L'homme gris prit alors la main de la jeune fille.
--Pourquoi venez-vous ici? lui demanda-t-il.
--Je viens attendre mon père, répondit-elle.
--Votre père?
--Oui.
--Est-ce qu'il est là-bas,... est-ce qu'il va en sortir?
Et il montrait à travers les vitres du public-house les noires murailles
de White-Cross.
Elle secoua la tête et leva les yeux au ciel.
--Non, dit-elle, il va y entrer.
--Ah!
--Les recors l'ont arrêté ce matin, comme il sortait d'une maison de
Rotherithe, où il était caché depuis son jugement. Ils l'ont mis dans
une voiture et ils vont l'amener.
Elle parlait d'une voix bien émue, la pauvre enfant; mais elle avait
tant pleuré déjà que ses yeux étaient secs et n'avaient plus de larmes.
--Comment se fait-il donc, lui demanda l'homme gris, que vous soyez
venue ici avant lui?
--Parce que mon pauvre père est plein d'illusions, dit-elle. Il croit
trouver de l'argent. Il doit, du reste, une somme si minime: vingt-cinq
livres, monsieur. Pour de certaines gens, ça n'est rien... mais pour
nous, maintenant, c'est énorme... Mon père s'imagine toujours que nous
sommes encore au temps où nous avions notre boutique dans Fleet-street,
et où on nous considérait comme de notables commerçants. Mais quand le
malheur arrive, il va vite. En trois ans, nous avons été ruinés. On a
tout vendu chez nous. Nos autres créanciers nous ont fait grâce, mais M.
Thomas Elgin s'est montré impitoyable.
--Ah! vous aussi, dit l'homme gris, vous avez? eu affaire à M. Elgin?
--Oui, monsieur.
--Et votre père a peut-être espéré le fléchir?
--C'est-à-dire qu'il a tant prié, tant supplié les recors qu'ils ont
consenti à le conduire chez M. Thomas Elgin avant de l'amener ici. Il
demeure loin de Rotherithe, M. Elgin, dans Oxford-street, auprès de
Kinsington-garden, il y a au moins trois milles.
Mon père espère fléchir M. Elgin; mais moi je sais bien qu'il
n'obtiendra rien. Alors, je suis venue ici, pour l'attendre et
l'embrasser encore une fois.
Et, résignée en sa sombre douleur, la jeune fille appuya son front dans
ses deux mains, et l'homme gris vit une grosse larme, larme unique qui
montait sans doute des profondeurs de son âme désolée, jaillir au
travers de ses doigts.
--Comment vous appelez-vous, miss? demanda l'homme gris.
Sa voix grave et douce était si sympathique, elle descendit si bien dans
le coeur de la jeune fille que celle-ci le regarda de nouveau:
--Je m'appelle Louise, dit-elle.
--Louise? mais c'est un nom français?
--Oui, monsieur.
--Et votre père?
--Francis Galtier.
--Il est Français?
--Oui, monsieur, mais je suis née à Londres. Il y a près de trente
années que mon père est ici, où il est venu tout jeune avec ses parents
que des revers de fortune avaient contraints de s'expatrier.
--Et vous êtes sûre que les recors amèneront votre père ici?
--Oh! oui, monsieur, ils s'arrêtent toujours dans ce cabaret.
L'homme gris pressa doucement la main de la jeune fille.
--Espérez, dit-il.
Elle tressaillit, le regarda encore, et le voyant si pauvrement vêtu:
--Oh! dit-elle, vous paraissez bon, monsieur, et c'est bien, à vous, de
me donner de l'espoir. Mais, ajouta-t-elle en secouant la tête, quand la
fatalité pèse sur les pauvres gens, elle ne s'arrête point.
--Qui sait? dit l'homme gris.
En ce moment, un cab s'arrêta à la porte du public-house, et la jeune
fille étouffa un cri de douleur.
Deux hommes en descendaient et poussaient devant eux un pauvre diable
encore assez proprement vêtu, mais dont les cheveux rares avaient
blanchi avant l'âge, et qui marchait en chancelant, comme un vieillard.
Cet homme versait des larmes silencieuses et se laissait conduire avec
la docilité d'un enfant.
La jeune fille se précipita à sa rencontre et se jeta dans ses bras.
Le pauvre homme la regarda avec joie et douleur en même temps:
--Toi ici? dit-il. Pourquoi es-tu venue?
--Parce que je voulais vous voir une fois encore avant jeudi, mon père,
dit-elle en le couvrant de baisers.
--Cet homme n'a pas d'entrailles, murmura le malheureux débiteur,
faisant allusion à Thomas Elgin. Je me suis mis à ses genoux, j'ai prié,
j'ai pleuré... je lui ai parlé de toi, mon enfant...
--Oh! moi, dit-elle, je travaillerai, mon bon père... Ne songez pas à
moi... songez à vous...
Les deux recors étaient entrés dans le public-house avec la brutale
familiarité de gens qui y venaient dix fois par jour.
L'un d'eux aperçut miss Penny, qui s'apprêtait à sortir, car elle avait
vidé tout son petit sac de malices sur la tête grise de l'honorable
gouverneur de White-Cross, sir Cooman.
--Ah! te voilà, mignonne, dit-il. Eh bien! si tu entres avant nous, tu
peux porter une bonne nouvelle à sir Cooman.
--Plaît-il? fit la jolie espiègle. Est-ce que vous lui amenez un
Français?
--C'est ta jolie bouche qui vient de le dire, ma chère, répondit le
recors.
Et il prit le verre de porter que la servante lui apporta sur le
comptoir, avant même qu'il n'eût fait un signe.
--Allons, mon brave vieux, disait l'autre recors au pauvre débiteur que
sa fille tenait étroitement enlacé dans ses bras, buvez un coup, c'est
nous qui payons, puisque vous n'avez pas d'argent. Une fois n'est pas
coutume.
--Je n'ai pas soif, balbutia le malheureux, qui rendait à son enfant
caresses pour caresses.
Mais alors, l'homme gris intervint.
--Hé! camarades, dit-il dans le plus pur anglais qu'on eût jamais parlé
au bord de la Tamise, ce n'est pas vous qui payerez cette fois, c'est
moi, et vous me permettrez de vous offrir une bouteille de vin de Porto.
Les deux recors regardèrent cet homme à l'habit gris râpé avec un
certain étonnement.
--Miss Katt, dit l'homme gris sans se déconcerter, en s'adressant à la
servante du public-house, voulez-vous avoir la gracieuseté de nous
servir au parloir?
Miss Katt regarda, elle aussi, l'homme gris, tandis que les autres
personnes qui se trouvaient dans le public-house se montraient non moins
étonnées de cette générosité princière.
Le porto est boisson de pur gentleman et non de pauvres diables.
--Peste! dit un des recors, vous faites bien les choses, vous?
--Quand je veux entrer en affaires avec les gens, répondit l'homme gris,
j'offre toujours du porto.
Et pour qu'il n'y eût aucune hésitation de la part du comptoir, il posa
devant lui une belle guinée toute neuve.
Le land-lord daigna quitter son journal.
Quant à miss Penny, elle se sauva en disant:
--Je vais joliment faire rire sir Cooman.
L'autre recors posa sur le comptoir son verre de porto à demi plein.
Puis, regardant l'homme gris:
--Ah ça, dit-il, vous voulez donc entrer en affaires avec nous?
--Oui.
--Dans quel but?
L'homme gris cligna de l'oeil:
--On vous dira cela tout à l'heure, fit-il.
--Pourquoi pas tout de suite?
--Quand nous serons seuls.
A Londres, comme à Paris, au temps, récent encore, où la contrainte
existait, les recors ajoutent quelques petites industries au métier
qu'ils font.
On obtient d'eux, à prix d'argent, un sursis d'un jour ou deux,
quelquefois même d'une semaine, et le créancier n'a rien à y voir et n'y
peut rien.
Les deux recors s'imaginèrent donc que l'homme gris s'intéressait à
quelque débiteur qu'ils traquaient, et le premier lui dit:
--Eh bien! attendez que nous coffrions ce pauvre homme et nous revenons.
C'est l'affaire d'un quatre d'heure.
--Non, non, répondit l'homme gris, il boira avec nous, il n'est pas de
trop... au contraire!
Et il regarda la jeune fille, qui avait toujours les bras autour du cou
de son père.
Et le regard qu'il lui adressa tomba sur le coeur de la pauvre enfant
comme un rayon d'espérance.
Quant au malheureux père, il ne voyait et n'entendait rien, et, corps
sans âme, il se laissa entraîner dans le parloir, où miss Katt avait
posé sur une table ronde la bouteille de porto et cinq verres.
En les voyant entrer dans le parloir, le land-lord reprit son journal et
murmura:
--On a bien raison de dire l'habit ne fait pas le moine: je me serais
mis à rire si on m'avait dit que cet homme qui a l'air d'un gueux avait
une guinée dans sa poche.