QUE NE FAISAIT-ELLE L’IMPÉRATRICE!

Sérieusement, mon cher, peux-tu vivre de la

vie politique ou de ce qu’on appelle la vie

réelle? Peux-tu aimer de toute ton âme autre

chose que les choses parfaites que découvrent

la science et la réflexion intérieure?

(_Lettre de jeunesse de Taine._)

Quelle détresse sous les pierreries de ce diadème! Le lecteur fasciné

s’arrête devant cette âme de désirs qui ne sait où se porter. N’eût-il

pas mieux valu qu’elle maîtrisât ces beaux frémissements et qu’au

lieu d’entretenir sa solitude et ses tristesses, elle s’appliquât aux

devoirs d’une souveraine, puisqu’aussi bien ils lui proposaient une

discipline de vie?

Un jour, tandis qu’on coiffe l’impératrice et que Christomanos donne

sa leçon de grec, l’empereur entre. La coiffeuse s’abîme sur le tapis

comme dans une trappe et s’éloigne. L’empereur invite l’étudiant

à rester et cause avec l’impératrice en hongrois. «L’impératrice

avait sur les traits une expression d’intense attention; ses yeux

regardaient devant elle, comme s’ils voulaient saisir de façon aiguë

et pénétrante un infiniment petit objet; elle répondait à l’empereur

et l’interrompait assez souvent. Parfois, elle haussait les épaules

et esquissait une petite grimace, ce qui faisait rire l’empereur.»

François-Joseph sortit, la coiffeuse rentra et l’impératrice dit en

grec à Christomanos:

--Je viens de faire de la politique avec l’empereur. Je voudrais

pouvoir être utile, mais peut-être suis-je plus avancée en grec. Et

puis, j’ai trop peu de respect pour la politique; je ne la juge pas

digne d’intérêt. Et vous, vous y prenez intérêt?

--Pas trop, Majesté; je la suis seulement dans ses grandes phases,

quand des ministres tombent.

--Ils ne sont là que pour tomber, puis d’autres viennent, dit-elle avec

une nuance curieuse, une sorte de rire intérieur dans la voix.

--Pour moi, Majesté, je m’intéresse davantage à la vie publique en

France.

--Elle est assurément plus amusante. Les gens là-bas savent mieux jouer

la comédie et avec plus d’esprit.

Au bout d’un instant elle ajouta:

--Les politiciens croient conduire les événements et sont toujours

surpris par eux. Chaque ministère porte en soi sa chute et cela dès le

premier instant. La diplomatie n’est là que pour attraper quelque butin

du voisin. Mais tout ce qui arrive arrive de soi-même, par nécessité

intérieure, par maturité. Les diplomates ne font que constater les

faits.

Il faut avouer que ce déterminisme médiocre fait un indigne prétexte

d’abstention. N’y cherchez que l’argument d’une Wittelsbach commandée

par un impérieux besoin de solitude, par l’amour de la fuite.

Les frères de l’impératrice, le duc Louis et le duc Charles-Théodore,

ont renoncé aux prérogatives de leur rang, le premier pour retrouver la

liberté de son cœur, l’autre pour se rendre utile et donner ses soins

aux malades. Elle-même, née romanesque, avait été fort mal élevée.

C’est ce que Mme Arvède Barine a démêlé avec une admirable acuité

féminine:

«Son père, Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière,

était un parent pauvre de la famille impériale d’Autriche. Chargé

d’enfants, absorbé par le souci d’établir les aînés, il travaillait

laborieusement avec sa femme, la duchesse Ludovica, à trouver deux

maris pour leurs grandes filles. On comptait s’occuper de la petite

Elisabeth plus tard, quand les grandes seraient casées. Elisabeth

se trouvait très bien de son rôle de Cendrillon (c’était elle-même

qui s’était baptisée ainsi). Elle profitait de ce que personne ne

la surveillait pour courir le pays et se lier avec tous les paysans

des environs. Ce fut l’origine de ses malheurs. L’enfant grandit en

dehors de l’idée monarchique, dans l’ignorance des sacrifices qu’elle

exige de ses victimes, les têtes couronnées. Les chaumières où elle

s’abritait familièrement pendant l’averse, où elle venait demander

un verre de lait, lui enseignaient une autre leçon, bien dangereuse

pour une future impératrice. Elle y apprenait à connaître les joies

simples des humbles, leur absence de contrainte, et s’accoutumait à

l’idée folle qu’elle pourrait y prétendre. Ce n’était pas sa faute;

personne ne lui avait expliqué ce que c’est qu’une princesse. Ses

parents croyaient avoir du temps devant eux; Elisabeth portait encore

des robes courtes et ne dînait pas à la grande table; on pouvait passer

des semaines entières chez eux, à leur château de Possenhoffen, sans

apercevoir leur Cendrillon. Celle-ci avait seize ans lorsqu’il survint

un grand événement dans sa famille. Le digne couple de Possenhoffen

avait été récompensé de ses peines; la fille aînée venait d’être

demandée en mariage par l’empereur d’Autriche. On attendait le jeune

monarque au château pour célébrer les fiançailles. C’était à la fin

de l’hiver de 1854, aux premières feuilles. François-Joseph arriva. Il

avait vingt-quatre ans. Presque au débarqué, l’idée lui prit d’aller

se promener tout seul dans les bois. Cette fantaisie a peut-être

changé l’avenir de l’Autriche, et d’une partie de l’Europe avec lui.

L’empereur vit venir à lui, sous les grands arbres, une petite fée

vêtue de blanc, d’une beauté merveilleuse. Ses yeux bleus étaient

pleins de lumière, sa chevelure flottante lui tombait jusqu’aux genoux.

Deux grands chiens blancs gambadaient à ses côtés. Tandis que le jeune

prince contemplait cette apparition, la fée s’approcha et lui jeta sans

façon les deux bras autour du cou. C’était sa cousine Elisabeth, qu’on

ne lui avait jamais montrée et qui avait reconnu son futur beau-frère

d’après ses portraits. Le soir même, l’empereur d’Autriche déclarait

à Maximilien-Joseph des Deux-Ponts-Birkenfeld, duc en Bavière, qu’il

avait changé ses projets et qu’il n’épousait plus sa fille aînée, mais

la petite Elisabeth.» (Arvède Barine, _Les Débats_, 8 novembre 1899.)

Le mariage eut lieu le 24 avril 1854. Le plus facile était fait pour

une créature aussi séduisante. Restait d’apprendre et d’accepter

le milieu et les charges d’une souveraine. Ce fut où échoua cette

impératrice de seize ans qui trouva assommant le cérémonial minutieux

et compliqué de la cour de Vienne, qui eut l’imprudence de le laisser

voir et qui, c’est pis encore, rêvait d’idylle sur le trône, de bonheur

tranquille et de fidélité bourgeoise.

C’est par la qualité particulière de sa sensibilité qu’Elisabeth de

Bavière a échoué comme impératrice. Pourtant il lui arriva de trahir

des pensées politiques singulièrement puissantes, vraiment issues de

cette source jaillissante qui la fournissait, sans discontinuer, de

passion et de sérieux.

--Le bonheur que les hommes demandent à la vérité est soumis,

disait-elle, à des lois tragiques. Nous vivons au bord d’un abîme de

misère et de douleur. C’est l’abîme entre notre état d’aujourd’hui et

cet autre dans lequel nous devrions nous trouver. Dès que nous voulons

le franchir, nous nous y précipitons et nous y fracassons. Quand ce

gouffre sera une fois rempli de souffrance humaine et de cadavres de

bonheur, alors on le traversera sans danger.

Peut-on pressentir avec plus de magnificence poétique cette loi que les

nationalistes français ont de leur côté dégagée: tout dépaysement, tout

déclassement, tout déracinement comporte les plus grandes chances de

désastre. Le pourcentage des pertes est considérable. Mais cette rançon

payée, l’individu qui est sorti de sa tradition pour aller à ce qu’il

jugeait la vérité peut se raciner derechef et une société refleurir.

V

Amori et dolori sacrum: La mort de Venise · 第 26 / 48 题