[1] (page 40). Sturel a vu ces gondoliers de la mort...
«Guidé par cette sorte d’appétence morale qui incite les âmes,
comme vers des greniers, vers les spectacles et vers les êtres
où elles trouveront leur nourriture propre, Sturel s’orientait
toujours vers ceux qui ont le sens le plus intense de la vie
et qui l’exaspèrent à la sonnerie des cloches pour les morts.
Dans la société la plus grossière, sa sensibilité trouvait à
s’ébranler. Au croisé d’un enterrement sur le Grand Canal, un
gondolier l’émeut qui pose sa rame et dit: «C’est un pauvre qu’on
enterre; s’il était riche, cela coûterait au moins trois cents
francs: il ne dépensera que quinze francs. Il a de la musique,
pourtant, et ses amis avec des chandelles, car il est très
connu. Arrêtons-nous un peu, parce que, moi, j’aime à entendre
la musique. Les voilà qui partent par un petit canal vers San
Michele. Adieu! Il a fini avec les sottes gens... A droite, vous
avez le palais de la reine de Chypre, qui appartient maintenant
au Mont-de-Piété. Ici le palais du comte de Chambord, racheté par
le baron Franchetti, dont la femme est Rothschild.»
(L’_Appel au Soldat_, chapitre premier.)
[2] (page 56). «En Italie, pour un jeune homme isolé et
romantique, c’est Venise qui chante le grand air. A demi dressée
hors de l’eau, la sirène attire la double cohorte de ceux qu’a
touchés la maladie du siècle: les déprimés et les malades par
excès de volonté. Byron, Mickiewicz, Chateaubriand, Sand,
Musset ajoutent à ses pierres magiques de supérieures beautés
imaginaires... Un jour de l’hiver 1887, comme Sturel parcourait
la triste plage du Lido, il arrêta son regard intérieur sur les
personnages fameux qui promenèrent ici leur répugnance pour les
existences normales. Quand nous honorons un lieu tel que les
grands hommes le connurent et que nous pouvons nous représenter
les conditions de leur séjour, ces réalités, qui, pour un
instant, nous sont communes avec eux, nous forment une pente
pour gagner leurs sommets; notre âme sans se guinder approche de
hauts modèles qu’elle croyait inaccessibles, et, par un contact
familier de quelques heures, en tire un durable profit...
Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au
bruit des angélus de Venise, tendent à commander les âmes qui les
interrogent.
(L’_Appel au Soldat_, chapitre premier.)
[3] (page 73). Il y a trois palais Mocenigo. Byron occupait celui
du milieu.
[4] (page 92). _Scènes et Doctrines du Nationalisme_, p. 15.
[5] (page 96). _Les Déracinés_, p. 189.
[6] (page 101). _Lettre de Wagner._
[7] (page 124). Je me reprocherais pourtant de ne point ici
saluer notre maître, M. Albert Collignon, alors professeur de
rhétorique, pour qui Guaita professait des sentiments que je
garde.
[8] (page 138). _La Muse noire_ (1883).
[9] (page 138). _Rosa Mystica_ (1895), toutes pièces écrites
avant la fin de l’année 1884.
[10] (page 146). On a dit et écrit que le _Problème du Mal_,
dernier volume de la série des _Essais des Sciences maudites_,
rédigé sur les notes de Guaita par ses disciples, paraîtrait.
C’est une erreur. Les documents sont en lieu sûr. Notre ami
supporta les lents derniers mois de sa maladie avec une force
magnifique et sans perdre jamais sa curiosité intellectuelle.
S’il avait voulu que son œuvre fût complétée après lui, il eût
pris des dispositions pour en assurer l’achèvement dans des
conditions offrant de sérieuses garanties. Son silence a dicté
la conduite de sa famille. Aucune publication d’inédit, aucune
réimpression.
[11] (page 147). Voici comment un initié, le Dr Thorion, apprécie
l’œuvre du maître qui l’estimait et dont il reçut l’enseignement:
«Les _Essais des Sciences maudites_, dans leur ensemble, étudient
le drame de la Chute originelle, en Eden. Le _Seuil du Mystère_
nous promène parmi ceux qui ont passé leur vie sous les branches
du pommier symbolique. Le _Serpent de la Genèse_ élucide le
triple sens littéral, figuré et hiéroglyphique du mot _Nahash_,
qui, dans le texte de Moïse, désigne le tentateur.
«Au sens positif, Nahash, c’est le fait, l’ivresse quelconque
qui, envahissant l’homme, le fait rouler au mal. De là cette
interprétation erronée du vulgaire qui croit que l’esprit du mal
s’est déguisé en reptile. Le _Temple de Satan_ est donc consacré
à l’examen des œuvres caractéristiques du Malin: la Magie noire
et ses hideuses pratiques, envoûtements et maléfices. Guaita
énumère les ressources infernales de la sorcellerie, il expose
des faits réels ou légendaires, pêle-mêle, déclare-t-il lui-même,
et sans souci d’en fournir une explication scientifique.
«Au sens comparatif, Nahash est la lumière astrale, agent suprême
des œuvres ténébreuses de la Goetie. Son étude donne la _Clef de
la Magie noire_, elle permet d’établir une théorie générale des
forces occultes, et d’analyser les causes et les effets des rites
et des phénomènes décrits dans le _Temple de Satan_.
«Au sens superlatif, enfin, le serpent Nahash symbolise l’égoïsme
primordial, ce mystérieux attrait de Soi vers Soi, qui est le
principe même de la divisibilité. Cette force qui sollicite
tout être à s’isoler de l’unité originelle pour se faire centre
et se complaire dans son Moi a causé la déchéance d’Adam. En
l’étudiant, Guaita eût abordé le _Problème du Mal_, l’énigme
de la chute humaine, chute collective et individuelle dont le
complément nécessaire est la grande épopée de la Rédemption.»
Les amis d’étude de Guaita, les F.-C. Barlet, les Papus, les
Marc Haven, les Michelet, les Sedir, les Jollivet-Castelot, les
Thorion, inclinent à croire que l’audacieux penseur ne fut pas
autorisé à faire ses révélations suprêmes.
[12] (page 157). Les Guaita seraient d’origine germanique,
venus en Italie avec Charlemagne. Certainement, durant tout le
moyen âge ils ont exercé la puissance féodale sur la délicieuse
vallée qui, de Menaggio à Porlezza, joint le lac de Côme au
lac de Lugano. Hommes de guerre ou d’église, et, quelques-uns,
poètes. En 1715, le quatrième aïeul de Stanislas de Guaita
quitta cette belle région pour s’établir dans la ville libre de
Francfort; il épousa une Brentano, de la famille du poète Clément
Brentano et de la romantique Bettina, la petite amie de Gœthe.
Deux générations de Guaita se sont succédées à Francfort et
mariées dans des familles allemandes. Dès cette époque cependant
l’administration des verreries de Saint-Quirin, dont ils étaient
copropriétaires, les rapprochait de la France. Le grand-père
de Stanislas de Guaita prit du service pendant les guerres du
premier Empire et acquit la nationalité française. Son fils, le
père de l’occultiste, habitait Nancy et le château d’Alteville,
dans l’arrondissement de Dieuze, qu’il représenta au conseil
général.
Quant à l’ascendance maternelle de Stanislas de Guaita, elle est
toute lorraine. Il avait pour arrière-grand-oncle le maréchal
Mouton, comte de Lobau.
Cette petite indication généalogique ne paraîtra pas superflue à
ceux qui admettent, comme nous disons plus haut, que nous sommes
les prolongements, la suite de nos parents et que leurs concepts
fondamentaux parlent par notre bouche. Dans ce jeune lorrain se
continuaient des âmes allemandes et italiennes.
[13] (page 162). Dans leur forme primitive, ces pages servirent
de préface à «Elisabeth de Bavière, impératrice d’Autriche,
pages de journal, impressions, conversations et souvenirs», par
Constantin Christomanos, traduit de l’allemand en français par
Gabriel Syveton.
[14] (page 164). M. Jacques Bainville, dans son _Louis II de
Bavière_ (1900), nous a donné la meilleure «psychologie» de ce
prince. «Regrettons, dit-il, que les archives de Munich soient
closes pour tout ce qui touche le roi de Bavière; elles le
resteront longtemps encore. Le prince régent, Luitpold, qui prit
le pouvoir dans des circonstances si extraordinaires, ne semble
pas pressé de communiquer les pièces intéressantes... Qu’a-t-on
fait des lettres nombreuses du roi? Qu’est devenu ce _journal_
qu’il avait écrit?... Ah! si M. de Bürkel, rendu muet par la
haute position qu’il occupe aujourd’hui, consentait à parler!
Ancien secrétaire particulier du roi qu’il accompagna dans ses
voyages secrets à Paris, que de faits intéressants il pourrait
raconter, s’il ne craignait de se compromettre!... Puisse le
comte Dürckheim-Montmartin, dernier favori du roi, fixer aussi
ses souvenirs... Toutefois, les souvenirs de Mme de Kobell, de
M. de Heigel et du chevalier de Haufingen, de nombreux portraits
faits par les contemporains (et les lettres de Louis II à Wagner)
fourniraient des détails sûrs...»
[15] (page 164). Le goût des arts se trouve chez les Wittelsbach
dès leur origine. Quelques-uns même l’exagérèrent. «Ainsi, au
XVIIe siècle, ce Ferdinand dont la femme, Adélaïde de Savoie,
écrivait des comédies françaises, tandis que lui se retirait
dans la plus grande solitude, en son château de Schleissheim,
bâti sur le modèle de Versailles, pour y _peindre_, _psaller_,
composer et tourner l’ivoire. N’était-ce pas un original aussi
ce Charles-Albert qui, le jour où on le couronna empereur,
écrivit au comte Tœrring qu’il était plus malheureux que Job?
On reconnaît quelques traits du caractère de Louis II dans
Charles-Théodore, de la branche palatine, qui, à Mannheim,
voulut égaler les rois de France par le luxe et l’éclat de sa
cour. Il rassembla les plus célèbres littérateurs et acteurs de
l’Allemagne et fit jouer les premiers drames de Schiller, mais il
ruinait son Palatinat. Le duc de Bavière étant mort sans enfants,
ce Charles-Théodore dut quitter son cher Mannheim et venir à
Munich. Le gouvernement de ce dilettante fut déplorable. Ennuyé,
lassé, il songea à se mettre sous la protection de l’Autriche
pour être délivré du fardeau des affaires. Il demeura pourtant
souverain malgré lui, par la volonté énergique de Frédéric le
Grand, qui intervint, et il se consola en faisant de l’Opéra de
Munich un des meilleurs de l’Europe, au dire de Stendhal.
«Son successeur fut Max-Joseph (d’une autre branche) qui fut le
premier roi de Bavière. Le fils de celui-ci, Louis Ier, fut un
roi artiste. Il passa sa jeunesse dans la société de peintres
et de sculpteurs, avec qui il fit de longs séjours en Italie.
Poète lui-même, il composait d’assez jolis vers. Dans son premier
recueil, paru en 1829, il chantait Rome et la Grèce. Ses poésies
amoureuses et sentimentales ne manquent pas d’un certain charme;
on imprime encore ses distiques sur les calendriers bleus que
consultent les jeunes filles allemandes. Devenu roi, Louis Ier
s’adonna à ses goûts de construction. C’est lui qui a fait de
Munich ce qu’il est aujourd’hui. Il avait dit: «Je veux en faire
une ville qui honore tellement l’Allemagne que personne ne puisse
se vanter de connaître l’Allemagne s’il n’a pas vu Munich.» Mais
s’il savait comprendre les chefs-d’œuvre étrangers, il ne put
rien créer d’original. L’_Athènes de l’Isar_, comme disent les
Allemands, n’est qu’une suite de froides imitations. On y voit
des Odéons et des Propylées près d’un jardin du Palais-Royal,
avec ses arcades et ses jets d’eau. L’église de la cour est
copiée sur la _Capella Palatina_ de Palerme; la Galerie des
Maréchaux, sur la _Piazza dei Lanci_ de Florence, etc. Il
enrichit de tableaux excellents les galeries de sa capitale.
«Ce bon roi aimait toutes les manifestations de l’art. Il avait
surtout un goût particulier pour la danse et pour les danseuses.
Une aventurière, jolie femme et femme d’esprit, Lola Montez, se
fit remarquer de Louis Ier par ses talents chorégraphiques et
réussit bientôt à exercer sur lui la plus décisive autorité. Très
ambitieuse, elle voulut jouer les premiers rôles et se prépara
à mettre en ballet l’histoire de Bavière. La favorite s’imposa
bientôt à la haute société de Munich. Et, non contente de ce
succès, elle demanda au roi de l’anoblir. Le conseil d’État, dont
l’avis était indispensable, refusa. Elle tint bon. Enfin, après
de longues négociations, elle fut nommée comtesse de Landsfeld.
Voir ses _Mémoires_ amusants, mouvementés, mais peut-être
apocryphes.
«Les Munichois détestaient Lola Montez, qui d’ailleurs ne
prenait aucun soin de sa popularité. Quelques jeunes nobles,
qui s’étaient constitués ses cavaliers servants et qui
portaient ses couleurs, molestèrent des railleurs dans la rue.
Elle-même distribua quelques coups de cravache. On faisait
courir des bruits fâcheux sur ses dépenses et ses projets de
gouvernement. L’effervescence générale de 1848 vint se joindre
à ce mécontentement. Des troubles éclatèrent à l’Université;
on éleva des barricades dans les rues. Pour éviter un conflit,
Louis Ier renvoya la comtesse de Landsfeld et Berk, le ministre
qu’elle avait fait nommer. Tout cela ressemble singulièrement aux
rapports de Louis II avec Wagner.
«Quelques jours après, la nouvelle se répandit que Lola était
revenue et l’émeute recommença. Alors, lassé de la sottise et de
l’ingratitude populaires, Louis Ier abdiqua, le 19 mars 1848,
en faveur de son fils aîné. Ni les prières de sa famille, ni
celles des députations qui vinrent l’assurer de la fidélité
de ses sujets, ne purent le déterminer à reprendre sa parole.
Sans doute, il s’estimait trop heureux d’avoir reconquis son
indépendance et de pouvoir vivre en artiste à sa guise. Il
alla vivre à Rome où il se sentait toujours attiré. Il y était
connu et aimé: on lui avait donné le surnom de _Re amante delle
belle arti_. Il vivait là au milieu d’une société d’artistes
qu’il appelait ses «enfants». Il revenait de temps en temps en
_Teutschland_, comme il disait archaïquement. La bonne ville de
Munich, dont il se proclamait dans une lettre «le plus heureux
habitant», le recevait en triomphe comme le protecteur des arts.
Il était traité en roi, sans avoir les soucis du pouvoir. Combien
il devait remercier ces braves gens d’émeutiers, et Lola Montez,
cause indirecte de tout ce bonheur! Tantôt, il se rend à Cologne
pour surveiller l’achèvement de la cathédrale: car c’est là une
_chose allemande_ et qui lui tient à cœur; tantôt il s’occupe
du Musée Germanique de Nurenberg, sa fondation, ou bien il fait
élever une statue à Claude Lorrain, son peintre favori.
«Telle est la vie de dilettante que mènera longtemps encore,
jusque sous le règne de son petit-fils, à qui il ressemble par
bien des traits, cet étrange souverain volontairement détrôné.
«Son fils, Maximilien II, qui lui avait succédé après son
abdication, fut aussi un prince original. Il s’occupait moins
des beaux-arts, mais beaucoup plus de philosophie et de
sciences. Jeune homme, il se proposait d’imiter sur le trône
Marc-Aurèle. Il écrivit de petits traités moraux: _Questions à
mon Cœur_, le _Devoir et le Plaisir_ et aussi des _Pensées_,
où l’on sent l’influence de Schelling, son philosophe préféré,
dont il annotait les ouvrages, et avec qui il entretint une
correspondance interrompue seulement par les soucis du pouvoir.
Le Roi s’y montre rongé de mélancolie et de doutes métaphysiques:
ce qui a pu faire dire un jour que, s’il avait vécu plus
longtemps, il serait devenu fou comme ses deux fils. Il paraît
néanmoins avoir été doué d’une lucide intelligence: à preuve
ces causeries sur l’histoire qu’il demandait à Ranke et après
lesquelles il faisait de curieuses remarques. On trouve ces
sortes de dialogues résumés dans le dernier volume de l’_Histoire
universelle_, de Ranke.
«Louis Ier avait voulu faire de Munich une cité d’art. Max
compléta son œuvre en le rendant centre scientifique et en
attirant autour de lui des savants. Le chimiste Liebig fut son
favori. Et c’était vraiment une cour originale que celle des
«élus» ou la _Table Ronde du roi Max_, comme ils se nommaient
eux-mêmes; un jour ils allaient dans le laboratoire de Liebig
assister à ses expériences sur les gaz et, le lendemain,
ils entendaient une conférence de Dœnniges sur les chansons
populaires de l’Allemagne.
«On voit que Louis II apportait en naissant, du côté paternel,
des qualités rares et singulières. Il y a en puissance, chez ses
ancêtres, d’inquiétantes dispositions qui atteindront en lui et
en son frère leur développement parfait.
«Quant à sa mère, la princesse Marie, dans sa jeunesse on la
surnommait l’_Ange_, à cause de son éclatante beauté: elle
a donné à Louis II cette expression idéale qui en a fait un
véritable Prince Charmant. Elle avait en elle le sang de Louise
de Prusse, qui fut romanesque au point de s’imaginer que Napoléon
lui rendrait Magdebourg contre une rose.»
(_Louis II de Bavière_, chapitre premier,
Jacques Bainville.)
[16] (page 178). L’impératrice devait recevoir quelques
archiduchesses. De là cette robe de cérémonie.
--Si les archiduchesses savaient, disait-elle, que j’ai fait de
la gymnastique en cet accoutrement, elles seraient pétrifiées.
Mais je ne l’ai fait qu’en passant; d’habitude, je m’acquitte de
cet exercice de bon matin ou dans la soirée. Je sais ce qu’on
doit au sang royal.
[17] (page 198). M. Adolphe Aderer se rappelle avoir vu
l’impératrice en 1875, quand elle habitait ce château de
Sassetot, qui regarde la mer et domine l’étroite vallée des
Petites-Dalles. «L’impératrice Elisabeth franchissait à cheval un
champ de blé qui bordait la falaise. Les épis, grêlés et mêlés
de coquelicots, se tendaient vers le soleil pour se réchauffer
de la bise toujours froide envoyée par la mer voisine. Hantée
par les souvenirs des poètes antiques qu’elle préférait, la
cavalière, droite sur un grand cheval, que les barbes des épis
piquaient à ses flancs vigoureux, se croyait plutôt la reine
des Amazones que la souveraine d’un vaste pays, aussi éloigné
de ses yeux que de sa pensée. Un frisson me saisit, parce que
la belle dame s’approcha si près du bord de la falaise qu’il
me parut qu’elle allait le dépasser: un cri d’épouvante me
vint à la gorge. Au même instant, le cheval se retourna d’un
bond, et il reprit sa course de vertige à travers les épis
blonds. Au pays, on me dit que la souveraine se plaisait tous
les jours à ce jeu violent qui valait, le soir, au majordome
du château des réclamations apportées par les propriétaires
des champs traversés: réclamations dont on ne parlait jamais à
l’impératrice pour ne point troubler son sport favori. L’écuyère
passionnée subissait aussi l’influence mystérieuse de la mer,
qu’elle adorait. On avait mis un yacht à sa disposition: elle
lui préférait une petite barque sur laquelle elle partait seule,
avec le fils du maître baigneur des Petites-Dalles, un gamin de
quinze ans. Elle allait ainsi jusqu’à l’une des plagettes du
voisinage, où ses dames d’honneur, qu’on avait menées en voiture
au même endroit, l’attendaient.» Il est curieux de recueillir ces
images auxquelles nous restituons une âme. On sait maintenant à
quoi rêvait cette solitaire dans ses grandes courses et sur la
mer. Plus loin (¿p. 217), nous l’entendrons parler de l’un de ces
chevaux auxquels elle demandait d’affronter la mort.
[18] (page 199). Voir cette scène de l’impératrice au pied de la
Tour de Brunehaut, p. 127, _Scènes et Doctrines du Nationalisme_.
[19] (page 220). M. Christomanos n’a point écrit dans son livre
le voyage à Madère; il a raconté cette anecdote dans la _Nouvelle
Presse libre_, de Vienne, en septembre 1898.
[20] (page 234). _Le Régime de l’Impératrice._--Que l’on m’accuse
de mauvais goût! Mais à titre d’indication sur la physiologie
de cette personne singulière qui nous enlève si haut, loin de
terre, et pour reprendre pied, je demande à transcrire ici le
régime, «régime de jockey anglais», qu’elle suivait: «Lever à
cinq heures, bain d’eau distillée (massage suédois, bain de
vapeur parfois), une heure de marche dehors, s’il fait beau; en
cas de pluie, sous une galerie ou le long d’un corridor. Vers
six heures, une tasse de thé et un seul biscuit, puis deux
heures pour la toilette (pour la coiffure surtout). A dix heures,
déjeuner composé d’une tasse de bouillon, d’un œuf, de quelques
mets faciles à digérer, puis la grande promenade de quatre ou
cinq heures, et tous les sports imaginables. (En escrime, en
natation, en équitation surtout, elle était de première force.
Elle préférait à tout les ascensions.) Était-elle seule? on ne
servait jamais le dîner du soir; si elle avait des hôtes, elle
se bornait à le présider sans y toucher, se contentant de lait
glacé, d’œufs crus et de Porto.» Et en dépit de cette discipline,
des insomnies. On le voit bien par cette belle scène du lever du
soleil sur les terrasses de l’Achilleion. «Je suis toujours ici
avant le lever du soleil.»
[21] (page 243). Je donne tout sec, aux gens d’imagination, un
fait qui peut leur fournir un départ pour la rêverie.
L’impératrice Élisabeth possédait un magnifique collier de
grosses perles qui s’abîmaient. On lui conseilla de les
remettre à la mer. Seule avec un vieux moine du couvent de
_Paléocastrizza_, qui est situé sur un promontoire abrupt de
la côte occidentale de Corfou, elle monta dans une barque.
Ils déposèrent les perles malades dans les rochers marins que
dominent les ruines de l’_Angelokastron_, vieux château fort des
despotes byzantins de l’Epire. Le vieux moine jura le secret.
Il mourut dans le moment même où l’impératrice fut assassinée.
Le collier repose sous la vague, dans le sublime horizon que
préférait cette errante. Ses pensées précieuses trouvèrent-elles
un cœur profond, très loin au-dessous des tempêtes et des regards?
[22] (page 274). Ces méditations, ces analyses, c’est une
méthode intérieure à laquelle je suis resté fidèle jusque
dans la propagande politique (par exemple, quand je fondais
le nationalisme sur la _Terre et les Morts_) et là encore je
me trouvais peut-être en opposition avec des coreligionnaires
qui, pour servir des idées analogues, employaient des moyens
plus extérieurs, plus bruyants. Le «Culte du Moi» répondait
certainement à une disposition de la jeunesse dans les dernières
années, à une disposition qui n’avait pas encore été exprimée et
satisfaite à ce degré. Combien de jeunes lecteurs me l’ont dit et
me le répètent encore. Tel esprit de haute clairvoyance, mais qui
n’acceptait pas ces dispositions ou qui ne les retrouvait pas en
lui, sentait bien pourtant ce qu’elles avaient de fécond. Paul
Bourget écrivait le 15 août 1890:
«Des jeunes gens qui sont entrés dans la vie littéraire depuis
1880, M. Maurice Barrès est certainement le plus célèbre. Il
est aussi celui contre lequel les plus violentes attaques ont
déjà été dirigées. C’est le sort de toutes les personnalités
très distinguées, et par suite très différentes, de passionner
l’opinion ou pour elles ou contre elles, aussitôt qu’elles
apparaissent en pleine lumière. Les âmes originales sont rares,
et le premier effort du vulgaire est de s’acharner à les
détruire, à les abaisser du moins à son niveau. Il y réussit,
hélas! bien souvent et, même quand il semble échouer, l’effort de
résistance aboutit à déformer l’âme originale. Trop d’exemples
attestent cette difficulté pour un moderne de rester lui-même,
indépendant et sincère, ni soumis au monde qui l’entoure, ni
révolté contre lui.--Ah! la destruction de notre vrai _moi_ par
l’esprit de révolte, aussi fatal aux sincérités que les pires
préjugés, qui la dévoilera jamais aux nouveaux venus pour leur
épargner de reprendre la route où se sont enlisés tant de beaux
génies!...
«Ce souci presque douloureux de l’indépendance de son _moi_,
d’une culture de ce _moi_ d’après le type natif, sans concession
de faiblesse, sans outrance de contraste, tel est le premier
trait qui se dessine dans l’œuvre déjà publiée de M. Barrès,
dans ces deux romans d’une si savoureuse nouveauté: _Sous l’Œil
des Barbares_ et l’_Homme libre_. Et, comme d’ordinaire cette
simple syllabe: le _moi_, signifie dans la conversation courante:
les pires instincts du cœur sans amour, il est devenu cela pour
beaucoup de critiques, un apôtre de l’égoïsme. Voyez pourtant
quels malentendus peut créer une petite formule. Si M. Barrès,
au lieu de parler de son _moi_, en philosophe qui ne recule pas
devant un terme un peu technique, avait exprimé sa pensée ainsi:
«Rien n’est plus précieux pour un homme que de garder intactes
ses convictions à lui, ses passions à lui, son Idéal enfin, et
le grand travail de notre jeunesse doit être de découvrir en soi
ces convictions, ces passions, cet Idéal», les mêmes critiques
eussent bien été obligés de reconnaître ce qui eût rendu ce
jeune homme si cher à Michelet,--un courageux, un fervent dévot
de l’Ame humaine. Mais voici qui a aidé encore à ce malentendu:
c’est le courage d’un Parisien obligé de s’armer d’ironie pour
se défendre contre l’assaut des innombrables adversaires prêts
à railler sans cesse tout ce qu’il aime, et c’est la ferveur
d’un enfant de la fin du siècle en qui les besoins de la vie
morale palpitent et souffrent à vide, sans cet aliment de la
foi au mystère du monde, à la réalité vivante et aimante de
l’Inconnaissable, à Dieu, pour tout dire,--et c’est le second
trait de cette nature si profondément éprise de l’indépendance
intellectuelle et sentimentale. Ce passionné d’indépendance est
en même temps une sorte de mystique incroyant qui ne sait pas
prier et qui met au-dessus de tous les livres celui qui d’un bout
à l’autre n’est qu’une prière: l’_Imitation de Notre-Seigneur
Jésus-Christ_.
«Ironique et méprisant par amour d’un Idéal dont il n’aperçoit
pas de principe extérieur à lui-même, anxieux uniquement des
choses de l’Ame et n’acceptant pas la foi qui seule donne une
interprétation ample et profonde aux choses de l’Ame,--tel se
montre le romancier trop compliqué de _Sous l’Œil des Barbares_,
et il résulte de cette double disposition une maladie morale très
singulière, dont un exemple déjà avait été donné par Benjamin
Constant, et qui réside dans l’intermittence de l’émotion.
L’homme qui met son Idéal infiniment haut trouve sans cesse des
défauts qui le froissent dans les objets ou les êtres auxquels
il s’attache, et l’intensité de ses goûts est proportionnée à
l’ardeur de ses enthousiasmes. Leur rapidité aussi,--car il
porte en lui-même un élément d’ironie, et il est immanquable que
cette ironie s’applique à ces objets et à ces êtres aussitôt
qu’il commence de voir ces défauts. «Tout ce qui me faisait
frémir d’amour dans ma jeunesse», disait Alfieri, «me faisait
presque aussitôt éclater de rire.» Cette alternance de l’ironie
et de l’amour devient même si rapide qu’elle aboutit à la plus
singulière des simultanéités et, pour douloureuse qu’elle soit,
elle ne tarde pas à devenir aussi nécessaire, en vertu de cette
loi des réactions qui gouverne le monde moral comme le monde
physique. On se sent sentir davantage à sentir par contradiction,
mais il n’est pas de gymnastique qui épuise davantage toutes
les forces vitales du cœur. Alors, à des dépenses excessives
d’émotion succèdent des atonies étranges, une mort intérieure et
cette triste, cette lourde sécheresse dont _Adolphe_ est le poème
inimitable. Dans cette aridité cependant que devenir, avec une
sensibilité qui souffre de sa torpeur? N’est-il pas un moyen de
galvaniser cette sensibilité? N’y a-t-il pas des procédés pour
échapper à l’_adolphisme_?--Il faut bien créer des mots nouveaux
pour des phénomènes aussi mal étudiés. Son mysticisme incroyant a
conduit M. Barrès à une audacieuse tentative pour appliquer à ses
propres émotions la dialectique morale enseignée par les grands
religieux, par les François de Sales et les Ignace de Loyola, et
c’est toute la genèse de l’_Homme libre_ que cette idée dont je
ne peux qu’indiquer ici le point de départ.
«Le paradoxe qui est au fond d’une pareille thèse, M. Maurice
Barrès a trop de sincérité pour ne pas le découvrir un jour.
Ce jour-là, il prononcera la phrase admirable de notre maître
Michelet: «Je ne peux me passer de Dieu.» Tous les dons si rares
de sa noble nature seront alors éclairés et harmonisés. Mais
n’est-ce pas une communication avec un hors de lui, n’est-ce
pas une foi qu’il cherche quand il parle de cet instinct des
foules dont il a le si profond amour? Ce besoin de l’action qui
l’a saisi et son socialisme attestent encore chez lui cette
soif et cette faim d’une croyance en quelque chose d’autre que
lui-même qui lui permette de vivre enfin d’une vie morale,
complète et féconde. Y parviendra-t-il? Ce que l’action, telle
qu’il l’a choisie, comporte de médiocrités ambiantes n’est pas
l’obstacle. Agir, c’est toujours accepter la mesquinerie de
conditions autour de son Idéal. La plupart des gens ne voient
que ces mesquineries, et, pour conclure ces quelques notes qui
demanderaient un long développement, j’ajouterai que je ne doute
pas qu’elles ne paraissent ridiculement solennelles à beaucoup,
étant donné que pour le monde notre ami est simplement un jeune
romancier, bizarre et tourmenté, qui s’est fait nommer député de
Nancy dans le parti révisionniste, comme Alcibiade fit couper
la queue de son chien légendaire,--par goût du tapage. Ceux qui
jugent ainsi M. Barrès prouvent qu’ils n’ont pas le respect
religieux de cette force saine qui est le talent. Pour moi, celui
qui a écrit certaine page sur le Christ de Léonard de Vinci est
un artiste d’une telle supériorité de pathétique et si fièrement
doué, que je crois lui devoir de le prendre comme il se donne,
comme je sais d’ailleurs qu’il est, pour une âme très sérieuse
et très profonde, et si sincère même dans ses ironies, et c’est
à cause de cela que je regarde avec une si fraternelle anxiété
son chemin vers de nouvelles expériences et que j’attends, comme
je n’attends guère de livre, sa prochaine œuvre, ce _Qualis
artifex pereo!_ qui achèvera les _Barbares_ et l’_Homme libre_.
Et il faudra bien voir alors autre chose qu’un décadent ou qu’un
dilettante dans cet analyste de sa propre mélancolie, le plus
original qui ait paru depuis Baudelaire.»