=Le repas de la grue.=
<Un restaurant à Saint-Germain-en-Laye.>
UN GARÇON. Mesdames et messieurs, nous n’avons plus un seul cabinet de
libre pour le moment; mais entrez dans cette salle où il n’y a qu’une
table d’occupée. Vous y serez fort bien. (<Bas, en désignant un
groupe de cinq ou six jeunes gens.>) Ces messieurs auront bientôt
fini.
ALPHONSE. Allons, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement!
Cathala, charge-toi du menu.
CATHALA. Mesdames, qu’aimez-vous?
HERMANCE. Avez-vous un parfait, garçon?
LE GARÇON. Certainement, madame.
HERMANCE. Et du maquereau?
LE GARÇON. Du maquereau aussi... Mais pour commencer, quel potage?
HERMANCE. Oh! je n’y tiens pas.
JEANNE. Dis donc, nous y tenons, nous. Une purée Crécy, garçon.
HERMANCE. Et un tapioka pour Mirza.
CATHALA, <qui a écrit un menu>. Mesdames, voulez-vous vous en
rapporter à moi? Je crois que vous n’aurez pas à vous repentir de cette
marque de confiance. Tenez, garçon, et vivement.
JEANNE. A présent, plaçons-nous. Monsieur Cathala à côté d’Hermance.
CATHALA, <à Hermance>. Qu’avez-vous, mademoiselle? Vous semblez
contrariée...
JEANNE. Qu’as-tu, en effet?
HERMANCE, <à demi-voix>. Ce sont ces messieurs de la table,
là-bas, qui ont l’air de me regarder en riant.
CATHALA, <se levant>. Croyez-vous.
JEANNE. Mais non! mais non! tu es folle! Ils ne s’occupent pas de toi.
Monsieur Cathala, rasseyez-vous donc.
HERMANCE. Je t’assure...
JEANNE. Est-ce qu’on n’a pas le droit de rire en dînant, maintenant? Tu
verras bien si nous nous gênons, nous, tout à l’heure!
ALPHONSE, <bas, à Jeanne>. Ah çà, elle n’est pas amusante, ton
amie. (<Le garçon apporte le potage.>)
HERMANCE. Garçon, vous me donnerez un bol pour Mirza... elle n’aime pas
manger dans les assiettes.
ALPHONSE. Comment? est-ce que le chien va dîner avec nous?
HERMANCE. Mais oui, sur mes genoux, comme cela. Montre ta petite langue
rose, Mirza! C’est mon enfant, monsieur. (<Le dîner continue.>)
CATHALA, <à Hermance>. Vous offrirai-je du vin?
HERMANCE, <qui ne cesse d’avoir les yeux fixés sur l’autre table>.
Oh! cette fois...
CATHALA. Qu’est-ce qui arrive encore?
HERMANCE. Je suis bien sûre que ce monsieur m’a désignée du doigt en se
moquant.
CATHALA. Lequel?
HERMANCE. Celui qui a la cravate bleue.
JEANNE, <vivement>. Je te dis, Hermance, que tu rêves... je ne
sais pas où tu as la tête aujourd’hui!
CATHALA. Allons, il faut en finir. (<Il se lève et se dirige vers
l’autre table.>)
JEANNE. Monsieur Cathala!
ALPHONSE. Cathala! qu’est-ce qui te prend donc?
CATHALA, <à un jeune homme>. Monsieur... madame prétend que vous
la regardez avec une obstination inconvenante.
LE JEUNE HOMME, <étonné>. Je vous affirme, monsieur, que je ne
sais pas ce que vous voulez dire.
CATHALA. Cependant, monsieur...
LE JEUNE HOMME. Ah! monsieur, après ma déclaration, c’est votre
insistance qui devient déplacée.
ALPHONSE. Reviens donc, Cathala!
UN AUTRE JEUNE HOMME, <à Cathala>. Mais oui, vous nous ennuyez.
CATHALA, <faisant un geste immédiatement arrêté par le premier jeune
homme>. Vous devez savoir la valeur de vos paroles, monsieur.
(<Échange de cartes.>)
ALPHONSE, <à Hermance>. Il n’y a pas de bon sens, madame, à
soulever des scènes pareilles pour des niaiseries!
HERMANCE. Alors, il faut me laisser mépriser par les premiers venus? Je
vous remercie de l’intention. (<Alphonse hausse les épaules.>)
CATHALA, <revenant>. Voyons, Alphonse, cela ne te regarde pas. Ma
petite Hermance, ne pleurez pas.
HERMANCE. Non, je suis de trop ici; je préfère m’en aller.
ALPHONSE, <à part>. Le diable m’emporte si je la retiens!
HERMANCE. Monsieur Alphonse a bien su me faire sentir ma position.
ALPHONSE, <à part>. Bon! est-ce qu’elle va essayer aussi de me
brouiller avec Cathala?
CATHALA, <à Hermance>. Vous resterez, ma chère. (<A Jeanne et
à Alphonse.>) Et vous, mes amis, vous allez me faire le plaisir de
vider vos verres, où le vin commence à s’éventer...
<L’ordre se reconstitue peu à peu, surtout lorsque les jeunes gens de
la table voisine abandonnent la place. La diversité des flacons amène
la gaieté. Hermance fait goûter de tous les plats à Mirza. Le champagne
est accueilli avec une bruyante faveur.>
JEANNE. Vous saurez, messieurs, qu’Hermance a une voix délicieuse. Il
faut qu’elle chante quelque chose.
CATHALA et Alphonse. Ah! oui! oui!
HERMANCE. C’est que j’ai mangé des artichauts crus ce matin, et je
crains...
CATHALA. Bah! bah! ça ne fait rien.
HERMANCE. Alors voulez-vous entendre l’_Écuyer du roi de Sicile_, ou
bien _Ernest, éloignez-vous_?