mains, le nomma aux musiciens, le remercia. Des journalistes, à côté de

moi, échangeaient leurs impressions. L'un d'eux dit: «Dujardin-Beaumetz

est heureux... Il inaugure. Il n'y a que cela qui l'amuse.»

C'est vrai. M. Dujardin-Beaumetz a beaucoup inauguré depuis qu'il dirige

les Beaux-Arts; et ce zèle attire sur lui, je crois, quelques

railleries. Comme il a raison, cependant, de ne point faire fi de ce

qu'il y a de meilleur dans son état! C'est charmant, une inauguration.

C'est charmant, parce que c'est le commencement de quelque chose

d'utile, de bon, de joli, et qu'autour de ces commencements-là il n'y a,

pour un spectateur doué d'un peu de dilettantisme et de finesse, que de

la joie à recueillir.

J'ai connu un vieux garçon, pauvre et très seul dans la vie, dont la

principale récréation était d'assister de temps à autre à une messe de

mariage, de se mêler aux groupes bavards de la sacristie, de frôler

d'élégantes toilettes, d'en humer le parfum et, au besoin, d'embrasser

la mariée quand elle était gentille. J'imagine que c'est un genre de

volupté analogue que M. Dujardin-Beaumetz vient chercher dans les

expositions qu'il inaugure. Une exposition qui s'ouvre, c'est de

l'élégance, des toilettes, des fleurs, du décor, une amusante vision

d'inédit et de _tout neuf_, et, autour de cela, les figures

nécessairement souriantes de gens que rendent heureux le sentiment

d'avoir bien travaille et l'espoir d'en tirer quelque récompense... M.

Dujardin-Beaumetz est un artiste et, dit-on, un homme d'esprit. Je ne

comprendrais pas qu'investi par ses fonctions du droit de s'offrir,

plusieurs fois par semaine, le régal de spectacles si délicieux, il les

méprisât...

Une habitude tout à fait fâcheuse règne aujourd'hui dans Paris: on y

fait aux vieilles rues leur procès; on se préoccupe et l'on s'indigne,

au besoin, de ce que leurs noms signifient: il y a sur ces pauvres

petites plaques bleues des allusions qui choquent, des évocations de

souvenirs contre quoi protestent le puritanisme politique des uns, la

pudeur des autres. Voilà bien du travail pour les conseils municipaux de

demain! Il y a quelques semaines, c'étaient les habitants de la rue

Bréda qui s'avouaient honteux de demeurer «rue Bréda»; aujourd'hui, ce

sont ceux de la rue des Vertus qui se plaignent. «On se moque de nous,

disent-ils, et nous sommes en butte à toutes sortes de commentaires

ironiques dont notre patience, à la fin, se lasse.» Et ils demandent que

le nom de leur rue soit changé.

Il me paraît à craindre, si l'on fait droit à la requête de ces

Parisiens susceptibles, que leur succès n'encourage à se produire bien

des réclamations. Car, s'il est ridicule d'habiter la rue des Vertus,

l'est-il beaucoup moins de demeurer rue des Innocents, ou rue de la

Fidélité? Il y a des gens qui ont la coquetterie de leur bonne santé;

n'en verrons-nous pas quelques-uns protester à leur tour et se plaindre

d'avoir pour adresse le boulevard des Invalides?

Paris, qui est une ville d'irréligion, porte sur les plaques de ses rues

de nombreuses traces de son passé religieux. Bossuet, Fénelon,

Bourdaloue, Lamennais, Fléchier, Lacordaire, Massillon, ont donné leurs

noms à des voies publiques. Je feuillette un dictionnaire des rues de

Paris et j'y trouve une rue des Moines, une rue des Abbesses, une rue

des Terres-au-Curé, une rue de l'Évangile, une rue de la Madone; deux

impasses: de l'Église et de l'Enfant-Jésus; une place de la Nativité. Le

jour où la «revision» des plaques municipales sera commencée, certains

hommes farouches ne seront-ils pas tentés de purger Paris de tant de

souvenirs offensants? Toléreront-ils seulement qu'il continue d'y avoir

une rue Dieu?

Je voudrais qu'on respectât les noms des vieilles rues comme on respecte

les sépultures (est-ce que les chemins où nos pères ont construit leurs

maisons ne sont pas un peu les tombeaux de notre histoire?) et plus il y

a de naïveté, de mystère, de drôlerie en ces appellations, plus je

souhaiterais qu'on s'interdît d'y toucher. La rue Brise-Miche et la rue

du Chat-qui-Pêche, la rue des Cinq-Diamants, la rue du Pas-de-la-Mule et

la rue de l'Épée-de-Bois, la rue au Lard, l'impasse des Trois-Visages,

les rues Gît-le-Coeur, du Moulin-au-Beurre et du Pont-aux-Choux, la rue

des Petits-Carreaux, la rue Vide-Gousset, n'évoquent assurément nul

souvenir d'épopée, ce ne sont point des noms glorieux. Mais ce sont de

vieux noms; ce sont des parcelles de notre «autrefois»; cela a le charme

et l'intérêt d'un très vieux bibelot quelconque, d'un objet sans beauté,

mais qu'auraient usé pendant deux ou trois cents ans les mains de nos

grand'mères.

Encore une «vieillerie» que les novateurs ont condamnée: il est question

de supprimer, dans l'armée, les tambours [1].

[Note 1: Le comité d'infanterie vient, en effet, de se prononcer de

nouveau pour la suppression des tambours. Le général Farre, ministre de

la guerre il y a vingt-cinq ans, les avait déjà supprimés: ils furent

rétablis peu de temps après.]

Je n'ai aucune compétence en ces questions et j'ignore s'il est vrai que

le tambour soit un meuble inutile. On affirme qu'il l'est; et on lui

trouve, en outre, toutes sortes de défauts ou d'inconvénients graves

dont nos pères ne s'étaient point avisés: le tambour est encombrant; le

tambour est à la merci du choc qui le défonce ou de l'averse qui le rend

aphone, en distendant sa peau; et, comme un soldat ne peut combattre en

même temps qu'il bat du tambour, voilà une armée (on s'en aperçoit

aujourd'hui seulement) privée, nous dit-on, par l'emploi du tambour, des

bras de 10.000 combattants.

Mais le tambour ne pourrait-il être un instrument «de paix» qu'on

n'emporte point à la guerre? Nos orchestres militaires sont munis aussi

d'engins fort encombrants et tout le monde s'accorde à penser que la

grosse caisse, le trombone, l'ophicléide et la contrebasse ne sont point

des meubles qu'il convienne de pousser à l'assaut d'une place forte ou

de promener le long d'une ligne de tirailleurs. On les relègue «au

dépôt» dès que le canon tonne; qu'est-ce qui empêcherait qu'on y laissât

les tambours?

Le tambour, c'est de la musique (il paraît que le poète Jean Richepin,

dans sa jeunesse, en jouait supérieurement); le tambour est aussi le

plus admirable des métronomes; il n'excelle pas seulement à bien rythmer

la marche du troupier, il la soutient, il la ranime, il l'entraîne. Il

m'est arrivé quelquefois de suivre un régiment qui passait; les

tambours, en avant, ronflaient... et je me laissais prendre à ce rythme

comme à celui d'une valse qui vous soulève et vous force à danser.

A-t-on raison de détruire ces vieilles choses? C'est une idée qui me

hante: je me demande s'il n'est pas dangereux d'ôter à l'armée ses

parures d'autrefois, ses vieux jouets; et si nos pères, en voulant qu'un

peu d'amusement et quelques ornements superflus égayassent le métier de

soldat, n'étaient point de plus sensés philosophes que nous.

L'Illustration, No. 3253, 1er Juillet 1905 · 第 4 / 45 题