XXX

Pour expliquer la présence de lord Palmure dans la maison de mistress

Fanoche à cette heure indue, il faut nous reporter au matin de ce jour,

à l'heure où l'homme gris et ses compagnons avaient battu en retraite

par le jardin, la petite porte et la ruelle.

Lord Palmure, à qui Shoking, la veille, avait porté le numéro de la

maison et le nom de la rue, venait, tout naturellement en plein jour,

pensant que rien n'était plus facile que de voir l'Irlandaise et son

fils, et de leur dire: Celui que vous pleurez, votre époux et votre

père, était mon ami, et je vous offre l'hospitalité.

De cette façon il supprimait, dès la première heure, ce jeune aiglon que

l'Angleterre redouterait un jour.

Lord Palmure avait été fort étonné de demeurer un grand quart d'heure à

la porte.

Il avait sonné au moins quatre fois, lorsque la vieille dame finit par

lui ouvrir.

Elle n'avait pas cependant perdu de temps, la dame aux bésicles; mais

elle avait réparé le désordre de sa toilette, calmé son émotion, fermé

la porte du parloir qui menait au jardin; puis elle était allée ouvrir,

pressentant que si les autres avaient pris la fuite, c'est que le

nouveau venu ne pouvait être qu'un auxiliaire que le ciel lui envoyait.

--Pardonnez, Votre Honneur, dit-elle, en se trouvant en présence de lord

Palmure, j'étais dans le jardin où les enfants jouent, et ils

m'assourdissaient de leurs cris, au point que je n'entendais pas

sonner.

En même temps, elle indiqua le parloir au visiteur, avec force

salutations et révérences.

--Madame, lui dit lord Palmure, vous tenez un pensionnat, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur.

--Vous avez une associée?

--Oui, monsieur, mais elle est à la campagne.

--Peu importe! Hier, vous avez donné l'hospitalité à une jeune femme et

à un enfant?

La dame aux bésicles tressaillit. Elle crut qu'elle avait affaire au

mari de miss Émily.

--Est-ce donc à sir John Waterley que j'ai l'honneur de parler?

dit-elle.

--Non; je me nomme lord Palmure.

-Ah!

Et la dame aux bésicles se mordit les lèvres et se tint dès lors sur la

réserve.

Lord Palmure continua:

--Je viens chercher cette femme et cet enfant, qui sont un peu de mes

parents, reprit lord Palmure.

--Mais, mylord, dit la vieille dame, tous deux sont partis.

--Quand?

--Ce matin.

--Où sont-ils allés?

--Voilà ce que je ne sais pas.

Lord Palmure arrêta sur elle un oeil investigateur.

--Me dites-vous bien la vérité, madame? murmura-t-il.

--Oui, milord. Cependant...

--Eh bien?

--Mon associée pourrait peut-être vous dire ce que j'ignore.

--Ah! et où est-elle, votre associée?

--A la campagne, mais elle reviendra peut-être dans la journée... et si

vous-même vous vouliez revenir ce soir?...

La maison, le parloir, la vieille dame, tout, aux yeux de lord Palmure,

sentait le mystère.

Il pensa que le moment était venu de faire jouer ce ressort puissant qui

est surtout le levier de l'Angleterre, l'argent.

--Madame, dit-il, je vous promets cent livres sterling, si vous me

dites, ce soir, où je retrouverai l'Irlandaise et surtout l'enfant.

--Ah! c'est l'enfant auquel Votre Honneur tient?

--Oui, madame.

Cette vieille femme osseuse avait un sang-froid merveilleux et une

présence d'esprit admirable.

--Eh bien! milord, dit-elle, revenez ce soir, je vous promets de vous

donner les renseignements que vous me demandez.

Lord Palmure, une fois parti, la vieille dame se fit le raisonnement

suivant:

--Mistress Fanoche a absolument besoin de l'enfant; ces hommes qui sont

venus ici voulaient m'étrangler parce que je me refusais à leur dire où

il était; enfin, voici un noble lord, dont j'ai vu le nom dans le

_Times_, et qui siége certainement au parlement, voici un noble lord qui

s'intéresse pareillement à lui... il faut voir... il y a peut-être une

petite fortune pour moi dans tout cela...

Et la vieille dame s'abîma si bien dans ses calculs et ses rêves de

fortune, qu'elle oublia sa fureur contre les petites filles, les laissa

jouer et ne mit point en branle son terrible martinet.

La journée lui parut longue.

Enfin, le soir vint.

Mistress Fanoche n'avait point paru, et la vieille dame s'était fait le

raisonnement suivant:

--Si je garde le secret, si je refuse l'argent de Lord Palmure, mistress

Fanoche, touchée de ma belle conduite, me donnera un châle de trente

shillings et des souliers fourrés pour l'hiver. Là s'arrêtera la

générosité de cette femme ingrate, qui m'a toujours traitée comme rien

du tout en me reprochant le peu qu'elle faisait pour moi.

Et, résolue à trahir mistress Fanoche, elle se dit encore:

--Mais il ne faudra pas songer à rester à Londres; je la connais,

mistress Fanoche, elle est vindicative comme une Italienne; elle me

ferait étrangler par Wilton.

Si lord Palmure veut savoir où est l'enfant, il y mettra le prix et

m'assurera mon avenir.

Lord Palmure revint vers huit heures du soir.

Le noble personnage avait, lui aussi, beaucoup réfléchi depuis le matin.

La ressemblance du petit Irlandais avec le frère qui était mort, après

avoir porté les armes contre l'Angleterre, ne lui laissait plus aucun

doute, surtout quand il songeait aux mystérieuses paroles échappées à

l'Irlandaise, sur le _Penny-Boat_; car il avait parfaitement entendu

celle-ci dire à mistress Fanoche qu'elle avait rendez-vous le lendemain

matin, à Saint-Gilles, à la messe de huit heures.

Or, le matin, lord Palmure était allé à Saint-Gilles, et n'ayant vu ni

la mère ni l'enfant, il était venu sonner à la porte de mistress

Fanoche.

Le petit Irlandais était donc le fils de sir Edmund, ce frère mort pour

l'Irlande sur un gibet infâme.

Et cet enfant, les fils de l'Irlande l'attendaient peut-être comme un

chef.

Par conséquent, il fallait l'avoir à tout prix.

Or, Lord Palmure s'était dit encore:

--Dudley-street est au coeur du quartier irlandais, et il serait

imprudent à moi d'y aller dans ma voiture.

Il s'était donc rendu à pied, non sans avoir demandé à Scotland-Yard,

qui est la préfecture de police de Londres, une escorte de quatre

policemen.

La vieille dame avait fait coucher les petites filles et se trouvait

seule quand lord Palmure arriva.

Elle vint lui ouvrir sans lumière et lui dit d'un ton de mystère:

--Suivez-moi dans le sous-sol, milord; là, nous pourrons causer tout à

notre aise.

Lord Palmure ne fit aucune objection.

Il était de plus en plus convaincu que la vieille dame savait quelle

importance les Irlandais attachaient à cet enfant.

Une fois dans le sous-sol, la vieille dame ferma la porte.

--Milord, dit-elle, je sais où est l'enfant.

--Ah!

--Mais je ne le dirai à Votre Honneur que si Votre Honneur accepte

certaines conditions.

--Parlez...

--Je risque ma vie.

--Ah! vraiment?

--Ma vie et mon pain quotidien.

--Quelle somme vous faut-il? demanda froidement lord Palmure.

--De quoi vivre honnêtement le reste de mes jours.

--Cent livres sterling par an vous conviendraient-elles?

--Soit, dit-elle, mais ce n'est pas tout...

--Quoi encore?

--Je veux quitter Londres, et il faut que les gens que je vais trahir ne

puissent retrouver ma trace.

--Voulez-vous aller sur le continent?

--Non, mais j'irais volontiers habiter Brighton.

--Vous irez où vous voudrez.

Comme lord Palmure disait cela, la vieille dame se leva vivement.

--Qu'est-ce donc? fit-il.

--Il me semble, dit-elle avec effroi, que j'ai entendu du bruit dans le

jardin.

Et elle s'élança hors du sous-sol.

Les misères de Londres, 1. La nourrisseuse d'enfants · 第 47 / 59 题