LES VIOLONS CHANTENT: «JAM TRANSIIT».

Je ne sais rien de plus émouvant et qui donne mieux l’impression d’une

fièvre qui veut s’éteindre, d’une génialité cherchant éperdument un

milieu favorable, que les fuites continuelles de cette impératrice;

et, par exemple, ce jour où elle entraîna le jeune Christomanos à

Schœnbrunn, sous une pluie de neige fondue, dans une tempête de vent, à

travers de grandes flaques d’eau. «Nous courons comme des grenouilles

dans les marais, disait-elle. Deux damnés semblent errer dans le monde

infernal. Oui, pour beaucoup de gens, ce serait l’enfer. Mais c’est

mon temps préféré, car il n’est pas pour les autres, je puis en jouir

seule. Cela ressemble aux représentations théâtrales que se faisait

donner le pauvre roi Louis. Toutefois ce plein air est beaucoup plus

grandiose.» Et elle ajoutait: «Certes, je voudrais que l’ouragan fût

encore plus enragé; on se sent alors si proche de toutes les choses et

comme en conversation avec elles!»

On touche ici aux parties les plus élevées de cette rare nature.

Avec le strident des violons tsiganes qui pleurent et qui sourient,

Élisabeth de Bavière laisse jaillir par courtes et brûlantes poussées

l’hymne panthéiste, l’acceptation, la mort volontairement devancée. Et

ce chant, je ne sais s’il monte plus haut dans l’atmosphère raréfiée

des sommets ou soutenu par les profondes clameurs de la mer. «Sur la

mer, dit-elle, ma respiration s’élargit. Elle se règle sur la houle.

Quand les lames deviennent plus larges, je commence à respirer plus

profondément. La mer nous déshumanise, elle ne souffre rien en nous de

l’animalité terrestre. Dans la tempête, je crois souvent que je suis

devenue moi-même une vague écumante.»

Les grands maîtres qui firent leur principale étude d’accepter et de

mourir, de mourir continuellement, s’exprimèrent-ils jamais avec plus

de magnificence que le jour où cette femme déclare: «L’idée de la mort

purifie et fait l’office du jardinier qui arrache la mauvaise herbe

dans son jardin. Mais ce travailleur veut toujours être seul et se

fâche si des curieux regardent par-dessus le mur. Ainsi je me cache la

figure derrière mon ombrelle et mon éventail, pour que l’idée de la

mort puisse jardiner paisiblement en moi.»

Félicitons-nous d’avoir recueilli quelques-unes de ces brûlantes

décharges qui devraient suffire à susciter la grande vie spirituelle

chez l’être le plus morne! Songez que cette personne extraordinaire

faillit s’abîmer sans rien nous trahir des puissances qu’avaient

amassées en elle la préparation des siècles et ses douleurs. Mais

pour contempler face à face l’idéal qu’elle dénude à demi dans ces

grandes vérités voilées, il eût fallu surprendre ses sentiments, ses

sensations, la vaste poussée des vagues au-dessous de sa conscience

claire. Une certaine scène d’incomparable poésie eut pour cadre la

première aube sur la mer de Corfou et les jardins d’Achille.

«Au petit jour, écrit Christomanos, je me suis levé et--sans savoir

pourquoi--j’ai monté tout droit, par l’escalier des dieux, sur la

terrasse d’Hermès. Un blanc reflet surgissait à l’est, derrière

les croupes noires des montagnes, dont les corps immergeaient dans

l’obscurité comme dans les ténèbres de leurs propres ombres. De la

mer à peine visible sous son immense pâleur, le matin montait humide.

Presque toutes les étoiles s’étaient éteintes; Sirius seul, d’une

terrifiante grandeur et magnificence, était au zénith. Au-dessous se

dressait un grand cyprès noir, incliné légèrement sous un souffle de

brise que l’on ne sentait ni entendait... Soudain, je vis l’impératrice

glisser, comme une ombre, entre les colonnes du blanc palais.

Extrêmement surpris de la trouver là à cette heure, je voulus me

retirer; mais elle s’approcha, rapide comme un ange noir qui aurait à

défendre un paradis, et me dit: «Je suis toujours ici, avant le lever

du soleil, pour voir comme tout s’éveille[20]. Il ne faudra plus

monter jusqu’ici à cette heure. C’est le seul moment où je sois tout à

fait seule.»

Magnifique témoignage, que nous laissons retomber faute de documents

sur des rêveries si conjecturales! Sur ses hautes terrasses, le sphinx

a gardé le mot de son énigme. Mais nous sentons bien autre chose que

les plaintes d’une allemande malheureuse: les ravages de la satiété et

la névrose des tout-puissants.

L’audace et l’ironie amère, l’accent sceptique et fataliste,

l’invincible dégoût de toutes choses, la présence perpétuelle de

l’idéal et de la mort, et même ces enfantillages esthétiques d’une

mélancolie qui cherche à se délivrer, me font tenir l’existence

d’Elisabeth d’Autriche comme le poème nihiliste le plus puissant de

parfum qu’on ait jamais respiré dans nos climats. On croirait que des

fusées orientales vinrent, chez cette duchesse en Bavière, irriter le

fond romantique. Toutes ses forces de rêve, elle les astreint à des

cadences que je trouve seulement chez ces incomparables soufis persans

qui couraient le monde dans la familiarité de la mort. Et cette satiété

qui n’empêche aucun frémissement évoque devant mon imagination certains

rêveurs mystérieux des trônes asiatiques.

Bien entendu, je ne prétends point donner par ces rapprochements une

explication; mais--comme un air de musique parfois nous transporte

dans un paysage--l’atmosphère de silence, de fatalité et de beauté un

peu bizarre qui flotte autour de l’impératrice évoque pour moi ces

cours des khalifes où la philosophie du néant, parfois avec mièvrerie,

développe ses sentences au milieu de drames qui la justifient.

Pourquoi poursuivrais-je davantage de rendre intelligibles ces

incomparables angoisses? Ces psaumes monotones, ceux que nous

appelons les heureux de ce monde les ont répétés à maintes reprises

depuis Salomon. Aussi bien, en dehors de l’atmosphère des cours,

nous avons entendu des pensées analogues. Ces états de faiblesse

irritable, ces angoisses sans cause, ces vagues inquiétudes, ces

noires lycanthropies, c’est la sécrétion particulière aux natures

supérieures. Avec une régularité qui mènerait jusqu’au désespoir

les hommes assez imprudents pour s’attarder à réfléchir sur notre

effroyable impuissance, nous mettons éternellement nos pas dans les

pas de nos prédécesseurs. Tous les grands poètes ont souffert, comme

Elisabeth d’Autriche, de la vulgarité du siècle; ils se sont sentis

soulevés, au moins de désir, vers un plus haut idéal; ils ont éprouvé

un éloignement pour les intelligences obtuses et courtes, contentes

d’être, satisfaites du monde et de la destinée. C’est que, sans but et

sans frein, ils souffraient d’un manque de discipline. D’un tel état

peuvent sortir les grandes singularités artistiques ou religieuses

qui sont l’honneur de l’humanité! Qu’importe le fond des doctrines!

C’est l’élan qui fait la morale. Ce qu’un Pascal appelle «vivre pour

l’éternité», c’est ce que nous appelons «s’observer, comprendre le

néant de la vie». Mais cette satiété qui réclame à toutes les minutes

les assaisonnements de la mort, n’impressionne jamais autant que

chez une femme divinisée par sa beauté, par son diadème, par son

malheur qu’elle affrontait dans une perpétuelle méditation, et par son

assassinat qui ne put l’émouvoir, car elle avait devancé la mort.

Quand une brute menée par la Fatalité qui préside aux tragédies

antiques accosta l’impératrice sur le trottoir du lac, près de l’hôtel

Beau-Rivage, sans doute celle-ci participait toujours à ce que le

vulgaire appelle la vie, puisqu’elle réagissait encore, mais, n’ayant

plus de but, de volonté, ni rien qui lui fût, elle était, selon le

philosophe, une étrangère à l’existence et vraiment une morte.

M. Remy de Gourmont a écrit un mot qui mérite d’être recueilli:

«L’homme qui assassina l’impératrice d’Autriche obéit peut-être à

un instinct plus haut que son intelligence; croyant tuer la force,

il poignarda le dédain.» Sans doute, mais encore, plutôt qu’une

dédaigneuse, c’est une absente. _Jam transiit_; _Déjà elle avait passé

outre_... L’imbécile Luccheni a tué une morte.

Le cœur percé de cette petite lame, elle continue encore à marcher.

C’est seulement sur le pont du bateau qu’elle s’affaisse, et alors elle

demande: «Qu’y a-t-il?» C’est elle qui meurt, et elle demande: «Quoi?»

Amori et dolori sacrum: La mort de Venise · 第 33 / 48 题