CHAPITRE XV.

Cras ingens iterabimus æquor.

--Monsieur le comte de Strally-d'Anthas! vint annoncer Xoryl à

demi-voix.

La veilleuse éteinte, elle posa une lampe sur la table.

Wilhelm se présenta sur le seuil: elle sortit, la draperie retomba.

L'élégance est une force. Il portait, suivant les modes admirables de ce

temps, un costume de velours noir brodé à la ceinture de fines

passementeries d'or et une épée choisie. La plume blanche de sa toque

était fixée par une pierre précieuse; ses gants et ses bottines

laissaient deviner des mains et des pieds de race. Ses cheveux noirs se

disposaient bien sur son front. Il avait des yeux expressifs, d'un bleu

foncé, tout brillants de vie; une âme s'y peignait déjà élevée et un

esprit pénétrant. Son nez droit lui donnait l'angle facial des types

romains; ses dents et la blancheur de sa peau ressortaient par le duvet

noir qui luisait sur sa lèvre supérieure. Il avait les sourcils noirs et

bien arqués. Il était bien fait; sa haute taille, la souplesse de ses

mouvements annonçaient une vigueur développée et des muscles d'athlète.

Comme pour adoucir la sévère beauté de son visage, son sourire était

d'une modestie et d'une timidité d'enfant. Ceci était une chose auguste:

les hommes d'une grande valeur se voilent quelquefois de ce sourire

charitable; alors c'est d'une force accablante, et cette humilité

constate mieux, pour les esprits clairvoyants, ce que nous appellerions

volontiers la puissance d'horizon, que les arrogances possibles. Enfin

le comte Wilhelm semblait n'avoir aucune pensée qui ne fût bonne et

ingénue.

Autrefois un pareil enfant représentait la plus haute affirmation de la

dignité humaine. Il fallait des siècles pour arriver à produire son

individualité. C'était une résultante des hauts faits et de l'intègre

probité d'une série d'aïeux dont la glorieuse histoire et les vertus

domestiques s'évoquaient à son nom. C'était un encouragement vivant à la

persévérance, une émulation donnée aux familles. Aujourd'hui les

organisations financières sous lesquelles apparaît toujours le phénomène

providentiel du premier occupant, phénomène incontrôlable, malgré son

illégalité, puisqu'il se pose de force comme principe de tout droit

jusqu'à présent; aujourd'hui, disons-nous, le déclassement des personnes

et le culte de l'excellence progressive ont détruit, dans la plupart des

endroits, et finiront par détruire complètement cette grandeur sociale.

Mais nous avons mieux. Il nous est permis de saluer, dans ce siècle, une

jeunesse reconnue presque universellement pour la droiture de ses

moeurs, la franchise de sa tenue, la noblesse de ses oeuvres.

Quel triomphe pour les familles qu'une génération de si haute espérance!

Dieu en soit loué, la santé qui règne dans les amours d'aujourd'hui

promet des virilités admirables; ce sera sans doute comme les pousses de

ces végétations luxuriantes des tropiques.

Le jeune homme, un peu déconcerté du demi-jour répandu par la lampe et

de l'ameublement du salon, fit quelques pas vers Tullia Fabriana.

--Madame la marquise, dit-il, je me suis constamment rappelé, depuis

hier, la permission que vous avez daigné m'accorder...

Et il s'inclina.

Elle lui tendit très gracieusement, du bout des doigts, la fleur à

baiser.

--Asseyez-vous, comte; vous voyez, je suis seule.

Il s'avança l'un des coussins doubles, de forme et d'ornements arabes,

puis il la regarda.

--Le prince a dû partir cette nuit, continua la marquise, mais il vous

reste une belle amie, la duchesse d'Esperia. C'est une bien aimable

personne, n'est-ce pas, monsieur?

Son attitude abandonnée et son accent tranquille avaient ému le jeune

homme, mais il voulut paraître froid, de peur de déplaire.

--Ne lui dois-je pas de vous voir, madame? répondit-il.

Elle abaissa lentement son regard sur lui; ce fut une décision.

La nuit dernière a compté pour des années, pensa-t-elle; ce n'est pas

seulement la fièvre qui anime ces yeux plus calmes: voici la trace déjà

laissée par les premiers rêves de la passion qui ne peut s'éteindre que

sous un religieux mépris;--c'est bien.

Son âme planait au milieu de ses pensées comme un aigle dans les

ténèbres; mais, sûre d'amener d'une façon bienséante l'instant qu'elle

désirait, elle jugea très inutile de le différer.

--On donnait ce soir un opéra de Cimarosa; vous m'avez sacrifié cette

merveilleuse musique?

--Je vous entends parler, madame, dit-il d'une voix un peu tremblante.

Les affinités de la voix et de la pensée dont elle savait distinguer les

transitions par un magnétisme intuitif lui révélaient la fiévreuse et

naïve comédie où s'efforçait le comte, et, ne s'en affligeant pas, elle

lui pardonna par sympathie cette innocence de compliments et leur

transparente politesse. Le jeune homme paraissait, en style du monde,

lui «faire la cour»; mais sa voix, à son insu, exprimait la profonde

émotion qu'il éprouvait.

--Êtes-vous musicien, monsieur le comte?... dit-elle.

--Souvent, répondit Wilhelm avec un sentiment de mélancolie, souvent,

après une journée de chasse et de fatigue, lorsque je m'en revenais

tard et que j'étais seul dans les montagnes, je chantais pour abréger le

chemin.

Le jeune homme ne s'aperçut pas de la bizarrerie de sa réponse.

--Eh bien, dit Tullia Fabriana, lorsque vous êtes entré, je regardais

cette harpe... (Il se retourna et aperçut tout près de lui une grande

harpe noire qu'il s'étonna de ne pas avoir remarquée en

s'asseyant.)--C'est un instrument admirable; mais je suis un peu

fatiguée; chantez une petite chose allemande, voulez-vous?

Ces quelques mots détaillés par des inflexions d'une froideur

enchanteresse produisirent sur Wilhelm un effet qui se traduisit par un

éblouissement et une pâleur.

La marquise se leva; elle s'approcha de la fenêtre dans ses vêtements

blancs et soutenant d'un bras les flocons de batiste sur sa poitrine.

Les belles boucles de cheveux dorés se soulevaient à peine au vent

tiède; on entendait le murmure des feuilles épaisses et parfumées; pas

un chant de rossignol. Un coup de cloche, annonçant la prière et le

sommeil, tinta, dans le lointain, au monastère de San-Marco.

--Quelle tranquillité dans le ciel!... dit-elle doucement; et, après un

instant de silence: Une nuit de printemps!... Savez-vous quelque chose

sur la nuit, monsieur le comte?

--En voici une, madame.

Et il chanta:

La nuit au brillant mystère

Entr'ouvre ses écrins bleus:

Autant de fleurs sur la terre

Que d'étoiles dans les cieux.

On voit ses ombres dormantes

S'éclairer à tous moments

Autant par les fleurs charmantes

Que par les astres charmants.

Moi, ma nuit au sombre voile

N'a pour charme et pour clarté,

Qu'une fleur et qu'une étoile:

Mon amour et ta beauté!

C'était une mélodie lente et douce; mais quelque chose de tout à fait

inattendu en altéra la simplicité.

Aux premiers accents, un profond murmure courut autour des cordes de la

harpe; elle s'émouvait en vibrations insensibles, et, tout à coup, le

sens de la romance lui sembla se déformer en une signification inconnue;

son chant creusait un tourbillon autour de lui.

Les singulières paroles qu'ils venaient d'échanger, la sombre richesse

qui les entourait, les formes noires que Wilhelm distinguait vaguement

au plafond sans pouvoir s'expliquer ce que c'était, la lividité que sa

main dégantée avait prise en s'appuyant au bord de la table d'ébène, la

tête énorme du sphinx, encadrée de bandelettes de pierre et dont les

yeux immobiles s'attachaient sur lui, les attraits de cette femme qui le

transportait d'amour, et qui, avec les seules et profondes harmonies de

sa voix, lui bouleversait frénétiquement le coeur, tout cela ne

formait-il pas l'ensemble de quelque magnifique rêve oriental comme

l'une de ces fictions créées par la lecture des sourates du Koran, où le

prophète parle de pavillons et de péris mystérieuses?... Il frémit, et

ses yeux se fermèrent à la dernière strophe.

Quelques moments après, en rouvrant les yeux, ses regards tombèrent sur

la lampe. Ils se fixèrent sur sa lumière reflétée par les vases d'or

avec un pénible sentiment de solitude.

Que s'était-il donc passé?

Pareil à ce Simbad des légendes de l'Asie, le jeune homme était

transporté dans les pays du prestige, des rêves, des merveilles et des

pressentiments. L'immense chambre ressemblait à celle où la reine

Cléopâtre laissait entrer ceux qu'elle remarquait; derrière la porte

veillait peut-être silencieusement le grand bourreau nubien aux muscles

de bronze et à la hache dangereuse. Les parfums des charmeresses

antiques, un arome riche et subtil, une senteur de baumes, de styrax et

de roses, l'étourdissaient.

Et une Vision, fulgurante de relief et de profondeur, s'éleva devant ses

yeux:

Il lui sembla que le palais était devenu très ancien; des lierres

couvraient son front foudroyé; ses façades en ruines étaient cachées par

la mousse; cependant le vieil être de pierre rappelait encore sa forme;

il avait celle d'un homme couché, les membres étendus, sur une montagne.

En proie aux désolations lointaines, la Nuit se chargeait maintenant de

l'ensevelir dans son linceul; le Ciel, drap mortuaire, parsemé des

grands pleurs de feu qui roulent incessamment sur sa face, était jeté

sur sa solitude; pour lui aussi, le Néant bâtissait, dans l'impérative

éternité, son vague mausolée d'oubli. Et le vieux palais ressemblait à

l'un de ces géants dont la barbe et les cheveux poussaient dans le

tombeau.

Mais s'il se dressait sombre et dévasté, les jardins resplendissaient au

clair de lune! Les arbres et les fleurs étaient d'une féerique beauté;

au loin, dans l'étang profond, Tullia Fabriana se baignait au milieu des

eaux de cristal.

C'était bien elle; ses longs cheveux étaient déroulés sur son dos

nacré, les rayons filtrés à travers les cyprès miroitaient sur elle

toute; et elle semblait, de temps à autre, syrène fastueuse des heures

noires, se ployer, avec des mouvements délicieux, dans une vapeur de

diamants. Les cygnes, attirés par sa blancheur, venaient polir leurs

ailes contre ses flancs et ses bras; il se vit, lui-même, pâle et les

yeux fermés, nageant auprès de la marquise, et mettant le pied sur les

marches de marbre, pour sortir avec elle de l'étang. Et la Vision

continua.

Ils marchaient maintenant ensemble dans les allées. Les immenses lilas

balançaient, au-dessus de leurs têtes, leurs grosses touffes humides et

assombries; l'air était embaumé par les vastes ombrages des charmilles.

Ils marchaient, entrelacés, sous les regards dorés des étoiles; les

lévriers et les chevreuils réveillés venaient jouer autour d'eux à leurs

pieds; leur nudité se détachait sous les feuilles comme celle d'un

couple de marbres antiques.--On eût dit que deux statues du jardin

profitaient des ténèbres pour revivre.--Leurs lèvres se touchaient

parfois sans bruit, dans l'ombre, et sans parler ils s'entendaient.

Et en effeuillant des roses blanches sur les épaules de la grande

enchanteresse, il lui disait:

«--Ton amour est un ciel dont je ne doute pas: un baiser de toi, c'est

l'infini!...»

Et elle ne répondait pas, mais elle lui faisait lentement signe de

regarder ce qui se passait.

Et leurs corps s'atténuaient jusqu'au fantôme; une sourde oscillation

agitait les profondeurs métalliques de la nature; le relief de toutes

choses s'effaçait graduellement, comme lorsqu'on meurt; la Vision devint

ombre et fluide, et tout disparut dans l'empire du Nirvanah.

Le comte Wilhelm passa la main sur son front et se retourna vers la

croisée.

L'obscurité de la nuit s'était approfondie au dehors; pas un bruissement

de feuilles dans les jardins, pas un souffle d'air ne venait dans

l'appartement par la croisée toute grande ouverte.

Il essaya, sans se rendre compte de son mouvement, de regarder le ciel;

il n'y en avait plus. La nuit s'était faite noire, et c'était un silence

extraordinaire, un silence d'abstraction, dans lequel les dernières

vibrations de la harpe se mouraient faiblement, harmonieusement...

Ce fut alors qu'il oublia un peu d'aimer pour réfléchir à son insu, et

qu'il osa regarder en face de lui.

Depuis la voûte élevée de l'appartement jusqu'à ses pieds, l'atmosphère

s'était partagée en deux zones absolument disparates.

La lumière de la lampe l'éclairait lui et toute la partie où il se

trouvait; et il apparaissait comme dans une effusion rayonnante. La

partie où devait être Tullia Fabriana roulait des reflux d'ombres;

c'étaient des vagues d'obscurité, lourdes et surtout comme lointaines.

Il ne voyait ni le sphinx ni la femme. Il fit un pas; il aperçut les

cariatides, et il lui sembla voir remuer leurs yeux terribles! Malgré

son front lisible et son sourire jeune, il lui sembla que ce n'était pas

d'hier qu'il éprouvait le sentiment vertigineux de la vie, et qu'il

avait magnifiquement souffert autrefois, dans un passé.

Alors, avec un geste éperdu et comme écartant une draperie de ténèbres,

il entra, chancelant, dans les vastes ombres.

Et il vit s'élever, avec lenteur, devant lui, dans ces mêmes ombres,

comme un autre geste enveloppé de voiles; il eut l'impression de deux

bras qui se joignaient,--oh! douloureusement!--autour de son cou. Une

forme aux blancheurs radieuses attirait son front vers elle..., et ce

fut l'essaim des pâles joies infinies, le tremblement des rêves divins,

le supplice...

Ce soir-là le comte de Strally-d'Anthas s'anuita chez la marquise Tullia

Fabriana.

Isis: Roman · 第 26 / 27 题