MONSIEUR,

Il y a aujourd’hui huit mois, un Congrès se réunissait à Paris. C’était

le Congrès des sociétés de libre-pensée de France, représentées par

leurs délégués. Le but de ces grandes assises anti-cléricales était de

faire connaître au gouvernement les vœux du pays relativement à la

séparation de l’État et des églises. Bon nombre de députés appartenant

aux groupes radicaux de la Chambre s’étaient fait un devoir de

participer à cette réunion solennelle.

Le Congrès me fit l’honneur de me choisir comme rapporteur de sa

première commission.

Au moment où je donnais lecture de mon rapport, un incident se

produisit. Tout à coup, je fus interrompu et insulté. Je disais que les

prêtres, en vendant des messes sous prétexte de tirer les âmes du

purgatoire, agissent comme de simples escrocs. Une voix me cria: «Les

escrocs, ce ne sont pas les prêtres; c’est vous!» Un tumulte énorme

s’ensuivit. Un homme monta à la tribune pour renouveler l’injure et

aggraver le scandale. Mais l’assemblée, comprenant qu’elle avait affaire

à un agent des jésuites, retira la parole à mon insulteur, et un blâme

contre lui, mis aux voix par le président, M. le député Beauquier, fut

voté à l’unanimité, moins quatre voix, sur deux cents délégués environ.

Le lendemain, l’auteur du scandale, à qui cette flétrissure pesait peu,

allait se vanter de son exploit dans tous les bureaux de rédaction des

journaux réactionnaires; et le Congrès ne manqua pas d’être vivement

attaqué.

N’ayant jamais voulu me commettre avec des agents provocateurs,--qu’ils

appartinssent à la police rousse ou à la police noire,--je méprisai

l’insulte.

Je me demandai seulement quel mobile avait pu pousser un homme, que je

n’avais jamais vu, à ramasser de la boue pour venir essayer de m’en

éclabousser.

Je m’informai.

L’homme était alors totalement inconnu. J’avais pensé une seconde que ce

pouvait être quelqu’un de ces génies incompris qui viennent solliciter

des rédacteurs en chef l’insertion de leurs articles plus ou moins

somnifères, et qui ne pardonnent jamais un refus. Mais j’avais beau

rappeler mes souvenirs: l’inconnu n’apparaissait pas dans mon passé de

directeur de journaux.

Cet insulteur n’ayant aucun motif ni même aucun prétexte de haine

personnelle, je fus bien obligé de me ranger à l’opinion de mes amis,

savoir: que je me trouvais en présence d’un émissaire secrètement

stipendié par les disciples de Loyola.

Je m’informai encore.

Ce que j’appris alors m’édifia tout à fait.--Le misérable appartenait à

la Société de Saint-Vincent-de-Paul; il en avait été pendant quatre ans

secrétaire; tout récemment même, il venait de se marier d’une façon bien

religieuse à l’église de la Trinité. Et ce qui démontrait à quel point

était habile cet agent des Révérends Pères, c’est qu’au moment précis où

il se mariait à l’église il s’était fait recevoir de plusieurs sociétés

de libre-pensée et donnait des conférences anti-cléricales, dans

lesquelles il prêchait aux autres le mariage civil.

Ce misérable, monsieur, c’était vous.

Depuis, vous avez fait du chemin, et vous n’êtes certes pas arrivé

encore au but où vous prétendez atteindre.

Vous êtes ambitieux et d’une astuce rare.

Vous avez réussi à capter la confiance de quelques républicains naïfs,

et en même temps vous êtes soutenu par les cléricaux qui n’ont même pas

la pudeur de mettre une sourdine à leurs éloges. L’_Univers_ et le

_Figaro_ vous prédisent avec joie le plus brillant avenir. De la part du

_Figaro_, cela n’a rien d’étonnant, puisque vous collaborez à cette

feuille monarchiste,--tout en écrivant aussi, il faut bien le dire, dans

la démocratique _Justice_;--mais ce qui doit plus surprendre, c’est que

l’organe de M. Louis Veuillot s’oublie à vous donner ostensiblement son

appui.

Quoi qu’il en soit, vous irez loin. Je ne fais aucune difficulté à le

reconnaître, je crois à votre étoile. Combien de fortunes politiques ont

été édifiées sur l’hypocrisie!... Or, en la science de la duplicité vous

êtes passé maître... Je n’ai pas la moindre illusion à ce sujet: au

sortir de l’église de la Trinité vous agitez le drapeau rouge et vous

vous proclamez anarchiste; il faut être aveugle pour ne pas voir votre

jeu.

Pour conclure, je vous dédie ce livre.

Vous avez écrit quelque part,--dans la _Justice_, à moins que ce ne soit

dans le _Figaro_,--que je suis un écrivain pornographe.

Comme je me suis donné la mission de dévoiler les turpitudes du clergé,

vous feignez de prendre le change. Vous êtes semblable à cet ami de M.

de Germiny, qui, à la lecture du jugement qui condamnait le noble comte

et mentionnait un aperçu de son infamie, s’écria:--«Ce jugement est un

outrage aux mœurs!»

En effet, vous qui vous confessez, vous ne pouvez entendre médire des

confesseurs. Révéler les ignominies du confessionnal constitue une

attaque à vos protecteurs et maîtres. Vous leur devez bien de prendre

leur défense!

Lisez donc cet ouvrage, lisez surtout les extraits que je fais des

livres théologiques enseignés dans les couvents et les séminaires, et

répétez ensuite partout que les écrivains obscènes, ce ne sont pas les

casuistes et les confesseurs, mais que c’est moi.

Vous avez eu la jésuitique audace de le dire une fois; ne vous lassez

pas.

Mentez, mentez toujours, il en restera quelque chose! disait Voltaire

aux disciples de saint Ignace, qui le calomniaient.

Mentez, mentez encore, vous dirai-je à mon tour; vous servirez utilement

la cause du clergé. Votre confesseur sera là chaque samedi pour vous

absoudre.

Je vous salue, monsieur.

Qu’Escobar vous ait en sa sainte garde!

Les pornographes sacrés: La confession et les confesseurs Appendice: Pieuses exhortations, par Monseigneur Claret; Mœchialogie, par le R. P. Debreyne; Compendium; et les Diaconales, par Monseigneur Bouvier · 第 7 / 211 题