SIRE,

Voilà bien longtemps que je travaille pour Votre Majesté. L’heure de ma

récompense est-elle proche?

Voilà bien longtemps que je me dévoue, et que je m’épuise, et que

j’espère,--et que j’attends.

Il y a juste vingt ans, jour pour jour, que je suis à votre service,

Sire, et que je fais partie des gens de lettres, qui est un beau corps,

modestie à part.

Ah! Votre Majesté peut se vanter de posséder une nombreuse et vaillante

armée. Des troupes toujours fraîches, sans cesse renouvelées,

constamment enthousiastes, que l’on mène avec un mot, et dont on fait

tout ce que l’on veut avec une promesse!

Seulement, comme les troupes de notre vieille République, elles

auraient bien besoin qu’on leur votât une paire de souliers.

Mais il faut croire que l’auguste oreille de Votre Majesté est devenue

un peu dure,--ou que vos courtisans ne laissent pas parvenir jusqu’à

elle nos réclamations et nos plaintes.

Jadis, vos recruteurs, en m’entraînant au cabaret pour me faire mettre

mon paraphe au bas d’un enrôlement, m’avaient promis un avancement

rapide. Un d’entre eux même n’avait pas hésité à m’affirmer que j’avais

un bâton de maréchal dans mon buvard.

Moyennant quoi j’avais signé.

Hélas! c’est absolument comme si j’avais signé un pacte avec la misère,

l’affront, l’injustice et l’angoisse.

Vingt ans se sont écoulés, pendant lesquels je vous ai donné, Sire, ma

force et ma santé, mes jours les plus superbes, mes heures les plus

fécondes, les jours et les heures qu’on regrette éternellement.

Pendant vingt ans, la tête grosse du fatras des bibliothèques, j’ai

chaque soir, régulièrement et patiemment, allumé ma lampe et écrit des

pages sur toutes sortes de choses.--Et j’ai reconnu que j’écrivais

pour Votre Majesté.

J’ai voulu aimer, et les trésors de mon cœur je les ai versés aux pieds

de statues habillées de robes de soie.--Et j’ai reconnu que j’aimais

pour Votre Majesté.

Aujourd’hui, je suis las; je suis las et je suis vieux. De mes cheveux

noirs, la moitié est partie à votre service, Sire, et l’autre moitié

est en train de blanchir. Et de tous les points, du nez, du front,

des yeux, partent, se croisent, s’élancent des rides longues et

sinueuses,--qui sont les fusées de ce feu d’artifice que le temps met

cinquante ans à tirer sur une face humaine.

L’admirable ressort qui ouvrait et fermait ma bouche avec tant de

précision s’est insensiblement détendu; je me surprends quelquefois la

lèvre pendante, sans savoir pourquoi.

Ma pensée aussi est sans ressort. C’est le commencement de la fin. N’en

doutez pas, Sire, votre sujet a fait son temps.

O mes aspirations et mes ambitions! O les gloires rêvées, les joies

entrevues!--Les recruteurs m’avaient menti!

Le vieux racoleur s’était gaussé de moi. En fait de bâton de maréchal,

je ne trouve dans mon buvard qu’un tout petit bâton de cire à cacheter,

dérisoirement pailleté d’or, qui va me servir à cacheter cette dolente

épître à Votre Majesté.

Les femmes qui font des scènes · 第 237 / 248 题