J’étais assis dans un bureau de rédaction, à corriger les épreuves d’un
article, quand arriva la dépêche de l’assassinat. Il y avait là des
écrivains de l’espèce qu’on appelait jadis «symbolique» ou «décadente»,
c’est-à-dire qui se piquent de raffinement exquis, rejettent toute
discipline et ne mettent rien au-dessus de l’art. Et l’un d’eux, avec
une grande autorité, en tournant sa face ronde vers les cieux, déclara
qu’«en somme, Luccheni était infiniment plus intéressant que cette
femme».
Cette appréciation, qui ne fut pas contestée, me frappa vivement.
Je sortis, sans mot dire, pour aller la méditer dans une magnifique
promenade. Un tel mot demeure pour moi une précieuse expérience; je
le tiens pour un de ces documents qui nous débrouillent les idées,
qui nous font distinguer la véritable nature des êtres sous les
affectations et les masques. C’est une autre question de savoir si le
point de vue esthétique et aristocratique est le meilleur, mais le
problème qui fut solutionné pour moi ce soir-là, c’est de savoir ce
qu’ils valent comme esthètes et comme aristocrates, les poètes qui
préfèrent ce «héros» à cette «héroïne». Je m’explique la misère de
notre littérature récente: c’est goujaterie de l’âme.
Celle qui régla sa vie sur les maximes que nous avons recueillies est
évidemment à cent mille pieds au-dessus des diverses personnes qui sont
spécialement chargées d’avoir des opinions intellectuelles aujourd’hui.
Il semble pourtant qu’un pâtre, pourvu qu’il fût capable d’entendre
le plus naïf roman de Walter Scott, devrait être sensible à cette
silhouette de fée entrevue dans le brouillard allemand.
Les personnes de cette nature, dans tous les milieux, souffrent
beaucoup de la sottise des hommes; elles apprennent qu’il ne fait
pas bon penser tout haut. Si, dans leur jeunesse, elles se laissent
aller parfois à manifester ce qu’il y a de singulier dans leur vie
intérieure, elles le regrettent très vite; dès lors, elles s’effacent
volontairement derrière le personnage qu’il leur faut faire et elles
renoncent à ce qui pourrait leur attirer la haine ou la sympathie.
D’ailleurs, cette solitude claustrale, c’est encore moins prudence
devant la vie qu’obéissance à des instincts et à des goûts de
tristesse; il leur convient d’être ce que tout le monde appelle
«enseveli vivant.»
M. Constantin Christomanos avait-il le droit d’arracher à cet _in pace_
volontaire celle qu’il livre à la société des poètes? Jeune, frémissant
de rêves et né pour leur donner un verbe, il n’a pas su, auprès de
cette impératrice d’une si puissante poésie, crever ses yeux et couper
sa langue. Il raconte ce qu’il a vu, et vraiment ne traduit-il pas
en rythmes admirables les enchantements dont il subit la magie? Si,
enflammé d’une telle approche, il a détourné quelque chose d’un
brasier qui aspirait à se consumer tout, on ne doit pas l’accuser de
rapt, mais de ravissement. Il n’a pu rejeter à la mer la coupe qu’un
hasard providentiel, il doit le croire, lui permettait de soustraire
au gouffre d’oubli. Je n’ai vu nulle part qu’on blâmât les amis de
Virgile, qui refusèrent de détruire l’_Énéide_, comme à son lit de mort
il avait ordonné.
Hélas! tant qu’elle gît sur le sable profond du gouffre, la coupe du
roi de Thulé irrite notre sens du mystère et nous commande de tout
risquer; mais que vaudra-t-elle, si on la fait circuler parmi les
convives recrutés sur la place publique et déjà gorgés de boissons
vulgaires? Plaise au ciel que cette impératrice de la solitude ne
devienne pas un thème littéraire et, comme on dira sans doute, une
figure esthétique! Voyez ce qu’on nous a fait de son cousin Louis II:
un cadavre romantique étendu sur la grève du lac Starnberg et gâté par
les commentaires qui s’y traînent en colonies informes et visqueuses.
Il faut le granit de Pascal, de Rousseau, de Byron, de Chateaubriand
et de Napoléon pour résister à ces parasites; ils déshonorent et
déforment très vite des figures un peu flottantes, capables de susciter
nos méditations, mais qui négligèrent de se réaliser dans une forme
d’art et d’échanger leur mobilité séduisante contre la fixité de la
perfection.
Si nous voulons maintenir autour de cette impératrice l’isolement
qu’elle aimait et qu’on doit tenir pour l’atmosphère de sa beauté,
prodiguons-lui les blâmes qu’aucune âme vigoureuse ne ménage à ces
natures qui méconnaissent le sens de la vie, qui négligent de se
rendre utiles et qui se perdent dans les problèmes insolubles, et par
là puérils, de la contemplation. N’avons-nous pas à notre disposition
une formule mémorable qu’Auguste Comte tenait de Mme Clotilde de
Vaux: «Il est indigne des grands cœurs de répandre le trouble qu’ils
ressentent[21].»