LA QUESTION DES OURS BLANCS DEVANT LE CAPTAIN CAP

Il faudrait le crayon de Callot, doublé de la plume de Pierre Maël, pour

donner une faible idée de l'émotion qui nous étreignit tous deux, le

Captain Cap et moi, en nous retrouvant, après ces trois longs mois de

séparation.

Nos mains s'abattirent l'une dans l'autre, mutuel étau, et demeurèrent

enserrées longtemps. Nous avions peine à contenir nos larmes.

Cap rompit le silence, et sa première phrase fut pour me plaindre de

revenir en cette bureaucrateuse et méphitique Europe, surtout dans cette

burlesque France où, selon la forte parole du Captain, _il est interdit

d'être soi-même_.

Cap parlait, parlait autant pour cacher sa très réelle émotion que pour

exprimer, en verbes définitifs, ses légitimes revendications.

C'est ainsi que nous arrivâmes tout doucement devant l'_Australian Wine

Store_, de l'avenue d'Eylau; là, où il y a une petite patronne qui

ressemble à un gros et frais baby anglais.

Notre émotion devait avoir laissé des traces visibles sur notre

physionomie, car le garçon du bar nous prépara, sans qu'il fût besoin de

lui en intimer l'ordre, deux _Corpse revivers_, breuvage qui s'indiqua

de lui-même en ces circonstances.

Un gentleman se trouvait déjà installé au bar devant une copieuse rasade

d'_irish wiskey_, arrosé d'un tout petit peu d'eau. (L'_irish wiskey_

avec trop d'eau n'a presque plus de goût.)

Cap connaissait ce gentleman: il me le présenta:

--Monsieur le baron Labitte de Montripier.

J'adore les différentes relations de Cap. Presque toujours, avec elles,

j'éprouve une sensation de pittoresque, rarement trouvée ailleurs.

Je dois à Cap la connaissance du chef de musique du _Goubet_, de

l'aumônier de la Tour Eiffel, d'un fabricant de trombones à coulisse en

osier, etc.

Le baron Labitte de Montripier est digne à tous points de vue de figurer

dans une collection aussi flatteuse.

Le baron vient, paraît-il, de prendre un brevet sur lequel il compte

édifier une fortune princière.

Grâce à des procédés tenus secrets jusqu'à présent, le baron a réussi à

enlever au caoutchouc cette élasticité qui le fait impropre à tant

d'usages. Au besoin, il le rend fragile comme du verre. Où l'industrie

moderne s'arrêtera-t-elle, mon Dieu? Où s'arrêtera-t-elle?

Quand nous eûmes épuisé la question du caoutchouc cassant, la

conversation roula sur le tapis de l'hygiène.

Le baron contempla notre _corpse reviver_ et fit cette réflexion, qui

projeta Cap dans une soudaine et sombre ire:

--Vous savez, Captain, c'est très mauvais pour l'estomac, de boire tant

de glace que ça.

--Mauvais pour l'estomac, la glace? Mais vous êtes ivre-mort, baron, ou

dénué de tout sens moral, pour avancer une telle absurdité, aussi

blasphématoire qu'irrationnelle!

--Mais...

--Mais... rien du tout! Connaissez vous dans la nature un animal aussi

vigoureux et aussi bien portant que l'ours blanc des régions polaires?

--???

--Non, n'est-ce pas, vous n'en connaissez pas? Eh bien, croyez-vous que

l'ours blanc s'abreuve trois fois par jour de thé bouillant?... Du thé

bouillant sur les banquises? Mais vous êtes fou, mon cher baron!

--Pardon, Captain, je n'ai jamais dit...

--Et vous avez bien fait, car vous seriez la risée de tous les gens de

bon sens. Les ours blancs des régions polaires ne boivent que de l'eau

frappée et il s'en trouvent admirablement, puisque leur robustesse est

passée à l'état de légende. Ne dit-on point: _Fort comme un ours blanc?_

--Évidemment.

--Et, puisque nous en sommes sur cette question des ours blancs,

voulez-vous me permettre, mon cher Allais, et vous aussi, mon cher

Labitte de Montripier, de vous révéler un fait d'autant moins connu des

naturalistes que je n'en ai encore fait part à personne?

--C'est une bonne fortune pour nous, Captain, et un honneur.

--Savez-vous pourquoi les ours blancs sont blancs?

--Dam!

--Les ours blancs sont blancs parce que ce sont de vieux ours.

--Mais, pourtant, les jeunes?

--Il n'y a pas de jeunes ours blancs! Tous les ours blancs sont de vieux

ours, comme les hommes qui ont les cheveux blancs sont de vieux hommes.

--Êtes-vous bien sûr, Captain?

--Je l'ai expérimenté moi-même. L'ours, en général, est un plantigrade

extrêmement avisé et fort entendu pour tout ce qui concerne l'hygiène et

la santé. Dès qu'un ours quelconque, brun, noir, gris, se sent veillir,

dès qu'il aperçoit dans sa fourrure les premiers poils blancs, oh!

alors, il ne fait ni une, ni deux: il file dans la direction du Nord,

sachant parfaitement qu'il n'y a qu'un procédé pour allonger ses jours,

c'est l'eau frappée. Vous entendez bien, Montripier, l'eau frappée!

--C'est très curieux ce que vous nous contez là, Captain!

--Et cela est si vrai, qu'on ne rencontre jamais de vieux ours, ou des

squelettes d'ours dans aucun pays du monde. Vous êtes-vous parfois

promené dans les Pyrénées?

--Assez souvent.

--Eh bien! la main sur la conscience, avez-vous jamais rencontré un

vieux ours ou un cadavre d'ours sur votre chemin?

--Jamais.

--Ah! vous voyez bien. Tous les ours viennent vieillir et mourir

doucement dans les régions arctiques.

--De sorte qu'on aurait droit d'appeler ce pays l'_arctique_ de la mort.

--Montripier, vous êtes très bête!... On pourrait élever une objection à

ma théorie de l'ours blanc: c'est la forme de ces animaux, différente de

celle des autres ours.

--Ah! oui.

--Cette objection n'en est pas une. L'ours blanc ne prend cette forme

allongée que grâce à son régime exclusivement ichtyophagique.

À ce moment, Cap affecta une attitude si triomphale, que nous tînmes

pour parole d'Évangile cette dernière assertion, d'une logique pourtant

peu aveuglante.

Et nous reprîmes un autre _corpse reviver_, avec énormément de glace

dedans, pour nous assurer une vieillesse vigoureuse.

NOUVEAU SYSTÈME DE PÉDAGOGIE PAR VOIE SIMULTANÉMENT OPTIQUE ET

PHONÉTIQUE

Le record de la paresse ingénieuse (pour champions âgés de moins de sept

ans) peut se vanter d'être détenu par mon jeune et nouvel ami Alfred,

plus connu sous le nom de Freddy, et même, simplement, de Fred.

Voyez plutôt cette performance:

MOI.--Pourquoi, mon petit Fred, te coupes-tu les ongles avant de te

laver les mains?

FRED.--Parce que... je vais te dire... toutes ces petites rognures que

j'enlève... eh bien...

MOI.--Eh bien?

FRED.--Eh bien... c'est autant de moins à nettoyer!

Fred apporte un égal parti pris de non-effort aux choses de l'éducation.

Bien qu'il commence déjà à être un grand garçon, il ne _connaissait_ pas

encore ses lettres, voilà quinze jours.

Sa soeur aînée, qui s'est chargée de ce début d'éducation, dissimulait

mal ses déboires et son imminente désespérance.

La pauvre jeune fille avait épuisé tous les moyens pédagogiques connus

jusqu'à ce jour. En vain!

Sa dernière tentative consistait en un alphabet merveilleusement

illustré dans lequel chaque lettre coïncidait avec une image.

La lettre L, par exemple, était au coin d'une petite vignette

représentant un lapin.

Cet aimable système n'a pu prévaloir contre l'incoercible indolence du

jeune Fred.

--Quelle est cette lettre?

--Q.

--Pourquoi Q?

--Parce que c'est un _curé_ dans l'image.

--Non, ce n'est pas un curé; c'est un prêtre, et la lettre est un P.

--Ah! zut, alors! Un curé, un prêtre... Comment qu'tu veux que je m'y

reconnaisse?

--D'ailleurs, alors même que l'image représenterait un curé, la lettre

serait un C, et non pas un Q.

--Pourquoi ça?

--Parce que le mot _curé_ commence par un C.

--Ah ben, zut! Si le mot _curé_ commence par un C, qu'est-ce qui

commencera par un Q alors?... Tiens, veux-tu que je te dise?... Si tu

continues à m'embêter avec ces histoires-là, je sens que je vais

attraper la scarlatine!

--Mets-y encore un peu de patience, mon chéri. Quelle est cette lettre?

--Un B.

--Pourquoi un B, puisque l'image représente un _vélocipède_? C'est un V.

--C'est grand'mère qu'appelle ça un _vélocipède_. Moi, j'appelle ça une

_bicyclette_.

Devant l'impuissance notoire de l'album éducateur, et géniale par

nécessité, la soeur de Fred imagina de composer, elle-même, un autre

album où, selon l'esthétique de Fred, l'oreille jouât un rôle équivalent

à celui de l'oeil, où, par exemple, le mot _curé_ répondît à la lettre

_Q_.

La photographie, comme dans la plupart des industries modernes, vint

apporter son précieux appoint à cette entreprise.

Et bientôt, on put assister à ce triomphe:

--Quelle est cette lettre, Fred?

Fred contemple la photo, reconnaît sa petite amie Emma, et répond sans

hésiter:

--C'est un M!

--Très bien, Fred! Et celle-là?

Fred reconnaît sa petite amie Ernestine et répond, tout joyeux:

--C'est un R!

Car l'album est surtout composé d'instantanés de petites filles du pays,

pour lesquelles le jeune Fred nourrit déjà une jolie passion d'amateur.

L'album ne s'est pas fait tout seul, bien entendu.

Pour certaines lettres, il y a eu du tirage.

Et, même, on a dû monter le coup à ce pauvre Fred, par exemple pour l'F,

pour l'N.

Pour l'F, on lui a désigné une petite fille inconnue comme la propre

fille de M. Eiffel, le touriste bien connu. Il apprit ainsi du même coup

l'F et l'L.

Pour l'N, on a abusé du nom de M. Hennessy, et ainsi de suite.

La notion de l'X a été inculquée à Fred, grâce au portrait d'une petite

fille voilée. Ce fut l'occasion d'ouvrir la jeune âme de notre héros au

frisson de l'inconnu.

Et comme le comique se mêle toujours aux drames les plus lugubres, le W

fut révélé à Fred par la photographie de la petite fille de la dame qui

tient les _Water-Closet_.

Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) oeuvres anthumes · 第 63 / 90 题