... Au restaurant de la gare, où je dîne avant de prendre le train, à la
table tout près de moi se trouve un petit ménage d'amoureux, fraîchement
conjoint, sans doute, extrêmement réjouissant.
Surtout la petite femme, qui est drôle!
--Oh! regarde donc ce brave homme! La bonne tête qu'il a! Parle-lui, il
doit être rigolo.
Le brave homme ainsi désigné jouit effectivement d'une bonne tête. La
face cramoisie avec, tout blancs, ses cheveux et ses favoris. Une tomate
sur laquelle il aurait neigé, comme disait je ne sais plus qui à propos
de je ne sais plus quel autre. Sur sa tête, une casquette qui porte ce
mot: _Interprète_.
Docile, le jeune homme obéit à sa petite compagne:
--Hé, monsieur!
--Monsieur?
--Vous êtes interprète?
--Oui, monsieur.
--Est-ce que vous parlez français?
--Oui, monsieur.
--Ah! c'est bien regrettable, parce que, moi aussi, je parle français,
de sorte que vous ne pourriez me rendre aucun service. C'est bien
regrettable!
--Qu'est-ce que vous voulez, monsieur, ce sera pour une autre fois.
--Mais, que cela ne vous empêche pas de prendre un verre avec nous;
voulez-vous?
--Avec plaisir, monsieur.
La petite femme semble heureuse comme tout de trinquer avec le vieil
interprète rouge et blanc.
* * * * *
... Le compartiment où je pénètre est occupé par trois messieurs, qui
m'accueillent avec une évidente discourtoisie. _Complet_, s'écrient-ils,
me désignant les places vacantes encombrées par des couvertures et
autres menus objets.
Ces messieurs sont des Anglais inhospitaliers.
Délicatement, je prends les couvertures et autres menus objets de la
place du coin, je les reporte à côté et m'installe le plus
confortablement du monde.
Le train part.
Me voilà tout à la joie de m'en aller loin de ce boueux et brumeux
Paris, vers le bon soleil, où je vais soigner ma petite neurasthénie et
dorloter ma blême dégénérescence.
Je n'ai pas grandi d'une ligne dans la sympathie de mes Anglais. Ces
messieurs ne se gênent vraiment pas assez. Décidément, ce ne sont pas de
véritables gentlemen.
Et puis, je m'endors du pur sommeil de la brute avinée.
Quand je m'éveille, il fait petit jour, je jette un coup d'oeil sur mes
compagnons de route.
Ô délire! Ces trois muffs sont des poitrinaires, tuberculeux au dernier
degré!
Dès lors, ma liesse ne connaît plus de bornes.
À la hauteur d'Avignon, un radieux soleil inonde notre car, et j'éprouve
un plaisir extrême à contempler la mine blafarde de mes insulaires
pignoufs, leurs pommettes rouges, leurs yeux creux, leurs ongles qui
s'incurvent et leurs oreilles qui se décollent.
D'Avignon à Marseille, mon voyage n'est qu'un Eden ambulant.
Ça leur apprendra à être polis.
* * * * *
... Cet accès de sauvagerie anglophobeuse (épisodique, d'ailleurs) est
de la bien petite bière auprès du mot que j'ai entendu ce matin à
Menton.
Le capitaine Kermeur, de Saint-Malo, dont le bateau est au radoub à
Marseille, a profité de ses deux ou trois jours libres pour faire un
tour à Menton.
--Quel sale cochon de pays, hein! fait Kermeur.
--Vous trouvez? Moi, je ne suis pas de votre avis.
--Eh bien, moi, je suis du mien, d'avis. S'il me fallait vivre dans cet
ignoble patelin de _mocos_, j'aimerais mieux me f... à l'eau, tout de
suite!
--Vous êtes sévère, Kermeur!
--Mais, enfin, vous n'allez pourtant pas comparer ce pays à la Bretagne?
--Je ne compare jamais, Kermeur. Chaque contrée a son genre de beauté,
voilà tout!
--Ah! vous n'êtes pas dur, vous!
--Mais, dites-moi, Kermeur... Si ce pays vous dégoûte à ce point, que
venez-vous donc y faire, alors que rien ne vous force à y venir?
--Ce que je viens y faire?
À ce moment, la physionomie de Kermeur revêt une expression double de
joie excessive et de férocité peu commune:
--_Je viens voir crever des Anglais!_
Et, en disant ces mots, Kermeur a le rictus bien connu du tigre qui
rigole comme une baleine...
* * * * *
... Toulon, vingt-trois minutes d'arrêt.
Une jeune femme, très gentille, ma foi! qui n'a pas entendu, me demande:
--Pardon, monsieur, c'est bien Toulon, ici?
Au lieu de lui répondre simplement: «Oui, madame», je ne puis résister à
la tentation de faire un calembour idiot:
--Je ne sais pas exactement, madame, c'est Toulon... ou tout l'autre.
La dame hausse imperceptiblement les épaules, descend du wagon, se
dirige vers la bibliothèque, et achète le _Parapluie de l'escouade_, un
des livres les plus amusants qu'on ait publiés depuis ces dernières
vingt années.
* * * * *
... À Cannes, dans les allées de la Liberté, une petite fête foraine
assez gaie.
Lu, sur l'une des baraques, cette annonce qui m'a beaucoup réjoui:
ATTRACTION FRANCO-RUSSE
RAT GÉANT
_Le plus colossal du Globe capturé
dans les égouts de la Caroline du Sud._
... Dans cette même cité de Cannes, à l'hôtel où je suis (_Hôtel des
Colonies, complètement restauré et agrandi, lumière électrique, etc.,
etc._) se trouvent des écriteaux portant cette indication:
_Bains et voitures dans l'établissement._
On n'a pas idée de ce que c'est commode!
Vous prenez votre bain au bout du corridor et, pour peu que vous soyez
fatigué, vous regagnez votre chambre en landau.
Ce matin, je promenais au bon soleil, sur la promenade de la Croisette,
ma carcasse endolorie, quand j'aperçus, venant à moi, une jeune fille
hongroise fort jolie, gentiment intellectuelle et d'un flirt ravigoteur.
Je l'appelle Hieratica Pittoresco parce que son véritable nom ressemble
un peu à ces syllabes et que, dans le commencement, je ne m'en souvenais
jamais (de son nom).
Hieratica me tendit sa petite main finement gantée, comme dans les
romans de Georges Ohnet. (Avez-vous remarqué, dans les romans de Georges
Ohnet, que les jeunes femmes tendent toujours aux messieurs leur petite
main finement gantée?)
Puis elle me dit, avec un beau sourire clair comme le temps:
--Tiens, ça a l'air d'aller mieux, vous, ce matin, votre neurasthénie.
--Des êtres tels que moi, Hieratica, peuvent-ils jamais aller mieux?
Mettons _moins pis_ et n'en parlons plus.
--Si, si, je m'y connais, moi! Vous détenez le record de la désespérance
pas tant que ces jours passés. Reçu un tendre mot de l'exclusive chérie,
peut-être?
--Pas un mot, Hieratica, pas un geste.
--Alors, quoi?... J'ai pourtant vu, tout à l'heure, danser dans votre
oeil une petite lueur--comment dirais-je bien?...--rigouillarde.
--Vous devenez, Hieratica, commune!
--Depuis que je vous hante, cher seigneur.
--Eh bien! Hieratica Pittoresco, je vais tout vous dire. Si l'heure qui
sonne me voit moins déprimé, c'est que je viens de lire le _Figaro_.
--Ça n'est pas un traitement bien cher!
--Oui, mais il y a _Figaro_ et _Figaro_. Le _Figaro_ dont je parle
recélait en ses flancs un article de Saint-Genest.
Et, véritablement, cet article de Saint-Genest est bien la chose la plus
irrésistiblement comique que j'aie lue depuis longtemps.
* * * * *
... Il m'arrive quelquefois de déjeuner ou de dîner à table d'hôte, et
alors je ne m'embête pas une minute. Je ne puis pas croire autrement: on
les a faits exprès pour moi, ces fantastiques bourgeois.
Dans quels insondables puits, dans quels terrifiants abîmes vont-ils
pêcher tout ce qu'ils disent? Ô stupeur!
Actuellement, les deux grands sujets de conversation sont: la
température. (_Il fait bon au soleil, mais le fond de l'air est froid._)
Et les anarchistes. (_Ces gens-là, je les étriperais avec plaisir
jusqu'au dernier!_)
En dehors du thermomètre et de la dynamite, j'ai noté quelques bouts de
conversation:
--Les fleurs sont bigrement chères, en ce moment.
--C'est toujours comme ça au moment des _fêtes_.
--J'ai pourtant trouvé un petit panier à 3 francs.
--3 francs! Eh bien, vous ne vous ruinez pas, vous!
--Non, mais je dois dire qu'elles ne sont pas bien jolies. Bah! les gens
croiront qu'elles se sont abîmées en route... Et puis, dans un cadeau,
qu'est-ce qu'on regarde? l'intention, n'est-ce pas?
Un autre de ces messieurs s'extasiait d'avoir été servi, dans un magasin
où il achetait des bretelles, par une jeune Cannoise blonde comme les
blés.
--Il y a des blonds partout, observe son voisin.
--Je ne dis pas, mais ça paraît étonnant de trouver une personne blonde
dans ce pays où tous les habitants sont noirs _comme de véritables
indigènes_.
Ensuite s'engage une discussion sur la coloration dermique des
Méridionaux. Est-ce le soleil qui les brunit ainsi, ou bien s'ils ont ça
_dans le sang_?
--Une supposition que vous transportiez un ménage de nègres dans le
_pays des Albinos_, croyez-vous par exemple qu'ils feront des enfants
blancs comme neige?
--Permettez, permettez...
Malgré mon énorme entraînement au flegme, ma seule ressource pour ne pas
éclater de rire consiste à fixer éperdument les _Natures mortes_ de la
salle à manger, plus mortes qu'elles ne croient, les pauvres, et qui ont
l'air de se passer dans une cave.
... J'aime mieux les conversations d'un gosse que je rencontre
quelquefois avec sa jeune mère:
--Dis donc, maman, je viens de rencontrer madame Lambert.
--Ah!
--Oui, tu sais, elle a un nouveau bébé.
--De quel âge?
--Je ne sais pas trop, moi; mais il a l'air tout neuf. Et puis un autre
jour:
--Dis donc, maman, qu'est-ce que c'est que ça, des _Niçards_?
--Ce sont les gens de Nice qu'on désigne quelquefois comme ça.
--Alors, les gens de Cannes, on devrait les appeler des _Canards_... Ce
serait bien plus rigolo, pas, m'man?
* * * * *
... Envahi la principauté de Monaco, grimpé à la roulette de
Monte-Carlo, gagné des monceaux d'or.
Pas quitté Monte-Carlo sans présenter nos bonnes amitiés au brave M.
Steck, l'habile chef d'orchestre et organisateur de beaux concerts.
M. Steck nous reçoit le plus gracieusement du monde et nous offre une
rasade de cet excellent rhum qui porte son nom. (Très réconfortant.
Spécialement recommandé aux touristes épuisés, avec pas mal de pommes de
terre autour.)
... Chouette! _Le Petit Marseillais_ avec une chronique de Sarcey!
La première phrase me plonge en des délices extrêmes:
_Si j'avais un voeu à former pour mes lecteurs, au début de cette année,
ce serait de garder l'intégrité de leur bon sens, du vieux bon sens
français, et de ne pas se laisser envahir par les fantaisies des idées
nouvelles._
Allons, me voilà heureux! On ne m'a pas changé mon vieux Sarcey.
* * * * *
... Ce matin, la petite Hieratica Pittoresco a su m'arracher un pâle
sourire:
--Alors, vous êtes revenu de tout?
--De tout, Hieratica.
--Vous avez banni de votre âme tout idéal?
--De mon âme tout idéal.
--Vous ne vous intéressez plus à rien, ni aux êtres, ni aux choses, ni
aux idées?
--Je m'intéresse à _peau de balle_!
--Qu'est-ce que c'est que ça, _peau de balle_?
--C'est un mot appartenant naguère au répertoire de l'armée et
signifiant le néant. Ce terme passa bientôt dans le domaine civil, où il
fit une rapide fortune.
--Et ça s'écrit comment?
--Comme ça se prononce.
--Mais encore?
--Savez-vous écrire _peau_... de la peau?
--Oui.
--Savez-vous écrire _balle_... une balle?
--Oui.
--Alors, vous savez écrire _peau de balle_.
--Et j'en suis ravie... Si vous venez à claquer et qu'on me charge de
votre épitaphe, dites-moi un peu ce que j'écrirai.
--Dites vous-même.
--Je mettrai: