Un incident bizarre a récemment marqué mes relations avec ce farceur.
Si acharné et si habile qu’il fût à _tenir le crachoir_, il était
quelquefois forcé de s’interrompre. Dans ces intervalles, il
s’éclipsait modestement dans une chambre voisine ou dans un coin de
jardin, partout enfin où il croyait pouvoir être seul.--Alors, il
tirait furtivement d’une poche de côté un carnet sur lequel il jetait
les yeux.--Ce rapide examen fait, il semblait que sa verve en reçût
un nouveau stimulant, et il rentrait au salon plus brillant et plus
farceur que jamais. J’avais surpris ce manége, et j’en étais fort
intrigué. Le hasard seconda ma curiosité. A la suite d’un repas poussé
un peu loin, un échange de paletots, prémédité de mon côté, mit en ma
possession le carnet mystérieux.
C’était, ainsi que je l’avais d’ailleurs supposé, un recueil de
facéties, bourdes, pointes, quolibets, jeux de mots, scènes,
chapelourdes, reparties, gaillardises, classés avec une certaine
méthode, adaptés à toutes les circonstances de la vie, assortis au goût
de tout le monde;--un bréviaire, ou plutôt un répertoire de joyeusetés
cueillies, c’est-à-dire ramassées partout, dans les vaudevilles,
dans les journaux, dans les cafés, dans les bals publics, dans les
tables d’hôte, sur les talus des fortifications;--un ensemble du plus
détestable goût, qui peut quelquefois forcer le sourire, mais qui fait
naturellement hausser les épaules.
Se pourrait-il que ce fût là le niveau d’un certain esprit
contemporain? Les succès de _mon ami_ le farceur me le donneraient
presque à supposer.
Quoi qu’il en soit, j’ai tenu à reproduire ici, au hasard, plusieurs
traits de cet esprit. J’en ai vraiment le rouge au front. Mais quelque
chose me soutient dans cette exhibition de lazzi tour à tour effrontés
ou piteux: c’est l’espoir de les rendre désormais impossibles.
En les livrant à la publicité, je les enlève peut-être à la
circonlocution.
Connue la farce,--ruiné le farceur.