LA PREMIERE JOYE.

La premiere joye de Mariage, si[36] est quand le jeune homme est en sa

belle jeunesse, qu’il est frais, net et plaisant, et ne s’esmoye[37]

fors de tirer esguillettes[38], faire ballades, icelles chanter,

regarder les plus belles, et aviser où il pourra trouver maniere d’avoir

ses plaisirs et trouver ses jolivetez[39], selon l’estat dont il est; et

ne s’esmoye point dont[40] vient le bien qu’il a, pource que à

l’aventure il a encore pere et mere, ou autres parens qui lui

baillent[41] ce qu’il luy fault. Et combien[42] qu’il a aises et

plaisances largement, il ne les peut endurer, mais regarde les autres

mariés qui sont en la nasse bien embarrez, qui s’esbanoient[43], ce lui

semble, pour ce qu’ils ont le past emprès eux dedens la nasse, c’est

assavoir la femme, qui est belle, bien parée et bien abillée, de

tieulx[44] abillemens que à l’aventure son mary n’a pas paiez; car l’on

lui fait acroire que son pere ou sa mere les li[45] ont donnez de leur

livrée[46]. Si tournoye et serche le jeunes homs[47] environ la nasse,

et fait tant qu’il entre dedens, et se marie; et pour la haste qu’il a

de taster du past, avient souvent qu’il enquiert petitement des

besoingnes, et s’y boute tel feur telle vente[48].

Or est dedens la nasse le pouvre homs, qui ne se souloit[49] esmoier

fors[50] de chanter, et d’achapter esguillettes, bources de soye et

aultres jolivetés, pour donner aux belles. Il se joue et delicte[51] ung

peu de temps liens, et ne s’esmoie point d’en issir, jusques ad ce qu’il

s’avise un pou aucunefois; mès il n’est pas temps: sa femme convient[52]

mectre en estat ainsi qu’il appartient. Et à l’aventure el[53] aura le

cuer bon et gay, et avisa l’autre jour, à une feste où el fut, les

autres damoiselles, bourgeoises, ou aultres femmes de son estat, qui

estoient abillées à la nouvelle fasson; si dit en soi mesmes que bien

appartient à son lignage et à ses parens qu’elle soit aussi bien abillée

comme les aultres. Lors regarde lieu et temps et heure de parler de la

matière à son mary; et voulentiers elles devroient parler de leurs

choses especialles là où leurs mariz sont plus subjets et doivent estre

plus enclins pour octrier[54]: c’est ou lit, ouquel le compagnon dont

j’ay parlé veult atendre à ses délitz[55] et plaisirs, et lui semble

qu’il n’a aultre chouse à faire. Lors commence et dit ainsi la Dame:

«Mon amy, lessez-moy, car je suis à grand mal-aise.--M’amie, dit-il, et

de quoy?--Certes, fait-elle, je le doy bien estre, mais je ne vous en

diray jà rien, car vous ne faites compte de chose que je vous

dye.--M’amie, fait-il, dites-moy pour quoy vous me dites telles

paroles?--Par Dieu, fait-elle, sire, il n’est jà mestier[56] que je le

vous dye: car c’est une chose, puis[57] que je la vous auroye dite, vous

n’en feriez compte, et il vous sembleroit que je le feisse[58] pour

autre chose.--Vrayement, fait-il, vous me le direz.» Lors elle dit:

«Puisqu’il vous plest, je le vous diray: Mon amy, fait-elle, vous savez

que je fuz l’autre jour à telle feste, où vous m’envoiastes, qui ne me

plaisoit gueres; mais quand je fus là, je croy qu’il n’y avoit femme

(tant fust-elle de petit estat) qui fust si mal abillée comme je estoye:

combien que je ne le dy pas pour moy louer, mais, Dieu mercy, je suis

d’aussi bon lieu comme dame, damoiselle ou bourgeoise qui y fust; je

m’en raporte à ceulx qui scevent les lignes[59]. Je ne le dy pas pour

mon estat[60], car il ne m’en chaut[61] comme je soye; mais je en ay

honte pour l’amour de vous et de mes amis.--Avoy[62]! dist-il, m’amie,

quel estat avoient-elles à ceste feste?--Par ma foy, fait-elle, il n’y

avoit si petite de l’estat dont je suis qui n’eust robe d’écarlate[63],

ou de Malignes[64], ou de fin vert, fourée de bon gris ou de

menu-ver[65], à grands manches, et chaperon à l’avenant, à grant

cruche[66], avecques un tessu[67] de soye rouge ou vert, traynent

jusques à terre, et tout fait à la nouvelle guise[68]. Et avoie encor la

robe de mes nopces, laquelle est bien usée et bien courte, pour ce que

je suis creue[69] depuis qu’elle fut faite: car je estoie encore jeune

fille quand je vous fus donnée, et si suy desja si gastée, tant ay eu de

peine, que je sembleroye bien estre mere de telle à qui je seroye bien

fille. Et certes je avoye si grant honte, quand je estoie entre elles,

que je n’ousoie ne savoye faire contenance. Et encore me fit plus grand

mal que la Dame de tel lieu, et la femme de tel, me disrent devant tous

que c’estoit grand’honte que je n’estoye mielx abillée. Et par ma foy,

elles n’ont garde de m’y trouver mès en pièce[70].--Avoy! m’amie, fait

le proudomme, je vous diray: vous savez bien, m’amie, que nous avons

assez affaire, et savez, m’amie, que quant nous entrames en nostre

menage nous n’avions gueres de meubles, et nous a convenu achapter liz,

couchez, chambres, et moult d’autres choses, et n’avons pas grant argent

à présent; et savez bien qu’il fault achapter deux beufs pour notre

mestoier de tel lieu. Et encores chaist[71] l’autre jour le pignon de

nostre grange par faulte de couverture, qu’il faut reffaire la premiere

chouse. Et si me fault aller à l’assise de tel lieu, pour le plait[72]

que j’ay de vostre terre mesmes de tel lieu, dont je n’ay riens eu ou au

moins bien petit, et m’y fault faire grand despence.--Ha a! sire, je

savoye bien que vous ne me sauriez aultre chose retraire[73] que ma

terre.» Lors elle se tourne de l’aultre part, et dit: «Pour Dieu, lessés

moi ester[74], car je n’en parleray ja mais.--Quoy dea, dit le

proudomme, vous vous courroucez sans cause.--Non fais, sire, fait-elle:

car si vous n’en avez rien eu, ou peu, je n’en puis mais. Car vous savez

bien que j’estoye parlée de marier à tel ou à tel, et en plus de vingt

aultres lieux, qui ne demendoyent seullement que mon corps; et savez

bien que vous alliez et veniez si souvent que je ne vouloie que vous;

dont je fu bien mal de Monseigneur mon père, et suis encor, dont je me

doy bien haïr: car je croy que je suy la plus maleurée[75] femme qui

fust oncques. Et je vous demande, sire, fait-elle, si les femmes de tel

et de tel, qui me cuidèrent bien avoir, sont en tel estat comme je suy.

Si ne sont-elles pas du lieu dont je suy. Par Sainct Jehan, mieulx

vallent les robes que elles lessent à leurs chamberieres que celles que

je porte aux dimanches. Ne je ne scey que c’est à dire dont il meurt

tant de bonnes gens, dont c’est grand dommage: à Dieu plaise que je ne

vive gueres! Au moins fussés vous quite de moy, et n’eussés plus de

desplesir de moy.--Par ma foy, fait-il, m’amie, ce n’est pas bien dit,

car il n’est chose que je ne feisse pour vous; mais vous devez regarder

à nostre fait: tournez vous vers moy, et je feray ce que vous

vouldrez.--Pour Dieu, fait-elle, lessés moi ester, car, par ma foy, il

ne m’en tient point. Pleust à Dieu qu’il ne vous en tenist jamès plus

que il fait à moy; par ma foy, vous ne me toucheriez jamès.--Non?

fait-il.--Certes, fait-elle, non.» Lors, pour l’essaier bien, ce lui

semble, il lui dit: «Si je estoie trespassé, vous seriez tantoust mariée

à ung aultre.--Seroye! fait-elle: ce seroit pour le plaisir que g’y ay

eu! Par le sacrement Dieu, jamès bouche de homme ne toucheroit à la

moye[76]; et si je savoye que je deusse demourer après vous, je feroye

chouse que je m’en iroye la première.» Et commence à plorer.

Ainsi se contient la bonne dame (combien qu’elle pense tout le

contraire), et le bonhomme est bien aise et en mal-aise tout ensemble:

bien aise, pour ce qu’il cuide qu’elle soit froyde femme, et si chaste

qu’elle n’ait cure[77] de telle ordure, et aussi pour ce que el l’aime

fort; en mal-aise, pource qu’il la voit plourer, dont il est tres dolant

et piteux[78], et ne sera jamais aise jusques ad ce que elle soit

apaisée, et travaille par maintes manieres à lui faire plesir. Mais

elle, qui tant[79] à ferir[80] son coup que elle a tendu pour avoir la

robe, n’en fera riens; mais se levera bien matin, et à heure non

acoustumée, et fera tout le jour malle chiere[81], si[82] qu’il n’aura

d’elle nulle belle parolle. Puis viendra l’autre nuict, qu’elle se

couchera; et après qu’elle sera couchée, le proudomme escoutera si elle

dort, et avisera si elle a les braz bien couvers, et la couvrera s’il

est mestier. Lors fera semblant de s’esvoillier; et le proudomme lui

dit: «Dormez-vous, m’amie?--Nanie, fait-elle.--Estes-vous bien

apaisée?--Apaisée? fait-elle; mon courroux est bien pou de chouse. Et

Dieu mercy, fait-elle en soupirant, j’ay assez de biens, puis que Dieu

pleist.--Par Dieu, fait-il, m’amie, si Dieu pleist, nous en aurons

assez; et ay avisé une chouse, que je vous metray en tel estat que je me

rens fort que vous serez aux nopces de ma cousine la mieux abillée que

femme qui y soit.--Certes, fait-elle, je ne entreray à feste de ceste

année.--Par ma foi, m’amie, si ferez, et aurez ce que vous

demandez.--Que je demande! fait-elle. Certes, je ne demande rien; mais

ainsi m’aist Dieu[83] que je ne le vous dy pas pour envie que je aye

d’estre jolye, car je vouldroye que je ne alasse jamès hors de nostre

meson, fors à l’eiglise; mais je le vous dy pour les parolles qui en

furent tenuez entre les aultres: car je l’ay bien sceu par ma commere,

qui en oït assez de parolles, qui le m’a dit.»

Et lors pense le pouvre homme nouvel mesnagier, qui a à faire moult[84]

de chouses, qui à l’aventure n’a pas moult de meubles[85], et à

l’aventure la robe coustera L. ou LX. escuz d’or; et en pensant il ne

trouve pas manière d’avoir chevance[86], et toutefois il la lui fault

avoir, car il voit sa femme qui, à son avis, est bonne et preude femme,

et loue Dieu en son courage[87] dont il lui donna ung si riche joyau

comme el est. Lors se retourne souvent et se destort d’un cousté et

d’autre, et jà ne dormira de toute la nuict de somme qui bien luy face.

Et aucunefois il avient que la dame est si rusée que elle cognoist bien

son fait, et s’en rit tout par elle[88] soubz les draps.

Quant vient au matin, le proudomme, qui est tout debatu[89] de la nuict,

des grans pensées qu’il a eues, se lieve et s’en va; à l’aventure vient

prendre le drap et la penne[90] à créance[91], et s’en oblige aux

marchans, ou emprunte, ou engaige X ou XX livres de rente, ou porte

vendre un vieil joyau d’or ou d’argent qui estoit du temps de son

bisaieul, que son pere luy avoit gardé; et fait tant qu’il vient en sa

meson garny de toutes choses que la dame lui demandoit, laquelle fait

semblant qu’il ne lui en chault, et maudit tous ceux qui premierement

amenerent si grants estats; et quant elle voit que la chouse est faicte,

et qu’il a aporté le drap et la penne, et lui dit: Mon amy, ne me

reprouchés pas un de ces jours que je vous aie faict mettre votre

argent, car je ne donne pas de robbe qui soit au monde une maille[92],

mais que je soye chaudement. Briefvement, la robe se fait, la sainture

et le chapperon, qui à l’aventure seront monstrez en maintes eiglises et

à maintes dances.

Et vient le terme qu’il est temps de paier ses créanciers, et le pouvre

homme ne peut paier, et ilz ne le veulent plus atendre, et le font

exécuter[93] ou excoumenier[94], et la dame en oit les nouvelles, et

voit faire l’exécution; et à l’aventure on a prins les joyaux pour

lesquelx la debte est deue. Or aviendra que après l’excommuniement il

sera engregié[95], dont conviendra à la dame demourer à l’oustel[96]. Et

Dieu sçait le plaisir et la joye où le pouvre homme vit et use ses

jours: car la dame va criant par la maison, et dit: «Mauldite soit

l’eure que je fus oncques née, et que je ne mourus en mes aubes[97]!

Helas! oncques mais[98] n’avint si grant honte à femme de mon lignage,

où je avoie si chierement esté nourrie[99]. Hélas! fait-elle, je

travaille tant à gouverner la maison, et tout ce que je puis faire et

amasser se pert. Je eusse esté mariée en plus de vingt lieux, si je

eusse voulu, où je eusse esté en grans honneurs et richesses: car je

sçay bien comment leurs femmes sont orendroit[100]. Pouvre lasse, pour

quoy ne vient la mort te prendre?» Ainsi fait la dame ses complaintes,

qui ne pense point au gouvernement que elle y a mis, aux robes et joyaux

qu’elle a voulu avoir, aux festes et aux nopces où elle est allée, quant

elle devoit estre à la maison à penser de son menage, mais met tout sur

la faulte du pouvre homme, qui à l’aventure n’y a coulpe efficient[101].

Et aussi il est si abesté[102], pour le droit du jeu, qu’il ne congnoist

point que elle y ait faulte. Ne demandés point les douloureux pensemens

où le pauvre homme est, qui ne dort ne ne repouse, fors seulement penser

comment il pourra apaiser sa femme et mectre remede en sa depte; mais

encor est plus courrocé de la dame qui se donne mal-aise qu’il n’est du

sourplus. Ainsi languist et chiet en pouvreté, et à paine s’en relievera

jamès, puis qu’il est ainsi acullé; mais tout ne lui est que joie. Ainsi

est enclos en la nasse, et à l’aventure ne se repent point, et s’il n’y

estoit il se y mettroit bientoust: là usera sa vie en languissant

tousjours, et finira miserablement ses jours.

Les quinze joyes de mariage Conforme au manuscript de la bibliothèque publique de Rouen · 第 12 / 32 题