LA DIXIESME JOYE.

La dixiesme joye de mariage, si est quant celuy qui est marié s’est mis

dedans la nasse, pource qu’il a veu les aultres poissons qui se

esbanoioient dedens, ce luy sembloit; et a tant travaillé qu’il a trouvé

l’entrée pour estre à ses plaisirs et deliz, comme dit est. Et peut l’en

dire que l’on le fait entrer en la nasse de mariage comme l’oyselleur

fait venir les oiseaux de riviere dedens la forme[311], par certains

autres oiseaux affectiés[312], qui sont attachés en la forme, et leur

donne à menger du grain; et les aultres oyseaux, qui ne font que voller

de riviere en riviere pour trouver viande qui leur plaist, cuident

qu’ilz soient bien aises. Hellas! ils ne le sont pas: car ils sont tenus

chacun par le pié attachié, et sont apportez à l’hostel en ung pennier

l’un sur l’autre à grant douleur, contre leur nature. Moult fussent

aises les pouvres oiseaux prisonniers si fussent en la liberté que sont

les autres, qui povent aller de riviere en riviere, et taster de toutes

viandes. Mais quand ils voient les aultres pasturer comme dit est, ilz

se mectent avecques eux à grans vollées et grand haste, que l’un ne

atent point l’autre, sinon aucuns oiseaux rusés, qui ont veu et ouy

parler de la fourme, et l’ont bien retenu, et ne l’ont pas mis en

nonchalloir, mais s’en tirent arriere comme du feu. Car les pouvres

oiseaux qui sont dedens ont perdu leur liberté, que jamès ne

recouvreront, mais demoureront en servage tousjours; et qui pis est, on

leur abrege leurs jours. Mais non obstant ce, celui qui est marié, dont

nous parlons, a avisé à se mectre le moins mal qu’il a peu; ou à

l’aventure le fait sans gueres y aviser. Et que que soit, il cuide avoir

joies, delices et esbatemens là où il est mis aucunesfois; mès il a

trouvé tout le contraire. Et aucunesfois avient, par ne scey quelles

choses, que l’en dit que ce sont envoustemens, carathemens[313] ou

malefices, que sa femme ne l’ameroit jamès; et lui est avis, ce dit à sa

cousine ou à sa mere, qui la blasme, que quant elle est emprès son mary,

que la chair li espoint comme asguilles[314], ne jamès ne feroit amour

ne plaisir à son mary. Et dit encore qu’il ne peut rien faire, sinon

quant il plaist à ceulx qui ont fait le sort, combien qu’ilz en ont bien

grant voulenté. Voiez-cy bien grans tourmens, ce me semble; comme qui

auroit grant soif, et auroit la bouche touchant à l’eaue, et ne porroit

boire. Et avient souvent que telles femmes, qui sont en tel estat, ont

un amy, que quand ilz sont ensemble il n’est pas envoulsté, mais se aide

bien de ses membres, o l’aide qu’ilz y mectent.

Aussi avient souvent que le mari, par le mauvès gouvernement de sa femme

et de son amy, s’en apperçoit, et la batra. Et aucunesfoiz elle

pourchace à lui faire villennie, qui est avenu à pluseurs. Et

aucunesfois avient que, pour les malles noises qu’il li maine[315], et

aussi qu’il la bat, qu’elle se va et plante son mary pour raverdy: mais

non obstant, il en est aucuns mariz qui enragent, et serchent et

quierent par-tout, et vouldroyent avoir donné tout leur meuble qu’ilz

l’eussent trouvée. Et quand elle s’est bien prou esbatue de son

amy[316], et voit la bonne volonté de son mary, elle a aucuns de ses

amis qui traictent avecques la mere, qu’elle die qu’elle a tousjours

esté avecques elle, et que la pouvre fille s’en estoit allée pource

qu’il la vouloit affoller. «Je ameroye mieulx, fait la mere au mary, que

la me baillassez du tout, que la battre ainsi; car je scey bien que ma

fille ne vous fist oncques faulte.» Et lui en fait grand serement. «Or

regardez, fait-elle, si elle fust de mauvès gouvernement[317], la pouvre

fille estoit perdue par vostre faute.» Et sachez qu’il est avenu à

aucuns que l’en leur faisoit boire de mauvès brouez, affin de porter les

braies[318], ou pour autres choses pires.

Il avient aucunesfois que l’ome ou la femme demandent estre separez: le

mary aucunesfois accuse sa femme, et la femme accuse son mary. Ilz se

sont mis en la nasse, et en voulissent estre dehors; il n’est pas temps

de s’en repentir. Ilz pledoient fort: et avient aucunesfois, pource

qu’ilz ne alleguent pas causes suffisans pour avoir separation, ou ne

preuvent pas suffisamment leur entencion, le juge dit par jugement

qu’ilz tiendront leurs mariages, et les amonneste. En oultre les biens

où ilz estoyent premierement, ilz ont ce lopin davantage; car ils ne

estoient pas assez bien: et en oultre se sont fait moquer à tous.

Aucunesfois avient qu’ilz alleguent causes suffisantes l’un contre

l’autre; pour quoy le juge par jugement les separe, et leur deffent à

grousses paines qu’ilz se tiennent chastement en continence. Mais

veez-cy qu’il en avient: l’un ou l’autre, ou tous deux, se maintiennent

follement, et font leur voulentez où il leur plaist. Aucunesfois une

telle femme s’en va de chambre en chambre, à une bonne ville, et fait

tout son plesir. Ilz se cuident estre mis hors de la nasse, et cuident

estre eschappez; mais ils sont pis que devant. Or est l’homme, de

quelque estat qu’il soit, gasté et affolé en ce monde, et la femme

aussi: ilz ne se povent plus marier la vie durant de l’un ou de l’autre;

s’ils ont grans possessions et sont de grant lieu, leur nom est perdu,

et mourront sans heritiers. L’homme est moult à honte de sa femme, qui

est vulgairement affolée[319]: car à l’aventure quelque gallant la tient

à sa meson davant lui honteusement. Et me semble que c’est ung des

grands tourmens que home peut avoir. Or a il du mesnage! Ainsi use sa

vie en la nasse en douleurs et en tourmens, où il vivra languissant

tousjours et finera miserablement ses jours.

Les quinze joyes de mariage Conforme au manuscript de la bibliothèque publique de Rouen · 第 21 / 32 题