RENAN.

Le 13 décembre 1761, vers minuit, la comtesse Angélia-Maria de

Albornozzo Bruzati, princesse de Visconti, duchesse de Fabriano, mit au

monde une fille qui reçut le nom de Tullia.

Le duc Bélial Fabriano pouvait avoir cinquante-huit ans lorsqu'il épousa

la comtesse Angélia. Celle-ci entrait dans sa vingtième année.

Le duc était d'une beauté vénitienne. Il avait grand soin de lui-même et

se tenait avec une netteté exemplaire. Ses cheveux étaient longs et

argentés; sa figure, d'une expression habituellement grave, n'allait

point mal à sa stature d'hercule. Sa haute élégance de manières, la

spirituelle affabilité de ses attentions, avaient apprivoisé la belle

colombe, et c'était bien réellement plutôt sa compagne que sa fille.

Leur union s'était définie à force de dignité et de nuances, d'une façon

étrangement belle. Le duc était homme du monde. Une partie de sa vie

s'était passée en voyages; les dangers, les aventures, les heures

difficiles avaient trempé son expérience, en sorte que la douce Angélia

l'avait accepté moins par devoir que par contentement, avec une

indifférence amicale et toute chrétienne. C'était, en somme, un coup

d'oeil satisfaisant que de la voir appuyée à son bras. Mais ils

vivaient un peu dans la solitude et voyaient rarement le monde.

Le soir où la duchesse enfanta sa petite fille, toutes les

demi-aspirations refoulées, toutes les tristesses des rêves à jamais

éteints dans son âme, le peu de compensations obtenues par les pratiques

religieuses et par une dévotion chancelante, elle oublia tout!...

La belle petite fille, aussi, que Tullia! Bien qu'elle eut les yeux

fermés, elle avait déjà comme un sourire sous les doux embrassements de

la duchesse Angélia. Enfin, elle ouvrit ses beaux yeux noirs et les mira

dans les yeux tout pareils de sa mère.

Extases, souvenirs, joies célestes d'une mère! on ne peut vous analyser.

L'éternelle nature est cachée dans le sourire d'une jeune femme qui

contemple paisiblement deux molles petites lèvres presser sa mamelle et

en accepter la vie!

Plusieurs mois se passèrent.

Déjà le souffle de la beauté caressait et imprégnait d'idéal les purs

linéaments de sa forme; elle était candide, et la lueur de l'âme

transparaissait en elle comme la lumière au travers d'une lampe

d'albâtre. Ses cheveux étaient aussi ténus que ces fils de la Vierge qui

brillent l'été dans la campagne, et aussi soyeusement vermeils que des

rayons d'étoiles tissés par les fées de la nuit.

Elle marchait seule déjà.

Et elle devenait plus grande. Les jardins du palais, abandonnés depuis

longtemps, étaient vastes comme des solitudes: elle marchait dans les

profondes allées, et elle se perdait sans effroi dans les fourrés de

fleurs sauvages, dans les taillis ombragés de vieux arbres. Son enfance

fut silencieuse comme le rêve, et elle s'éleva dans l'ombre.

La particularité d'organisation de Tullia Fabriana, nous voulons parler

de l'extraordinaire étendue de ses aptitudes intellectuelles, se

développa dans cette privation et dans cette liberté.

Le caractère de son esprit se détermina seul, et ce fut par d'obscures

transitions qu'il atteignit les proportions immanentes où le moi

s'affirme pour ce qu'il est. L'heure sans nom, l'heure éternelle où les

enfants cessent de regarder vaguement le ciel et la terre, sonna pour

elle dans sa neuvième année. Ce qui rêvait confusément dans les yeux de

cette petite fille demeura, dès ce moment, d'une lueur plus fixe: on eût

dit qu'elle éprouvait le sens d'elle-même en s'éveillant dans nos

ténèbres.

Ce fut vers cet âge qu'elle devint pensive. Une intense fièvre d'étude

vint l'étreindre spontanément, et, sous la froide assiduité, sous le

calme de sa constance virile et régulière, se manifesta la lumineuse

originalité de son naturel. Elle commença de lire, d'écrire, de

songer... L'univers paraissait revêtu pour elle d'un aspect plus

inquiétant que pour les autres filles de son âge; mais ses paroles

étaient rares, et elle n'adressait point de questions.

De sauvages instincts la faisaient fuir les compagnes d'amusements que

lui présentait sa mère. Toutefois, elle se retirait avec des manières si

douces et de telles prévenances qu'elle ne blessait jamais.

Le vieux duc remarquait le regard froid, le maintien peu bruyant et les

prédispositions surprenantes de sa fille. Il ne trouva pas à propos

d'intervertir une pareille nature; il sentait qu'il l'eût tuée et que

c'eût été fini par là! Comme c'était un homme juste devant la pensée, et

comme elle ne _devait_ pas mourir de cette manière, à ce qu'il paraît,

il ne se refusa pas à favoriser le développement de cet esprit.

La pensée trouvait en elle des organes de préhensions si vastes et si

solides, sa mémoire était d'une puissance si merveilleuse, qu'elle

parvint, sans se fatiguer, vers sa douzième année, à mener de front

plusieurs sciences et plusieurs langages.

Le dessin, la sculpture et surtout la grande musique, étaient ses

distractions, et, bien qu'elle leur donnât peu de temps, elle s'y

montrait de jour en jour d'un talent remarquable.

Son enfance, à part les facultés pénétrantes de son génie, n'eut pas de

ces détails saillants qui font l'orgueil des familles. Sa beauté seule

frappait le regard et nécessitait l'attention. Mais aucune parole ne

révélait aux personnes la portée de son intelligence, et si elle

s'apercevait de l'admiration que lui attirait son extérieur, elle en

paraissait toujours attristée et assombrie.

Parfois, le soir, lorsqu'elle trouvait sa mère dans la tristesse, elle

s'approchait sans dire un mot, s'asseyait à l'embrasure d'une croisée,

et, voyant le duc se promener silencieusement dans les jardins, elle

prenait une harpe et chantait des strophes du Dante. Aux premières

notes, magistralement enveloppées d'une profonde richesse d'accords, la

duchesse Angélia devenait attentive et grave; le duc s'arrêtait. Une

magie était contenue dans les vibrations de cette voix où les pensées

infernales et célestes se peignaient avec la violence et le relief des

réalités. Cependant le visage de la jeune fille semblait impassible, et

ses yeux n'étincelaient pas. Et puis, lorsqu'ils étaient encore sous le

charme, elle leur adressait, avec une soumission naturelle et humble, un

bonsoir et un baiser.

L'aumône est une des distractions de la fortune. L'aumône va bien aux

enfants riches. Cela flatte l'amour-propre des parents et donne du

pittoresque aux promenades. Pour elle, lorsque ce mystérieux phénomène

de l'aumône lui arrivait, elle envisageait le pauvre longuement. Les

instincts de la dépravation sont écrits souvent sur les fronts endoloris

par la misère; cependant l'enfant baissait sa belle figure et donnait

avec humilité. On eût dit qu'elle s'écoutait dans la forme humaine

injuriée recevoir elle-même l'aumône qu'elle faisait et qu'elle se

demandait, vaguement, au fond de sa conscience: «De quel droit m'est-il

donné de faire courber la tête de cet homme ou de cette femme?...

Pourquoi m'est-il permis de disposer de ce qui leur est nécessaire?...»

Sa prière du matin et du soir en faisait un ange..... et cependant,

lorsqu'elle était seule dans l'oratoire, lorsque sa mère ne priait pas à

ses côtés, il lui arrivait de s'interrompre tout à coup, de relever le

front et de regarder fixement la vénérable image de la madone, de Celle

qui donne la bonne mort.

Une fois,--elle avait alors quinze ans,--au milieu de la prière qu'elle

prolongeait tous les soirs depuis une année, elle s'arrêta, parut

troublée... et s'avança lentement près d'un crucifix placé auprès de la

madone. Elle demeura devant lui dans le silence d'un recueillement

indéfinissable: puis, deux larmes, les deux premières qu'elle versait

dans la vie, coulèrent le long de son visage. Une grande pâleur, qu'elle

conserva toujours depuis, fut le seul indice du vertige qu'elle

éprouvait: quelque temps après, elle quitta l'oratoire et n'y revint

plus. Sa puissance d'attention se concentrait dans les soirées où le duc

recevait de vieux amis. Elle notait dans sa mémoire les remarques de ces

vieux courtisans de l'ancien règne, qui avaient grisonné dans la

diplomatie européenne, et qui étaient loin d'avoir perdu le fil des

divers cabinets politiques où leurs noms avaient figuré. Bien des

événements furent commentés dans ces soirées sous la forme de

spirituelles causeries; elle prit de l'intérêt, dans une certaine

mesure, à ces cours d'anatomie de l'histoire, et elle apprit la science

des hommes et des femmes à l'âge où, d'ordinaire, les jeunes filles se

livrent à des occupations presque puériles.

Cette soif de s'assimiler le plus possible, même les choses d'une

apparence étrangère à son utilité personnelle, allait si loin, qu'un

soir, ayant entendu vanter son père comme la première lame de l'Italie,

elle leva les yeux de dessus la broderie qu'elle tenait par contenance,

et parut le considérer avec attention. Le lendemain, d'un air plaisant

et moqueur, elle lui demanda s'il voulait bien lui montrer ce qu'il

savait, pour la défatiguer de ses maîtres si ennuyeux. C'était par un

motif de respect filial qu'elle feignait de s'ennuyer d'études, afin que

ses travaux et ses veilles continuelles ne vinssent pas affliger son

père et sa mère, ou, tout au moins, les stupéfier. Après quelques bons

mots échangés sur la belliqueuse fantaisie, le duc accepta. «Elle est de

race,» murmura dans sa royale le vieux gentilhomme,--(par plaisanterie,

car il se persuadait que Tullia, vers la troisième leçon, se soucierait

peu de la chose). A son grand étonnement, il n'en fut rien, et il eut

bientôt l'occasion de s'émerveiller de son élève.

Ils gardaient le secret sur ces combats: une torche fixée à la muraille,

dans l'un des souterrains du palais, éclairait leurs passes d'armes du

matin et du soir. C'eût été positivement un coup d'oeil fantastique

que cette amazone, mince et nerveuse, vêtue d'un sarreau de velours noir

ouaté et cuirassé comme un plastron de salle et serré par une boucle de

diamants à la ceinture, en haut-de-chausses et en sandales, ses torrents

de cheveux d'or emprisonnés dans une résille, et le treillis d'acier sur

le visage, alors qu'elle se mettait gracieusement en garde, et saluait,

à l'aise, d'un fleuret à lourde poignée d'ébène.

Après quatre ans d'exercices, d'assauts serrés et savants, sa vitesse

avait acquis les allures de la foudre, et la jolie reine Marguerite de

Navarre, peut-être, eût apprécié les brillantes profondeurs du jeu de

cette Clorinde.

Ces exercices avaient affermi ses formes souples, et préservèrent sa

santé de l'accablement du travail. Comme les vierges antiques de Thèbes

et de Sparte, elle avait la modestie, la beauté et la force. La Science

l'avait baisée au front comme une immortelle.

Un charme de grandeur aimable courait dans ses moindres paroles. Jamais

elle ne disait que des choses simples, et les gens devenaient comme

naïfs devant sa sympathique naïveté.

Seulement, lorsqu'elle franchissait le portail de l'immense appartement

que nous allons décrire,--où, depuis plus de six années, elle

s'enfermait huit et dix heures chaque jour, sans parler des

nuits,--l'aménité ingénue de son visage tombait comme un masque: la

mystérieuse et sombre splendeur de sa vraie physionomie apparaissait.

Elle entrait, poussait les doubles verrous, venait lentement s'accouder

sur une grande table noire chargée de livres, de manuscrits anciens, de

cartes et d'instruments scientifiques et demeurait immobile.

Là commençait la véritable vie et le véritable aspect de Tullia

Fabriana; l'autre, c'était ce que tout le monde en pouvait voir et

oublier.

Isis: Roman · 第 15 / 27 题