Il se rue dans le café qui communique avec l’Opéra.
Il a trouvé un compagnon, il a mis la main sur un autre chicard, tout
pareil à lui-même, même plumet, mêmes bottes.
Tous deux font leur entrée en s’étayant mutuellement, en culbutant les
tables, en accrochant les tabourets.
Le premier chicard dit au second:
--Laisse-moi faire!
Le second chicard répond au premier:
--Vive la charte!
Les garçons de café, qui ne vont jamais aux gens qui les appellent, se
précipitent en échange au-devant des deux chicards qui ne les appellent
pas.
--Qu’est-ce que désirent ces messieurs?
--Comment! ce que je désire? hurle le premier; désire est joli! Je ne
désire pas... je veux, j’exige!
--Qu’est-ce que veulent ces messieurs?... du punch?
--Oui, du punch! toujours du punch! mugit-il.
--Et un solo de harpe, murmure mélancoliquement le second, en se
laissant couler sur un tabouret.
X
--Sophie, as-tu ton châle?
C’est lui qui, ahuri, avachi, adossé au mur, à quelques pas du
vestiaire, adresse machinalement cette question à une femme imaginaire.
Il est quatre heures du matin.
--Sophie, as-tu ton châle?
Il n’en peut plus; sa tête penche, appesantie, sur son estomac; ses
bras sont inertes; ses genoux fléchissants. Son plumet s’est cassé à
toutes les portes; un pan de son habit vert est resté aux mains d’un
garde municipal. Ce n’est plus un homme, c’est une ruine qui s’écroule.
--Sophie, as-tu ton châle?
Tout le monde défile devant lui depuis une demi-heure. Il ne voit
personne, on le heurte, on lui rit au nez; tout lui est égal. Il n’a de
conscience que pour répéter toutes les cinq minutes:
--Sophie, as-tu ton châle?
Une bande de pierrots et de pierrettes descend ou dégringole
l’escalier. L’un d’eux, qui n’a plus de chapeau, plus de farine, plus
de gants, s’écrie en apercevant le chicard:
--Tiens, c’est Tolbiac! emmenons déjeuner Tolbiac!
On prend sous le bras le chicard, qui n’entend rien, et on l’emmène à
la maison Dorée.