LE CHANT D’UNE BEAUTÉ QUI S’EN VA VERS LA MORT

Avec ses palais d’Orient, ses vastes décors lumineux, ses ruelles, ses

places, ses traghets qui surprennent, avec ses poteaux d’amarre, ses

dômes, ses mâts tendus vers les cieux, avec ses navires aux quais,

Venise chante à l’Adriatique qui la baise d’un flot débile un éternel

opéra.

Désespoir d’une beauté qui s’en va vers la mort. Est-ce le chant d’une

vieille corruptrice ou d’une vierge sacrifiée? Au matin, parfois, dans

Venise, j’entendis Iphigénie, mais les rougeurs du soir ramenaient

Jézabel. De tels enchantements, où l’éternelle jeunesse des nuages et

de l’eau se mêle aux artifices composites des ruines, savent mettre en

activité nos plus profondes réserves.

A chacune de mes visites, j’ai mieux compris, subi la domination d’une

ville qui fait sa splendeur, comme une fusée au bout de sa course, des

forces qu’elle laisse retomber.

En même temps qu’une magnificence écroulée, Venise me paraît ma

jeunesse écoulée: ses influences sont à la racine d’un grand nombre de

mes sentiments. Depuis un siècle, elle n’a plus vécu qu’en une dizaine

de rêveurs qui firent ma nourriture. _Putridini dixi: pater meus es;

mater mea et soror mea vermibus._ «J’ai dit à ce sépulcre qu’il est mon

père; au ver, vous êtes ma mère et ma sœur.»

A chaque fois que je descends les escaliers de sa gare vers ses

gondoles, et dès cette première minute où sa lagune fraîchit sur

mon visage, en vain me suis-je prémuni de quinine, je crois sentir

en moi qui renaissent des millions de bactéries. Tout un poison qui

sommeillait reprend sa virulence. L’orchestre attaque le prélude. Un

chant qu’à peine je soupçonnais commence à s’élever du fond de ma

Lorraine intérieure.

Ceux qui ont besoin de se faire mal contre la vie, de se déchirer sur

leurs pensées, se plaisent dans une ville où nulle beauté n’est sans

tare. On y voit partout les conquêtes de la mort. Comment appliquer

son âme sur la Venise moderne et garder une part ingénue? «Un galant

homme se trouve toujours une patrie.» Mais de celle-ci ceux-là seuls

s’accommodent qui s’acceptent comme diminués, touchés dans leur force,

leur orgueil, leur confiance. Ils ne sont plus des jeunes héros intacts.

Plainte fiévreuse éclaboussant l’espace comme du sang sur le sable,

silence tragique comme une dalle sur un tombeau, peu importe la manière

de réagir contre le premier soufflet de la vie. Il n’appartient à

personne que ce qui est n’ait pas été. Nul homme ne s’est jamais guéri.

Le regard perd sa clarté droite, le cœur son innocente confiance, le

courage sa sécurité. Celui que trahirent une fois des amis n’est plus

un beau fruit sans meurtrissure, celui qui subit un échec, une offense,

ne partira plus jamais comme un beau trait, spontanément à l’appel

qui l’émeut. Je le vois qui tâtonne, hésite. Le son n’a plus sa pureté

exquise.

Que cette lente mort,--comme elle met aux yeux de la biche des larmes

qui l’introduisent dans notre Panthéon intime--soit un principe de

beauté, j’y consens. Un homme qui se défait, c’est tout le pathétique.

Mais qui ne préférerait périr sur le coup? Je ne passe pas une journée

sans que se présente à mon esprit, pour l’empoisonner, ce que m’a

raconté un jour Alphonse Daudet d’un père assis au chevet de son petit

garçon de dix ans, très malade, et qu’il entendit soudain dans le

silence: «Père, cela m’ennuie de mourir.» Un nuage tombe sur la vie.

Levez-vous vite, orages suprêmes!

Orages, levez-vous, accourez. Je marche à toutes les lueurs qui

s’enflamment sur l’horizon. Hélas! à chaque fois, la vague de tristesse

qui s’enfle nous ébranle: on croit qu’elle va nous jeter bas; mais

elle s’éloigne, sitôt que nous sommes couverts de son écume. Venise

laisse tomber sous la vase de sa lagune quelques fragments dessinés

par Sammichele, Tremigiane, les Lombardi, Sansovino ou Palladio. Les

fièvres de Byron, de Musset, de Robert, de Wagner remontent à la

surface des canaux. Je demeure, et la tourmente m’a seulement dénudé

les nerfs.

Pensées fiévreuses du soir, intolérables quand les exagère encore

notre insomnie; pensées mornes du matin debout à notre chevet; images

constantes de notre échec qu’une ville elle-même dégradée nous met

constamment sous les yeux. Un esprit capable d’humilité céderait.

Que de fois, dans Venise, n’ai-je pas médité comme un des plus

autorisés testaments de la gloire la phrase qu’inscrit Lamartine au

front de son œuvre complet: «Si j’avais à recommencer ma vie, je n’y

chercherais pas le bonheur, parce que je sais qu’il n’y est pas, mais

j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence, ces deux

divinités domestiques qui gardent le seuil des moins malheureux.» Le

vaincu de Saint-Point--noble cygne avec une âme d’ange et tel qu’aucun

de nous ne peut prétendre à ses vertus--ne cesse pourtant d’avoir soif

de la vie qu’après que ses puissances se sont épuisées dans toutes les

ivresses. Nous qui manquons d’humilité de cœur, et qui ne voyons pas

derrière notre épaule un chemin de gloire où consoler notre souvenir,

comment pourrions-nous retenir un cri de révolte contre la nécessité

qui ferme à nos rêves leurs routes?

Les églises délitées, les vastes palais ruineux, les îlots de plaisir

où seules la misère et la fièvre se courtisent, les poètes romantiques

qui scandent leurs imprécations font dans Venise un concert plus haut,

mais non pas plus poignant que la musique monotone de chambre close qui

berce un vaincu quand, sur les lagunes, il se gorge de solitude.

De plus en plus, si je suis seul, je ne sais plus me soustraire au

roman vaporeux de la mort. Durant des jours et des semaines, un philtre

d’insensibilité m’isole de la vie. Durci par l’indifférence, je me sens

tout glacé de morne, cependant qu’au secret de mon âme tournoient dix

souvenirs les plus aigus, les dominantes de mon mécontentement. De la

profondeur sous une surface calme. Brillante lagune qui reflétez deux

rives de palais, sous ce miroir mensonger que faites-vous de la Venise

écroulée? Je m’abandonne avec jouissance à la plus stérile mélancolie,

en éprouvant tout ce que ma situation offre de poignant ou d’amer.

Rêveries douloureuses, mais inépuisables, enivrantes. Cilices sous

les brocarts; mais quelles étoffes d’or et d’argent, quelle musique,

quelles combinaisons harmonieuses!

A Bénarès, sous les feux d’un lustre, tandis que les vapeurs bleues

montent des cassolettes, quatre femmes à la ceinture nue, la gorge, les

reins et les jambes enveloppés de soies où tremblent des mouchetures

d’or et d’argent, dansent durant les longues nuits brûlantes. Elles

élèvent, jettent en arrière, laissent retomber languissament leurs

bras; les corps frissonnent, les hanches ondulent, les petits pieds nus

piétinent sourdement les planches, les têtes se renversent pâmées.

Quelle nostalgie immobilise alors les chefs les plus actifs et les

plus fiers? Les heures s’écoulent. Deux cymbales, un chalumeau, un

tambourin, parfois une seule cithare, répètent indéfiniment la phrase

mélancolique et grêle qui se dévide toujours pareille, et toujours

demeure en suspens. Désir qui revient heurter sans trêve et qui ne

trouvera pas à s’assouvir. Flot qui monte et descend l’escalier des

palais de Venise sans laver leur affront, ni consommer leur ruine.

Ces quatre bayadères qui tournoient dans les parfums d’une chambre

close par une nuit accablée d’Orient, ces beautés fières et tristes

qui me rassasient des rêves de la mort et dont je n’ai jamais

satiété, sont-ce des fantômes, une chimère de mon cœur, une pure idée

métaphysique? Je sais leurs noms. L’une murmure: «Tout désirer»;

l’autre réplique: «Tout mépriser»; une troisième renverse la tête et,

belle comme un pur sanglot, me dit: «Je fus offensée»; mais la dernière

signifie: «Vieillir». Ces quatre idées aux mille facettes, ces

danseuses dont nous mourons, en se mêlant, allument tous leurs feux,

et ceux-ci, comment me lasser de les accueillir, de m’y brûler, de les

réfléchir?

Dans cette débauche, aurai-je un compagnon? Je ne me propose point

ici de discipliner mes idées pour que ces belles danseuses fassent un

raisonnement. Je me déchire sur leur beauté. Volupté, douleur? Je ne

sais. Morne insensibilité, exquise émotivité? Je ne veux dire, je ne

puis distinguer.

Qui pourrait être pleinement malheureux s’il trouve dans la souffrance

une suite indéfinie de régions où s’enfoncer et s’enrichir! Tel le

chalut, au soir d’un dragage, remonte à bord du navire le butin

phosphorescent des grandes profondeurs.

J’aime à perdre pied, à lâcher les joncs de la rive, à m’abandonner

au fort courant qui me violente pour me faire son jouet, m’engloutir

à demi et m’entraîner en peu de semaines sur de longs espaces de vie.

Après certaines de ces absences, je me retrouve vieilli de dix ans.

De là mon grand âge. Dans ces courses immenses, et tandis que le

fleuve de tristesse, gravissant ses berges et s’élargissant comme la

mer, me faisait franchir les limites normales d’une destinée, j’étais

baigné, recouvert, envahi, saturé par des ondes ténébreuses dont notre

maigre langage ne peut rendre les puissantes répétitions. Toute cette

tristesse se développait et me portait sans bruit sur des espaces

immenses auxquels je servais de conscience. Où suis-je? Est-ce la nuit

des lagunes? Aurais-je quitté Venise? Eh! que m’importe cette ville

périssable? Elle n’était qu’un quai de marbre où j’attachai quelques

minutes mon embarcation. J’ai rompu toutes les amarres; je me suis

détaché du rivage et des cieux que je connaissais. Que vaut devant une

telle heure l’agonie du plus beau soleil incendiant Venise! C’est ici

vraiment que nous atteignons aux points extrêmes de la sensibilité,

quand le rare s’élargit et se défait dans l’universel, et que notre

imagination, à poursuivre le but sans trêve reculé de nos désirs,

s’abîme dans une lassitude ineffable.

La fièvre était dans Venise comme la cartouche de dynamite obscure

dans la roche. Tout est brisé, vole dans les airs; puis c’est

l’anéantissement. Couche-toi, Venise, sous ta lagune. La plainte chante

encore, mais la belle bouche est morte. L’Océan roule dans la nuit.

Et ses vagues en déferlant orchestrent l’éternel motif de la mort par

excès d’amour de la vie.

STANISLAS DE GUAITA

(1861-1898)

Amori et dolori sacrum: La mort de Venise · 第 16 / 48 题