SENTIMENTALISME MATÉRIALISTE

Je confesse que l’amour infini que je

porte au fond du cœur se trouve toujours

empêché dans son essor lorsqu’il s’adresse

aux réalisations finies de l’essence

parfaite. Je ne sais quelle malheureuse

clairvoyance me montre que tous les êtres

manquent de ceci ou de cela et qu’ainsi ils

ne peuvent pas donner prise à l’amour. Je

dis la même chose de moi-même et je sens

que je ne mérite pas non plus d’être

complètement aimé.

(_Lettre de jeunesse_ de Taine.)

Dans tous ses châteaux, l’impératrice avait fait peindre Titania

caressant la tête d’âne. «C’est la tête d’âne de nos illusions que nous

caressons sans cesse», disait-elle.

Cette princesse singulièrement née jugea-t-elle toutes choses,

comme fait Hamlet, d’après la vie de cour? Une existence infiniment

luxueuse, une humanité infiniment fourbe, développent chez le plus

délicat des êtres d’effroyables tristesses, des satiétés et des

aspirations heureusement inconnues à la foule laborieuse.

M. Christomanos, qui a pris Schopenhauer pour sujet de sa thèse de

doctorat à Innsbruck, interprète l’impératrice à l’allemande. «Plus je

reste auprès d’elle, dit-il, plus se fait forte en moi la pensée que

son existence vacille entre deux mondes. Quand nous errons pendant des

heures sur la grève homérique, tandis qu’elle glisse, le long du clair

rivage de la vie, pareille à une ombre qui a pris corps, tandis que les

vagues éternelles nous assaillent de leurs clameurs, j’ai le sentiment

qu’elle incarne quelque chose qui gît entre la mort et la vie.

Elle-même, dans la solennelle allocution que la mer tient au sable,

ne distingue jamais rien que ceci: des forces et des puissances, plus

impérissables que celles que nous connaissons sur cette île de la vie,

nous revendiquent pour elles.--Presque à chaque fois que nous allons à

la mer, l’impératrice me dit: La mer veut me posséder toujours, elle

sait que je lui appartiens.--L’atmosphère où vit l’impératrice est

autre que celle où nous respirons. De notre point de vue, sa vie est

vraiment un non-vivre; l’on pourrait dire qu’elle se trouve, en tant

même que créature vivante, dans un état qui exclut la vie.»

On trouve dans le «journal» du jeune lecteur quelques notes qui nous

permettent de comprendre à la française la vraie nature morale de sa

souveraine.

.... Elle semblait s’adoucir en se reportant à son enfance. Un jour sur

l’Aja Kyriaki, l’un des sommets de Corfou, elle dit:

--C’est ici seulement que je me plais tout à fait. Ici je pourrais

même renier mon principe (de perpétuelle errante), et rester attachée

pour toujours à cette motte de terre... La mer aujourd’hui est comme

un lac... Je me sens si bien ici chez moi que je ne puis m’empêcher de

penser au lac de Starnberg et à Possenhoffen.

.... Dans l’une de ses longues promenades de Corfou, elle surprit,

sous un bois d’oliviers, des jeunes filles qui dansaient. Les mains

dans les mains et l’une derrière l’autre, elles serpentaient lentement;

une belle enfant aux cheveux noirs les guidait, qui tenait à toute la

chaîne par un mouchoir de soie rouge. La conductrice chantait, puis

toutes les autres reprenaient chaque strophe:

J’ai perdu un mouchoir rouge,

Je le portais sur mon sein--

J’ai perdu un mouchoir rouge...

(Ah! que j’ai froid au cœur!)...

Je l’ai cherché sous le pommier

Où longuement tu m’embrassas--

Je l’ai cherché sous le pommier...

(Ah! vraiment n’était-ce qu’un rêve?)

Je m’élance vers la triste mer,

Où j’ai tant et tant pleuré--

Je m’élance vers la triste mer...

(Ah! pourquoi donc ai-je si mal?)...

Tu peux garder le mouchoir rouge,

Mais rends-moi mon pauvre cœur.

L’impératrice contempla ce spectacle avec ravissement, puis elle dit:

--Nous dansions de la même façon, mes sœurs et moi, à Possenhoffen,

bien que nous ne fussions pas des grecques.

.... Une fois, M. Christomanos lui lisait _Peer Gynt_. Ils arrivèrent

au couplet de Solweig:

Maintenant tout est prêt pour la Pentecôte,

Cher garçon, toujours loin,

Quand viendras-tu?...

--Je veux attendre, attendre,

Si long que ce soit encore.

--Pourquoi l’attendre? dit l’impératrice. Peut-être n’était-il pas

celui qu’elle devait aimer et pour qui elle était née. On se trompe

si souvent dans ses jeunes années. Et l’on veut faire soi-même sa

destinée!... Il se peut bien que le véritable élu l’attendait, lui

aussi.

Il y a quelque chose encore à noter dans le soin qu’elle mettait à

prémunir son jeune lecteur contre les intrigues de la cour: «Ces

gens-là, disait-elle, se nourrissent tous les jours de faisans et de

perdrix, mais une heure sans cancans les ferait mourir.» Elle ajoutait:

«Ah! oui, certainement, on est très dévoué à l’impératrice. Mais

chaque salut a son but, chaque sourire veut être payé... Peut-être même

je dois remercier Dieu d’être impératrice, autrement cela tournerait

mal pour moi.»

Et montrant une petite chambre dont les murs étaient littéralement

couverts de portraits de chevaux, elle les commentait ainsi:

--Tous ces amis, je les ai perdus et je ne gagnai pas un seul à leur

place. Beaucoup de ces chevaux sont allés à la mort pour moi, ce que

nul homme n’eût jamais fait; ils voudraient plutôt m’assassiner...

... Cette prévision déjà peut faire frissonner le lecteur, mais voici

la plus significative anecdote.

Une après-midi, à Corfou, l’impératrice et Christomanos passèrent

devant une hutte, un peu à l’écart d’une ferme, au milieu de grands

arbres noirs. Une faible lueur passait par la porte ouverte. Soudain,

un cri, un seul cri strident et prolongé trancha l’air. Puis il jaillit

de nouveau et avec lui tout un chœur de sons gémissants. C’était une

lamentation de plusieurs femmes qui venait de la hutte éclairée. Il y

eut une pause, puis la complainte reprit plus puissante, pour se rompre

encore une fois. Et au-dessus de ce flot sauvage, fait de quelques

notes, qui montait et baissait comme la mer, de temps à autre s’élevait

une voix unique à qui rien ne pouvait se comparer, qui surpassait toute

terreur en épouvante et toute épée en tranchant.

--Qu’est-ce donc? demanda l’impératrice, avec effroi.

Et d’une voix que M. Christomanos ne lui connaissait pas, elle commanda:

--Allez, voyez ce qui est arrivé.

Il vit sur un sol de terre battue plusieurs femmes accroupies en

cercle. Quelque chose de blanc gisait étendu sur un lit. Une vieille

femme, ses cheveux gris en désordre, était affaissée au milieu du

cercle des autres femmes. Il revint à l’impératrice.

--Quelqu’un est mort! c’est la plainte mortuaire des Grecs.

Elle demanda qui était mort. Il répondit qu’il avait cru voir une

vieille femme gisante sur le lit.

--Voilà que vous vous trompez, dit-elle d’une voix basse. Ce doit être

un enfant de cette femme qui crie plus horriblement que toutes les

autres. Peut-être son fils. Allez vous informer encore une fois.

Mais elle le rappela aussitôt.

--Non, ce n’est pas la peine; je sais que c’est son fils.

Ils continuèrent leur chemin. Après quelques instants de silence, tout

à coup elle dit:

--Pour cette femme, plus rien, plus rien que cela, plus de place en

elle pour autre chose que ce soit. Maintenant, elle épuise toute son

âme d’autrefois.

Après ces mots incomparables, elle se tut pour toute la soirée.

Ces pauvres anecdotes--pauvres, mais suffisantes pour jeter de larges

clartés--permettent, me semble-t-il, de saisir les fils qui relient

cette personne d’exception à l’ordinaire de l’humanité. Nous avons

quelques mots de son cœur, la clef de sa première nature.

C’est une banalité de rappeler le goût qu’elle affichait pour Heine. Il

aide pourtant à la comprendre comme une désabusée.

M. Christomanos lui demandant un jour quel poème de Heine elle

préférait, elle répondit:

--Je les adore tous, car tous ne sont qu’un seul poème: un et le même.

L’incrédulité de Heine quant à sa propre sentimentalité et à son propre

enthousiasme est ma croyance aussi. Les journalistes me font un grand

mérite d’être son admiratrice; ils sont fiers que j’aime leur Heine,

mais j’aime en lui son infini mépris de sa propre humanité et la

tristesse dont les choses de cette terre l’emplissaient.

Si séduisant que soit d’orgueil poétique, de volupté et de solitude,

un tel état d’esprit, avouons pourtant ce qu’on voit, quand on en fait

le tour. Un jour, à Madère[19], un vieillard offrit à l’impératrice un

bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’argent. Plus

loin, sur la route, une jeune et belle fille, aux bras ronds et brunis,

aux lèvres de fleurs de grenade, aux yeux de diamant, lui tendit un

second bouquet de camélias rouges; elle lui donna une pièce d’or. Comme

Christomanos demandait pourquoi de l’argent au vieillard et de l’or à

la jeune fille, l’impératrice répondit:

--C’est qu’elle est belle!...

Qu’il me soit permis de placer sous cette histoire de qualité lyrique

quelques réflexions chagrines, et de signaler le revers de la médaille

que nous présentons dans son beau jour. «La spécialisation excessive

d’une faculté aboutit au néant. Je comprends la fureur des iconoclastes

et des musulmans contre les images. J’admets tous les remords de saint

Augustin sur le trop grand plaisir des yeux. La folie de l’art est

égale à l’abus de l’esprit. Une de ces deux suprématies engendre la

sottise, la dureté du cœur et une immensité d’orgueil et d’égoïsme.

Je me rappelle avoir entendu dire à un artiste: Ne donnez pas à ce

pauvre-là, il est mal drapé; ses guenilles ne lui vont pas bien.»

D’où viennent ces lignes qui s’appliquent fortement à Elisabeth de

Bavière? Je les extrais d’une étude sur l’_École païenne_ où Henri

Heine est pris vivement à partie pour sa «littérature pourrie _de

sentimentalisme matérialiste_». (Janvier 1851.) D’ailleurs, il paraîtra

curieux à certains lecteurs mal informés que cette étude soit de

Baudelaire. On veut voir dans celui-ci le chef d’une école satanique,

quand il est souvent un voisin de Veuillot.

Au moment de l’assassinat, Drumont publia un magnifique article,

intitulé _le Douzième Arbre_, à la fois brutal et religieux, qui

complète et fortifie la thèse de Baudelaire: «... L’impératrice

emportait toujours en voyage les œuvres de Heine, son auteur de

prédilection. Avant d’aller à Preigny présenter ses hommages à la

baronne de Rothschild (c’est en cours de route qu’elle fut assassinée),

cette descendante des Wittelsbach, devenue la femme d’un Habsbourg,

aura peut-être relu, en écoutant le clapotement des eaux du lac, cette

pièce atroce (sur Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine) où le poète

s’égaye sur ces gorges de patriciennes dans lesquelles la hache du

bourreau a fait une large entaille. Elle se sera divertie, peut-être,

de cette reine qu’on ne peut plus friser, parce qu’elle n’a plus de

tête, et de cette dame d’honneur réduite à faire la révérence avec

son derrière... Derrière le Douzième arbre de l’avenue, l’anarchiste

était déjà embusqué et guettait... Il ne faut pas trop rire à la _Belle

Hélène_, lorsqu’on appartient à la famille des Atrides et que l’on est

menacé par les Dieux d’avoir le sort de Klytemnestra...»

Je devais indiquer ce point de vue. Pour bien embrasser un spectacle,

il faut de temps à autre que le spectateur se déplace d’un pas à

gauche, d’un pas à droite...

Amori et dolori sacrum: La mort de Venise · 第 29 / 48 题