«Mon dernier article sur la sculpture m'a valu un nombre considérable de
lettres, quelques-unes pour me traiter de vieux fourneau, mais la
plupart pour me féliciter et me remercier des renseignements que je
donne sur cet art si vraiment français.
»Beaucoup de mes lecteurs ignoraient le premier mot de la sculpture, et
l'auraient peut-être ignoré jusqu'à leur trépas, si je n'étais pas venu
leur révéler ces secrets si intéressants.
»Ah! c'est une de nos joies, à nous autres, chroniqueurs en vogue, de
jeter la lumière dans les masses, comme le semeur jette le grain!
»Pour ma part, c'est effrayant ce que j'ai appris de choses aux gens, ce
que j'ai ouvert d'horizons aux âmes bornées, ce que j'ai fait faire de
progrès à la bourgeoisie française.
»Car, et je m'en fais gloire, c'est dans la bourgeoisie, de préférence
dans la bourgeoisie aisée, que je recrute ma clientèle.
»Bien entendu, j'ai des lecteurs dans d'autres milieux: dans le
professorat, dans la gendarmerie, par exemple, mais la plus grande
partie appartient à la bourgeoisie aisée.
»Qu'est-ce que je disais, donc? Ah! oui, je disais que mon article sur
la sculpture m'avait valu une avalanche de lettres: beaucoup me
demandent de faire pour la peinture ce que j'ai fait pour la sculpture.
»Je me rends aux sollicitations de mes aimables correspondants, d'autant
plus volontiers que telle était mon intention première.
»Je vous expliquais, dans ma dernière chronique, que la sculpture est un
art facile et à la portée du premier imbécile venu: vous-même, moi-même.
»La peinture, c'est une autre paire de manches!
»Songez donc: il faut que l'artiste vous donne, avec cette chose plate
qu'est un tableau, l'illusion, d'objets plus ou moins près, plus ou
moins loin.
»L'illusion du lointain se donne grâce à la _perspective_.
»Vous n'êtes pas sans avoir remarqué qu'un objet paraît plus petit s'il
est loin, que s'il est près; et plus il est loin, plus il est petit.
Cette illusion d'optique est due à ce qu'on appelle la _perspective_.
»Quand vous vous placez à l'entrée d'une rue droite et longue, pour peu
que vous soyez observateur, vous remarquerez que les lignes, parallèles
dans la réalité, semblent se rejoindre au bout de la rue. Eh bien! c'est
encore de la _perspective_.
»La _perspective_ est une science très délicate qu'il n'est pas permis à
un peintre d'ignorer, alors que le sculpteur n'a même pas à s'en
préoccuper.
»Quand un peintre a un tableau à faire, paysage, portrait, scène
historique ou mythologique, etc., etc., il commence par se procurer une
toile _ad hoc_, c'est-à-dire une toile tendue très fortement sur un
châssis en bois.
»Avant de placer les couleurs sur la toile, il détermine la place
qu'elles devront occuper, grâce à des contours qu'il marque avec du
_fusain_ (lequel n'est autre qu'un petit morceau de bois carbonisé).
»C'est cette opération qu'on appelle le _dessin_.
»Quand le sujet est dessiné, il ne reste plus qu'à le peindre.
»Le peintre prend alors sa palette et ses pinceaux. (Ces messieurs ne
disent pas des _pinceaux_, ils disent des _brosses_: je n'ai jamais su
pourquoi. Fantaisie d'artiste, sans doute.)
»La palette est une planchette de bois arrondie et munie, à son
extrémité, d'un trou pour passer le pouce. On y place, les unes à côté
des autres, les différentes couleurs: bleu, jaune, brun, etc., etc.
»Il ne faut pas croire que toutes les nuances soient représentées sur
cette palette. Ce serait impossible; car s'il n'y a que sept couleurs,
il existe des milliers de nuances intermédiaires.
»Ces nuances, l'artiste les obtient par un mélange habile d'une couleur
avec une autre, et là n'est pas son moindre mérite.
»Une supposition, par exemple, qu'un peintre veuille représenter un
paysage à la fin de l'été, au moment où les feuilles commencent à
jaunir.
»Il n'emploiera pas, bien entendu, le vert qui lui aurait servi au fort
de la saison. Il y ajoutera du jaune, la quantité raisonnable, ni trop
ni trop peu.
»Le métier de peintre exige beaucoup d'études préalables et, surtout,
énormément de patience.
»Comme rapport, il a beaucoup perdu et ne vaut pas ce qu'il valait il y
a dix ou quinze ans. La concurrence sans doute, ou un revirement dans le
goût du public.
»Les deux grandes expositions de peinture sont le Salon des
Champs-Elysées et celui du Champ de Mars.
»Celui des Champs-Elysées est très supérieur à l'autre, et, pour s'en
convaincre, il n'y a qu'à consulter le chiffre des recettes.
»Car, quoi qu'en dise l'ami Bauër, en matière de beaux-arts, comme pour
le théâtre, la recette, voilà le _criterium_.
»Vous ne me ferez jamais croire qu'une pièce qui fait trois ou quatre
mille francs ne soit vingt fois supérieure à celle qui fait cinq ou six
cents francs.
Ȃa tombe sous le bon sens.
»FRANCISQUE SARCEY.»
Au nom de tous mes lecteurs, merci, robuste vieillard de la rue de
Douai; et puis, pas adieu, au revoir!