Le roi Humbert fait son malin, depuis quelques jours, parce qu'il fut
interviewé par notre camarade Calmette.
Il faut pourtant bien qu'il se dise qu'il n'est pas le seul à avoir été
interviewé par Calmette ou par un autre, par un autre surtout.
Moi, c'est par un autre que j'ai été interviewé, pas plus tard qu'hier
soir, sur le coup de cinq heures et demie ou six heures, à la terrasse
du Café Julien, où je dégustais un de ces bons petits apéritifs qui vous
coupent l'appétit comme avec un rasoir.
Le jeune homme (c'était un jeune homme) s'approcha de moi, le chapeau
(un chapeau haut de forme) à la main et de la politesse plein les yeux
(des yeux gris bleu).
Les présentations faites, je le priai de s'asseoir, m'enquis de ce qu'il
_prenait_, commandai ledit breuvage au garçon (un excellent garçon que
nous appelons Montauban, parce qu'il est de Dunkerque) et nous causâmes.
Après avoir abordé différents sujets dont la sèche nomenclature
indifférerait le lecteur:
--Je crois me souvenir, cher maître, dit le jeune homme, que M. Antoine,
le directeur du Théâtre-Libre, avait annoncé, dans les spectacles à
jouer cet hiver, une pièce de vous en collaboration avec M. Raoul
Ponchon et intitulée _la Table_.
--Le fait est parfaitement exact, mais la pièce ne pourra passer qu'au
cours de la saison prochaine.
--Pas finie, probablement?
--Si, elle est finie, mais avant de la livrer, nous avons besoin de nous
mettre d'accord.
--Avec M. Antoine, peut-être?
--Oh! non, nous sommes du dernier bien avec M. Antoine. Nous avons
besoin de nous mettre d'accord, M. Raoul Ponchon et moi.
--Question de droits d'auteurs?
--Non pas! Nous sommes parfaitement d'accord, M. Raoul Ponchon et moi,
sur cette question. M. Raoul Ponchon entend toucher la totalité des
droits, et c'est aussi ma prétention de toucher tout. Vous voyez que,
sur ce point, nous ne différons pas sensiblement.
--Mais alors?
--Voici: notre pièce comporte deux personnages, Victor et Gustave. Nous
nous partageâmes la besogne: M. Raoul Ponchon écrirait le rôle de Victor
et moi le rôle de Gustave. Malheureusement, nous ne songeâmes point,
avant de nous mettre à l'ouvrage, à nous entendre sur le choix du sujet,
de sorte que notre pièce, telle qu'elle est, présente de rares qualités
d'incohérence qui semblent la désigner au théâtre national de la
Ville-Evrard.
--Oh! comme c'est curieux, ce que vous racontez là!
--Attendez, ce n'est pas tout. M. Raoul Ponchon s'était dit: «M.
Alphonse Allais a l'habitude d'écrire en prose, je vais donc écrire le
rôle de Victor en prose.» Moi, de mon côté, je n'avais pas manqué de me
faire cette réflexion: «M. Raoul Ponchon parle la langue des dieux aussi
bien que si c'était la sienne propre (_as well as if it is his own_); il
ne manquera de la faire parler à son héros, faisons de même.» Et je mis
dans la bouche de Gustave mes plus lapidaires alexandrins. Il se trouva
donc que nous nous étions trompés tous les deux. D'où mille remaniements
à opérer, portant sur le fonds de notre oeuvre et aussi sur sa forme.
Le petit reporter crut comprendre que notre entrevue avait assez
longtemps duré. Il tira de sa poche une pièce de 2 francs, dont il
frappa, à coups saccadés, le marbre de la table, dans le but évident
d'appeler, sur lui, l'attention du garçon et de lui verser le montant de
son vermout.
Je le conjurai de n'en rien faire.
--C'est ma tournée, ajoutai-je en souriant finement.