Un de mes bons amis de Rouen, garçon d'infiniment de coeur et de
beaucoup de talent, M. Raoul Oger, pour ne citer que ses initiales, a
conçu depuis longtemps, à l'égard des ponts et chaussées, une haine que
la cognée du pardon ne saura jamais abattre.
Rien ne m'ôtera de l'idée qu'il n'y ait sous cette implacabilité quelque
inavouée histoire de femme. Mais n'insistons pas: nous pourrions
désobliger du même coup mon ami Oger et un ingénieur peut-être
honorable.
Bornons-nous à enregistrer, du haut de notre tribune, l'histoire que me
confie le jeune littérateur rouennais.
J'aurais volontiers reproduit littéralement sa lettre (ce qui eût
merveilleusement convenu à mon genre d'activité); mais, par malheur,
Oger a cru devoir mêler à son récit le nom d'une des plus honorables
familles d'Elbeuf. Et je n'étonnerai personne en proclamant mon culte
pour les familles d'Elbeuf, même les plus dévoyées.
Or, donc, Raoul Oger se promenait récemment sur la route nationale nº 25
(il précise), du Havre à Lille, quand il rencontra, un peu après
Montivilliers, un bonhomme assis sur le bord de la route, devant un tas
de cailloux.
Ce bonhomme était coiffé d'un chapeau cerclé d'une bande d'étoffe noire
sur laquelle, en lettres d'or, se détachait ce mot: _Cantonnier_.
Et cette inscription n'était point mensongère: le bonhomme en question
constituait, en effet, cet humble rouage de l'administration des ponts
et chaussées qu'on appelle _cantonnier_.
Et ce cantonnier exécutait un travail bizarre.
Il faisait passer dans un anneau circulaire en fer chacun des cailloux
qui composaient le tas devant lequel il était assis.
Selon: 1º que le caillou passait dans l'anneau trop facilement; 2º qu'il
ne passait pas du tout; 3º qu'il passait à peu près juste, le cantonnier
le mettait en un tas différent.
Et ces trois tas pouvaient se définir ainsi:
Le tas des petits cailloux,
Le tas des moyens cailloux,
Le tas des gros cailloux.
Fortement intrigué par cette sélection, Oger, qui aime bien à se rendre
compte, engagea la conversation avec l'humble rouage administratif:
--Une belle journée aujourd'hui, hein, cantonnier?
--Oui... On en a vu de pires, mais on en a vu de plus belles.
Cette cordialité encouragea Oger.
--Quelle drôle de besogne vous faites là!... C'est bien utile?
--Oh! utile, ça, je m'en f...! Quand je fais ça, je ne fais pas autre
chose... C'est le principal!
--Évidemment.
--Moi, je fais ce que ces messieurs me disent de faire, et je me f... du
reste!
--Et vous avez bien raison! Mais qui ça... ces messieurs?
--Eh ben! ces messieurs des _pontéchaussées_, parbleu!
--Et pourquoi ce triage?
--Ah! voilà. Mon anneau--car c'est un anneau que vous voyez là--a six
centimètres de diamètre. Il me sert à enlever de mon tas les trop petits
cailloux et les trop gros... Les trop petits, c'est du _déchet_, on les
f... de côté... Les trop gros, on les f... de côté aussi, pour les
recasser. On ne garde que ceux qui ont de six à huit centimètres.
--Et ceux-là, qu'en fait-on?
--On les f... sur la route, ceux-là.
--Pour quoi faire?
--Pour la farcir, donc!
--Et quand ils sont sur la route?
--Quand ils sont sur la route, on amène un énorme rouleau qui pèse je ne
sais combien de mille kilos, et on le fait passer dessus. Et ça écrase
mes cailloux comme des miettes!
Devant cette déclaration inattendue, mon ami Oger demeura, paraît-il,
sans voix.
Au bout de quelques minutes, il recouvrait l'usage de cet organe pour
s'écrier:
--Mais alors, vos ingénieurs sont bêtes comme des bégonias!
--Oui, monsieur, comme des bégonias! Et aussi laids que des bégonias! Et
aussi prétentieux!
Trier soigneusement des cailloux, les séparer des trop petits et des
trop gros, pour, finalement, les réduire en miettes, non, tout ça
n'était pas fait pour réconcilier Oger avec cette administration des
ponts et chaussées que l'Europe ne nous envie que bien relativement.
Et pendant que mon ami Raoul Oger tenait dans ses mains son crâne prêt à
éclater, le cantonnier, froidement et avec une conscience digne de
l'antique, persistait à faire passer ses cailloux dans son anneau de six
centimètres.