LES OMBRES QUI FLOTTENT SUR LES COUCHANTS DE L’ADRIATIQUE[2].

Il faut pourtant faire un effort. Ne soyons pas si lâches que d’épeler

Venise, ses pierres, ses eaux, ses rivages et de renoncer à lire sa

pensée. Essayons de lui saisir l’âme. Si nous ne recueillons rien

de la grande Venise commerçante et dominatrice, qu’est-ce donc que

notre augmentation de poids sur ses lagunes? Au risque de laisser en

chemin une partie des sentiments dont un séjour à Venise nous charge,

essayons de les dénombrer. Révisons avec une volonté systématique ce

que nous avons d’abord enregistré à notre insu. Le plaisir d’une longue

réflexion méthodique n’est pas inférieur aux abandons de la rêverie.

Il y a, tout au bas, dans Venise, une population débonnaire, naïve,

ignorante du mal: de vrais pigeons. Oui, des pigeons. Le mouvement de

l’oiseau, son frisson qui monte jusqu’à son cou en soulevant un peu

son duvet, c’est le geste de la Vénitienne écartant soudain les coudes

pour rouler son châle sur la nuque, pour mieux en disposer les plis. Et

puis, son regard si honnête, si doux, content de plaire à l’étranger

sans mauvaise pensée, moins d’une femme qui connaît son prix que d’un

bon animal qui promène et lustre, comme veut la nature, sa beauté!

Les gens du peuple, à Venise, sont pauvres, très pauvres. Aussi leurs

frères, les pigeons de la place Saint-Marc, se méfient-ils. Les chats

aussi se méfient. Parfois, me promenant le soir, j’ai vu un homme

penché dans l’ombre, et puis une longue plainte; l’homme serrait avec

ses deux mains.

Au-dessus de cette plèbe, l’antique aristocratie subsiste, qui habite

toujours ses palais de famille. Désirez-vous y louer un étage, vous

l’aurez tout meublé, et, si vous insistez pour acheter le palais même,

je pense que pour cent mille francs vous obtiendrez une belle demeure

historique (mais il faudra dépenser la même somme pour les réparations

urgentes). Ce n’est point que ces descendants des Magnifiques manquent

d’argent, mais leurs intérêts sont dans leurs propriétés du Veneto. Ils

manquent encore moins d’esprit, mais ils ne sont plus reliés à rien

dans Venise où le patriotisme municipal fut toujours leur vertu et le

service de l’État leur emploi. Quand cette grande tâche qui les portait

leur fut enlevée, ils glissèrent naturellement aux mœurs de leurs

compatriotes, c’est-à-dire à l’indolence.

A travers les siècles, en effet, les Vénitiens, doucement et

despotiquement gouvernés par une étroite oligarchie qui fit de

l’espionnage son principal moyen intérieur, ont vécu dans une telle

méfiance qu’ils se sont désintéressés de la chose publique. Quand la

ville perdit son indépendance, elle ne devint pas triste. En 1824,

Stendhal écrivait: «Les Vénitiens, les plus insouciants et les plus

gais des hommes, se vengent de leurs maîtres et de leurs malheurs

par d’excellentes épigrammes.» Aujourd’hui cette grande République

semble tout bonnement la ville italienne moderne, aimable, cancanière,

à peu près pareille aux autres (du moins pour nos yeux mal avertis

d’étrangers).

La République de Saint-Marc est morte, aussi morte que l’Égypte des

Pharaons. L’une comme l’autre ont laissé des témoignages fastueux,

mais leurs efforts et leur grandeur ne se rattachent plus à rien de

réel. L’activité et l’ordre de l’univers sont à cette heure comme si

Venise la guerrière, la dominante, n’avait point guerroyé ni dominé.

Nul de ceux qui poursuivent les aspects du soleil sur le Grand Canal et

qui prennent des glaces sur la Piazza et qui disent: «Combien j’aime

Venise!» ne signifie par là qu’il recueille l’héritage de volontés

et d’aspirations que symbolise le lion de Saint-Marc. A proprement

parler, pour nous, il n’est plus de Vénitiens. La population réelle de

Venise semble faite de cosmopolites, millionnaires ou artistes, à peu

près fixés dans les vieux palais historiques et sur lesquels passent

d’incessantes caravanes de touristes.

En avril 1797, le général Bonaparte dit au commissaire de la

République: «J’ai 80000 hommes... je ne veux plus d’inquisition, plus

de Sénat... Je serai un Attila pour Venise.» Sur ces terribles menaces,

dans un conseil hâtivement réuni par le doge épouvanté, le procurateur

François Pezaro prononça une phrase qui, plus sûrement encore que

l’épée de Bonaparte, déchire le vieux pacte et désagrège Venise: «C’en

est fait, dit-il de ma patrie. Je ne puis la secourir, mais un galant

homme se trouve toujours une patrie.»

Je vous propose de recueillir ces mots pour y voir dorénavant la devise

de Venise, la formule de sa moralité nouvelle.

Aussi bien, depuis longtemps, elle était en formation, cette Venise

cosmopolite. Il ne serait point malaisé de suivre à travers ses annales

un élément qui l’a toute envahie aujourd’hui. Le seigneur Pococurante,

noble Vénitien, chez qui Voltaire mène Candide, fait voir une belle

satiété de dilettante. Les six rois, de qui le souper parut une

mascarade de carnaval, précèdent dignement les singularités et les

malheurs de don Carlos.

Des causes variées peuvent nous déterminer à un séjour habituel hors

du pays natal; Madère, Cannes, Nice, Monaco, Florence, Rome, Corfou,

attirent, chacune, des catégories différentes d’exilés volontaires.

Les déracinés qui fréquentent Venise sont, plutôt que des amuseurs

mondains, des mélancoliques naturels ou des attristés, des âmes

ardentes et déçues. En effet, pourraient-ils habiter un tel lieu s’ils

ne cherchaient les voluptés de la tristesse? Quelque composite que la

fassent ses origines, la société qui se soumet à l’action d’un si rare

climat doit nécessairement prendre des mœurs communes. Ce n’est point

impunément qu’on s’approprie un même fonds d’images, qu’on enregistre

continuellement des sensations si puissantes et si particulières.

Toute réunion d’hommes, la supposât-on plus incohérente encore que

les cosmopolites qui peuplent aujourd’hui Venise, tend à former une

tradition. Elle travaille instinctivement à mettre debout un type sur

lequel elle se réglera. Nulle société ne peut se passer de modèle: elle

se donne toujours une aristocratie.

Bien des fois, quand la lumière horizontale du soir incendiant Venise

magnifie la pointe de la Dogana et la Salute, qui est en somme une fort

médiocre église, à l’heure où les magies du soleil descendent sur le

canal cependant que les miasmes s’en exhalent, j’ai entendu les airs

du carnaval de Venise, ces airs nostalgiques qui retentissent d’une

génération à l’autre, et j’ai vu les grandes ombres qui chargent d’un

sens riche ces espaces plats. Elles filaient comme les nuages, mais

nuages elles-mêmes, à bien examiner, elles font ici l’essentiel et le

solide, tout le poids dont Venise aggrave les prédispositions de ses

dignes visiteurs.

Les ombres qui flottent sur les couchants de l’Adriatique, au bruit des

angélus de Venise, tendent à soumettre les âmes.

_Gœthe et Chateaubriand._

Un jour, errant sur les canaux, je trouvai près d’un pont, _Ramo dei

fuseri_, une inscription allemande: «Gœthe habita ici du 28 septembre

au 14 octobre 1786.» C’est l’auberge Victoria. Elle fait un bon et

solide palais. Au rez-de-chaussée, il y a un marchand de tapis,

Faust Carrara. Je me plus tout naturellement à chercher si Gœthe

avait promené ici des sentiments qui fussent propres à renouveler ma

curiosité.

En 1786, Gœthe ne donna de soins qu’aux édifices de Palladio qui s’est

formé par l’étude de l’antique romain.

Avec des œillères, lui aussi, Chateaubriand parcourut Venise. Pour

un véritable homme, la discipline, c’est toujours de se priver et de

maintenir fortement sa pensée sur son objet. Rien de pire que des

divertissements et des excitations de hasard, quand il faut veiller

que toutes nos nourritures fortifient un dessein déjà formé. L’auteur

du _Génie du Christianisme_ allait quitter, le 28 juillet 1800, le

môle de la Piazzetta pour quérir aux ruines d’Athènes, de Jérusalem,

de Memphis et de Carthage, les émotions et les images qu’attendaient

ses _Martyrs_. Il mentionne dédaigneusement qu’il a vu dans Venise

«quelques bons tableaux». Comme c’était son génie d’enrichir la

sensibilité catholique, il ne se plut qu’à s’attendrir près des tombes

illustres, dans les églises, tandis que sonnaient les cloches des

hospices et des lazarets...

Quelle opposition dans les deux domaines classique et romantique où

s’enferment ces deux pèlerins! Mais c’est moins par leurs doctrines

que par leur élan que les hommes nous entraînent. Gœthe qui voulait

se former une conception sereine de l’univers, et Chateaubriand

qui courait conquérir la gloire pour mériter à Grenade une jeune

beauté, nous sortent l’un et l’autre des basses préoccupations. Avec

l’_Iphigénie en Tauride_ aussi bien qu’avec les _Martyrs_, nous prenons

en dégoût les asservissements de la vie.

L’Iphigénie allemande, jeune bourgeoise ou princesse, ne dira pas tout

ce que contient son cœur d’exilée. Mais cette captive se sent de grande

race. Ses hautes et fortes pensées sont comprimées, prêtes à éclater.

Iphigénie, sur la falaise barbare de Tauride, quand elle entend son

frère Oreste, exhale une plainte qui nous émeut, comme fait aux landes

bretonnes Lucile caressant René.

Magnifiques annonciateurs! Deux grands poètes, il y a cent ans,

passèrent ici, qui cherchaient des formes pour incarner avec le plus de

noblesse une même idée d’exil,--exil loin du sol natal et des ancêtres,

exil des paradis rêvés. Le jeune Gœthe, si solide, un peu lourd, assuré

envers et contre tout, et le vicomte de Chateaubriand, à la fois

artificiel et le plus sincère des hommes, voilà deux cariatides, deux

beaux pendants au seuil de la Venise cosmopolite.

_Byron._

Sur le sable du Lido, quel est ce rassemblement d’ombres? Mickiewicz,

Sand, Musset, Chateaubriand vieilli lui-même viennent chercher les

traces des chevaux de Byron. On note ici certaine scène de magie. Au

monticule le plus élevé de cette grève, en octobre 1829, par un soir

de lune sans brise, tandis que la mer grondait doucement, Mickiewicz

appuyé contre un arbre eut une belle vision mystique. Il arrivait

de Weimar; l’atmosphère sereine de Gœthe l’avait influencé; elle

le détournait des chemins rudes où l’engageait le sentiment de ses

devoirs propres et de sa destinée. L’âme de Byron lui apparut; elle

le soutint contre cette tentation bien connue de tous les héros. Ce

fut sa transfiguration. Il se détermina irrévocablement à conformer

sa vie extérieure à sa vie intérieure, et, laissant là toute humaine

habileté, à se régler non point sur des calculs personnels, mais, comme

il disait, sur la volonté divine.

Que de belles choses nous rencontrerions s’il nous était loisible de

suivre ce prophète polonais, ce véritable inspiré, mais il ne fait que

traverser Venise où Byron conquiert la place la plus en vue par trois

années d’un séjour presque ininterrompu (de la fin de 1816 au début de

1820).

Souhaitez une occasion de remonter la Brenta sur ces barques lentes qui

seules cheminent encore de Fusine à Padoue. Par un doux et magnifique

automne, tandis qu’aucune lettre de France ne peut ici nous rejoindre,

qu’il fait bon sur cette vieille eau désertée! Les deux rives en

septembre-octobre ont la belle couleur des fruits mûrs. C’est par cette

route que nos aïeux gagnaient Venise, devant une suite continue de

maisons de plaisance que le XVIIIe siècle emplit de musique, d’amour et

de douceur de vivre. Les guides n’en mentionnent même plus le souvenir.

Vainement chercheriez-vous les ruines des villas palladiennes et le

dessin des parcs de plaisir. Cependant après un long temps, quand le

batelier qu’étonne votre caprice vous nomme Mira, accostez, errez dans

cette petite bourgade, car voici l’instant favorable pour évoquer

Byron. Ce n’est plus au Lido qui manque de solitude, ce n’est point au

fort mauvais palais Mocenigo, dont il n’habita somme toute qu’un étage

loué en garni, c’est sur cette rive solitaire, c’est à Mira où il reçut

Shelley et sa chère Guiccioli, la comtesse de seize ans, qu’on peut

trouver encore l’ombre insolente de l’Anglais.

Mais si, pour évoquer Byron, il n’est pas encore assez de tristesse ni

de délaissement sur cette Brenta déchue, allez donc le chercher dans

ses pages vénitiennes, dans le quatrième chant de _Childe Harold_ et

dans le premier du _Don Juan_.

Quand la gloire de Byron ne serait plus que la charpente dénudée qui

survit au feu d’artifice, j’y porterais encore volontiers mes regards.

C’est pour une raison singulière, mais qui ne sait la diversité des

motifs sur quoi chacun de nous compose son Panthéon! J’aime Byron parce

qu’il ressemble au plus fameux ennemi de mon pays, ennemi qui m’est

cher pour ses puissances redoutables elles-mêmes, car nous l’avons

glorieusement vaincu. Tous les portraits de Byron font voir cette

expression énergique jusqu’à la fureur, impudente, avide de risques et

de domination immédiate, magnifique parce qu’elle veut tout briser et

qu’elle se brisera elle-même, qu’on voit au Charles le Téméraire peint

par Hugues van der Goes (dans le Musée de Bruxelles). Ah! cette belle

lèvre inférieure proéminente, chez l’un et l’autre si caractéristique!

Byron le Téméraire! si je parlais pour des hommes libres, je dirais

qu’il fut un scélérat, un merveilleux poète et le plus haut philosophe.

Oui, _Don Juan_ où Venise secrètement collabore (et je ne dis point

seulement par l’influence de l’Arioste, mais encore par une atmosphère

de débauches) est la plus haute philosophie. «A Venise, disait Shelley,

il s’est ruiné la santé. Sa faiblesse était telle qu’il ne pouvait

plus digérer aucune nourriture et il était consumé par la fièvre.»

A l’automne de 1819, Moore lui trouva une certaine bouffissure du

visage. Avec son incomparable puissance cynique, lui-même écrit dans

ses plus belles strophes de Venise: «L’ambition fut mon idole; elle

a été brisée sur les autels de la douleur et du plaisir: ces deux

déités m’ont laissé plus d’un gage où la réflexion peut s’exercer à

plaisir.» Quand il eut trouvé le moyen de pousser sa destinée dans la

voie où il suivait les aventuriers normands et les chevaliers errants,

en même temps qu’il précédait Garibaldi, quand une mort précoce où

l’on voit ses excès interrompit à Missolonghi sa lecture de _Quentin

Durward_, son cerveau, un cerveau formidable, supérieur, dit-on,

à celui de Cuvier, était une masse affreuse, mise en bouillie par

l’alcool, l’opium, certaine tare et tous les abus destructeurs: un

cloaque. Il avait une émotivité formidable: il était perméable à toutes

les puissances qu’a la vie pour nous affecter. Il a fait souffrir,

torturé tout le monde autour de lui; il a aussi exprimé les plus nobles

idées. C’était très naturel qu’il y fût sensible. Dans chacune de nos

tourmentes françaises, n’avons-nous pas vu des personnages qui étaient,

en même temps que des bandits, les êtres les plus accessibles aux

grandes causes généreuses et capables de se faire tuer pour elles? Il a

toujours voulu se détruire, ce Byron.

_Musset et George Sand._

Auprès de ce lord bruyant et de son immense scandale, quel petit

personnage que ce jeune Français de vingt-trois ans, presque un gamin,

et qui, pour venir à Venise, dut obtenir la permission de sa maman.

Ah! la maigre aventure! Une banale histoire d’étudiants et pas très

propre de détails. Mais, prestige des grands écrivains, madame Sand,

dans sa trentième année, svelte, brune, si souple et si nerveuse, nous

dispose à la volupté, et du jeune Musset le nom sonne et craque comme

les bottes vernies d’un dandy fringant et confiant jusqu’à la naïveté

dans les luttes de la vie. Les anciens avaient de belles anecdotes,

familières au menu peuple, où leurs poètes, tour à tour s’essayaient

et que les philosophes eux-mêmes employaient pour donner un corps à

des idées très subtiles. La caravane que deux poètes firent à Venise

en 1834, et dont ils continuent par-delà la mort mille récriminations,

pourrait devenir pour nous quelque chose d’équivalent: leurs fureurs,

largement étalées, rappellent la brouille mémorable de Didon et d’Énée.

De Venise,--où Byron venait de vivre comme un Anglais et n’avait rêvé

que d’un acte qui lui rouvrît l’Angleterre--que connut exactement

Musset? Dans cette saison triste et glacée d’hiver, il errait «à

Saint-Blaise, à la Zuecca». Il y a peu, j’ai suivi la Giudecca jusqu’à

San Biagio, où les coquelicots flamboyaient sous le soleil couchant,

au ras de la lagune; j’ai tourné, puis longé l’ancien cimetière juif

par une rivière dont on fauchait les rives. «Comme elle frissonne!» me

disait un jeune Italien en me montrant la végétation des tombes courbée

par un vent humide; et c’est le mot dont se servait, à Paris, une

jeune femme pour me vanter la Duse: «Elle frissonne si bien!» et c’est

encore l’accent des jeunes Athéniens qui disent de leurs montagnes:

«Elles sont si sereines!» Quel désert et quel ennui pour ceux que leurs

nerfs impatientent! Je croyais voir le jeune Musset--fin, moqueur avec

d’immenses réserves sentimentales, mais que protège une coquille de

sécheresse--vaguer, chercher partout le boulevard de Gand, se distraire

en petites débauches.

Elle était fort misérable, vers 1834, la vie de Venise que moi-même

j’ai connue bien pauvre, il y a vingt années, et que les badauds de

tous rangs sont en train de faire confortable (et allemande), mais

inhabitable, car ils en chassent la solitude. «Me trouvant mal à

l’auberge, a dit Musset, je cherchais vainement un logement. Je ne

rencontrais partout que désert ou une misère épouvantable. A peine si,

quand je sortais le soir pour aller à la Fenice, sur quatre palais

du Grand Canal, j’en voyais un où, au troisième étage, tremblait une

faible lueur; c’était la lampe d’un portier qui ne répondait qu’en

secouant la tête, ou de pauvres diables qu’on y oubliait. J’avais

essayé de louer le premier étage de l’un des palais Mocenigo, les

seuls garnis de toute la ville, et où avait demeuré lord Byron[3]; le

loyer n’en coûtait pas cher, mais nous étions alors en hiver, et le

soleil n’y pénètre jamais. Je frappai un jour à la porte d’un casin

de modeste apparence qui appartenait à une française nommée, je crois,

Adèle; elle tenait maison garnie. Sur ma demande, elle m’introduisit

dans un appartement délabré, chauffé par un seul poêle et meublé de

vieux canapés. C’était pourtant le plus propre que j’eusse vu, et je

l’arrêtai pour un mois; mais je tombai malade peu de temps après, et je

ne pus venir l’habiter.»

Favorable maladie qui sort l’enfant Musset de toute cette médiocrité.

Nous ne remercierons jamais assez quelques bulles de gaz malsain qui

vinrent crever à la surface de l’eau autour de la gondole de Musset.

La malaria de Venise met nécessairement dans l’organisme une certaine

excitation qui le force à produire des images exaltées. En février et

mars 1834, elle alla chercher, dans le fond de ce jeune homme un peu

sec, des puissances qu’il ignorait. Nul doute qu’elle n’y ait aggravé

la tare physiologique, je veux dire ce trouble nerveux, cette puissance

de voir son double, auxquels nous devons les grandes incantations d’un

poète, qui, en dehors de ces délires, est à peu près négligeable.

Les analystes ou, pour parler net, les aliénistes connaissent

parfaitement une sorte d’hallucination qui est la vision de sa

propre image. On trouve des traces nombreuses de ce phénomène dans

la haute littérature. Nulle part on ne le rencontre plus précis,

plus authentique que chez Musset. La sublime _Nuit de décembre_:

«Sur ma route est venu s’asseoir--un malheureux vêtu de noir--qui me

ressemblait comme un frère...» n’est pas une froide invention. Tout me

crie qu’elle est faite de choses vues. Au cours de sa brève carrière,

le génie de ce poète ne se témoigna jamais mieux que lorsqu’il

subissait des reprises de la malaria vénitienne. Dans ces états

fiévreux, les vieilles images de sa catastrophe d’amour, contemporaines

de sa première infection, émergeaient nécessairement sur sa conscience.

Le paludisme de Venise a collaboré activement à toute cette série

d’excitations et de dépressions que nous admirons dans la prose et

dans les vers de ce charmant énergumène.

Le soir, avant de s’endormir, quand il entr’ouvre ses fenêtres sur le

golfe de Saint-Marc, le voyageur descendu à l’hôtel Danieli doit se

dire avec reconnaissance, avec effroi aussi, en un mot avec piété:

«Voici donc le décor où cet enfant subit les malaxations du climat

vénitien.» Mais vingt fois nous traverserons le quartier de San Fantin

et nous ne chercherons pas dans une arrière-cour fort humble, dans

la corte Minelli, la casa Mesani où George Sand, auprès de son beau

taureau Pagello, écrivait diligemment ses _Lettres d’un voyageur_.

N’allons point déranger cette dame!... On sourit et l’on passe.

La justesse d’esprit est une si belle chose que nous l’exigeons des

grands écrivains et ne leur pardonnons point de la gâter chez le

lecteur. Nous réprouvons dans George Sand un symbole glorifié du

désordre. Elle parut telle à Venise, mais, par la suite, nous pouvons

saluer la fécondité, la puissance, la maîtrise de la châtelaine de

Nohant. Tout ce qu’il y a de mauvais et d’irritant chez George Sand,

c’est son romantisme de désorbitée, de désencadrée. Tout ce qu’elle a

de santé, c’est le régionalisme. Tant qu’elle n’eut point trouvé son

terrain, sa pente et son cours, elle faisait une force de destruction.

Cette protestante qui avait des sens se querellait elle-même et nous

obligeait à prendre parti dans son éloquente anarchie intérieure.

Enfin, avec beaucoup d’énergie et une rare sûreté d’instinct, elle

sut se conquérir un milieu, une tradition. A la prendre au total, ses

années d’expérience, loin de nous scandaliser, peuvent nous édifier.

J’admire dans la romancière apaisée du Berry une racinée qui, des

déracinements même dont elle pâtit, sut faire sortir une démonstration

très forte que l’acceptation d’une discipline est moins dure, au

demeurant, que l’entière liberté.

_Léopold Robert._

A vingt-cinq kilomètres de Venise, la vieille petite ville de Chioggia

baigne et s’allonge dans la lagune. Nulle architecture, mais toutes

les barques, toutes les variétés d’engins pour la pêche, et vingt mille

habitants qui vivent de la silencieuse Adriatique. C’est le bon endroit

pour évoquer Léopold Robert qui, pendant ses trois dernières années, de

1832 à 1835, étudia sur cette plage son fameux tableau _Le départ des

pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique_. Il y maria tout naturellement

la misère des Chiojotes avec ses dispositions intérieures.

«Il y a une pensée qui me plaît dans ce _Départ_, écrivait-il; il

annonce la fin de tout.» Après les _Moissonneurs_, chant de confiance

dans la vie, les _Pêcheurs_, c’est le testament qu’un suicidé laisse

sur sa table. Son tableau terminé, Léopold Robert se tua dans le

palazzo Pizani, à San Paolo, dont il occupait un étage. Année 1835.

Si j’aime ce peintre malheureux et sec, c’est qu’il eut dans les

herbages du Jura, au milieu des pâtres et des vaches, l’enfance

virgilienne de Claude Gellée qui, sur ma Moselle, s’imprégnait de

sentiments simples. L’Italie ne détruisit point l’âme extensible

de mon compatriote; comme un beau fruit se nourrit de soleil,

harmonieusement il s’augmenta de beauté. La sécheresse lorraine (de

Callot, de Grandville) n’est point irrémédiable, elle devient aisément

force et souplesse, toscane et romaine. Mais le Suisse Robert écrivait

de Venise: «Je me sens malade du mal de ceux qui désirent trop.»

Suis-je le seul aujourd’hui, dans les salles du Louvre, à chercher

l’_Arrivée des Moissonneurs dans les marais Pontins_ et le _Retour

du pèlerinage à la Madone de l’Arc_? Il ne faut point souhaiter que

nos experts révisent cette gloire pré-romantique. Mais si l’on veut

connaître les raisons qui la justifiaient, on les démêlera aisément

dans l’apologie que Musset fit des _Pêcheurs_ en 1836: Robert a montré

«dans six personnages tout un peuple et tout un pays»; avec puissance,

sagesse, patience (c’est ce que nous appelons sa sécheresse, sa

difficulté), il s’est révélé capable de «renouveler les arts et de

ramener la vérité»; il ne retraçait «de la nature que ce qui est beau,

noble, immortel»; il peignait «le peuple»; il cherchait «la route de

l’avenir là où elle est, dans l’humanité». Les heureux artistes qui,

par la suite et en se divisant la tâche, trouvèrent ce que cherchait

Léopold Robert, ne nous laissent plus sentir dans son œuvre que des

tâtonnements, des efforts, et que le théâtral d’où il voulait s’évader.

Toutefois à Chioggia, son chef-d’œuvre, aujourd’hui rebuté, revit,

reprend un sens et, comment dirais-je?... un parfum. C’est l’anneau que

nul n’essuie à la montre de l’antiquaire, mais que tous voudront baiser

s’il retrouve la jolie main qu’un amoureux jadis bagua. Je rapporte à

la sirène des lagunes cette relique tachée de sang.

Léopold Robert fut un jeune homme timide, hanté de mélancolie

héréditaire (un frère suicidé), sujet à des découragements et que

ce fiévreux climat devait à la fois attirer et détruire. En février

1832, quand il vint travailler à Venise, il souffrait d’un accident

de jeunesse: une jeune femme, de qui le nom fait un excitant pour

l’imagination, l’avait accueilli à Rome avec une douceur, une

simplicité très puissantes sur un jeune Suisse. Cette princesse,

Charlotte Bonaparte, fille de Joseph Bonaparte et belle-sœur de

celui qui devint Napoléon III, se trouva subitement veuve en 1831, à

l’âge de vingt-neuf ans; elle se retira chez sa mère à Florence où

le jeune Léopold Robert continua ses assiduités. Il la plaignait; on

s’accorde à dire qu’elle n’était pas belle; il l’aimait. Un mariage si

disproportionné semblait impossible. L’honnête jeune homme, peu fait

pour dompter une Napoléonide, s’enfuit à Venise. Depuis longtemps il

projetait d’y peindre un brillant carnaval.

C’est quand Venise met son masque de satin noir qu’elle multiplie ses

puissances de tristesse. D’ailleurs, les parties fastueuses de la ville

des Doges ne pouvaient plaire à ce plébéien sentimental. On le vit

errer dans les régions les plus misérables, à Pellestrina, à Chioggia.

«Il faut que je te dise, écrivait-il à un ami, ce qui m’est arrivé

à Chioggia; j’ai eu de ces moments que je ne sais à quoi attribuer.

J’étais dans une mauvaise petite auberge, fatigué d’avoir couru toute

la journée et de n’avoir pas dormi la nuit précédente, enfin je voyais

tout en noir; je prends mon petit carton à lettres pour en commencer

une; impossible de mettre deux mots, je ne pensais qu’à la mort. Je

voyais sous mes yeux les débris d’une jetée battue par les vagues;

enfin j’avais la fièvre, car je souffrais assez. Puis, au moment où je

me sentais arrivé au dernier point, une sainte colère me prend contre

moi de ma faiblesse; je jette tout par terre avec rage, je commence à

me dire les injures les plus mortifiantes; mon amour-propre s’en est

choqué et mon énergie est revenue. Je me suis dit: nous verrons si je

suis une poule mouillée. Je tapais des poings sur la table pour exciter

ma force morale par ma force physique; et dès ce moment je suis tout

remis et je ris de mon aventure.»

Ho, ho! qu’il a tort de rire! Ces excitations et ces dépressions ne

me disent rien qui vaille. La terre étroite de cette extrême lagune,

un ciel d’hiver, des eaux mélancoliques, des types graves et nobles

se marièrent à ses sentiments. Il décida de peindre le _Départ des

pêcheurs de Chioggia pour l’Adriatique_. «Je n’aurais point fait mon

tableau si mon cœur n’eût été plein d’affections. Elles donnent à mon

énergie du ressort. Elles sont pour moi, dans la vie, les degrés qui me

font monter...» Les degrés qui le font monter! Je pense à ces pontons

qu’il y a dans les bains et que l’on gravit pour se jeter à l’eau.

Léopold Robert demandait-il à son travail ce que Le Tasse espéra du

VIIIe chant de la _Jérusalem_? Prétendait-il par la gloire se hausser

jusqu’à son idole? La divinité des lagunes l’entraînait. La Sirène ne

fut jamais que cette fièvre délicieuse qui nous chante et nous convainc

de ne plus vouloir vivre. En vain nos compagnons nous supplient. Leur

activité nous fait horreur. «C’est drôle comme Venise m’a rendu,

disait Léopold Robert: je ne souhaite que la tranquillité. Pouvoir

m’occuper de ma peinture et rendre mes inspirations.» Comme il définit

agréablement son mal! «Toute remplie qu’en soit mon âme, je trouve

cet état moins pénible que le vide du cœur... La raison, le devoir,

le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une

tristesse violente de s’emparer de moi; c’est seulement une mélancolie

qui ne peut nuire à mes travaux.» Sans doute, il a raison: un certain

paludisme est très propre à la sensibilité artistique, mais si son

infection réveille des germes héréditaires, c’est la destinée de notre

race qu’il nous faut accomplir.

Pendant de longues semaines, Léopold Robert fut malade d’une fièvre

cérébrale analogue à celle que, dans la même année et dans la même

Venise, à quelque cent mètres, madame Sand et le docteur Pagello

penchés sur le lit de Musset observaient avec l’involontaire mépris des

gens solides pour les délirants. Toutefois le frère d’un suicidé fait

un terrain plus dangereux qu’un simple épileptique.

En 1835, peu avant le dénouement qu’il n’avait pas encore décidé mais

qui commençait à se développer en lui, Robert écrivit à son neveu

des conseils où manque assurément le point de vue du déterminisme

physiologique, mais qui sont admirables de clairvoyance. «J’ai cru

remarquer chez toi, lui dit-il en substance, le goût de l’isolement,

une pente à philosopher sur les choses et puis à mépriser la société;

ne cède pas à ces dispositions pernicieuses.» On voudrait savoir ce

qu’il advint de ce jeune averti. En mars 1835, Léopold Robert écrivit à

ses sœurs: «Il me semble que je ferais bien d’entreprendre un voyage,

et je ne sais ce qui me retient ici. Je suis comme un paralytique,

moralement parlant: je ne suis plus capable de prendre par moi-même

un parti; il faut donc écouter les autres. Dieu veuille que cette

détermination soit avantageuse à tous! Le bonheur de vous revoir, mes

bien-aimées, sera toujours senti par moi, mais l’idée que j’en ai

maintenant est accompagnée d’un sentiment pénible. Je me figure que

je ne puis plus donner de plaisir à ceux mêmes que j’aime le plus, à

cause de la mélancolie profonde qui semble me suivre partout.» Le 29

mars 1835, il reçut des nouvelles de la princesse Charlotte qui venait

d’accueillir, il n’en fallait pas douter, les tendres hommages d’un

brillant Polonais. Il se fit chanter par deux musiciens allemands le

_Requiem_ de Mozart. Le lendemain, échappant à la surveillance de son

frère, il s’enferma dans son atelier du palais Pizani et se coupa la

gorge devant le _Départ des Pêcheurs_.

Ce printemps de 1835 est magnifique de sentimentalité romantique. C’est

le suicide de Léopold Robert qui brûle avant de mourir les lettres de

sa princesse; c’est la rupture de Vigny avec madame Dorval; c’est le

conflit de Musset avec madame Sand. Et l’on remarque qu’à deux de ces

fièvres le paludisme de Venise collabore activement.

_Théophile Gautier._

Après un tel chuchotement d’intimités, c’est un délice d’écouter le

noble son de violoncelle que met un pur artiste dans cette ville, et

d’entendre sur le vieux thème du _Carnaval de Venise_ la variation de

Gautier:

A travers la folle risée

Que Saint-Marc renvoie au Lido,

Une gamme monte en fusée

Comme au clair de lune un jet d’eau.

A l’air qui jase d’un ton bouffe

Et secoue au vent ses grelots,

Un regret, ramier qu’on étouffe,

Par instants mêle ses sanglots.

Jovial et mélancolique,

Ah! vieux thème du Carnaval,

Où le rire aux larmes réplique,

Que ton charme m’a fait de mal!

Ce pauvre et bon Théophile Gautier, si honnête! il écrit plutôt

lourdement, sans éclairs, sans frissons, mais il se campe avec solidité

devant le fait, devant la pensée, devant la sensation qu’il veut

exprimer, en sorte qu’il parvient toujours à nous les faire toucher et

palper. En 1850, il passa deux mois place Saint-Marc. Il se proposait

d’écrire une série de livres sur Florence, Rome, Naples: il nous donna

du moins une Venise. Dans le minutieux inventaire qu’il a dressé de

cette ville, vous chercheriez vainement une note sur le _mal_ qu’avec

son _charme_ elle lui fit. Depuis _Fortunio_ (1838), dernier livre où

il exprima sa pensée véritable, l’invasion du _cant_, comme il disait,

et la nécessité de se soumettre aux convenances des journaux l’avaient

jeté dans la description purement physique; il n’énonçait plus sa

doctrine, il gardait son idée secrète.

Devrons-nous donc ignorer à jamais les sentiments qu’il promenait

sur les lagunes et ce regret, «ramier qu’on étouffe...»? Un lecteur

superficiel considère peut-être la Venise de Gautier comme une suite

de photographies prises à toutes les heures d’un voyage, mais d’où

naturellement le photographe est absent. Nous ne partageons point

cette manière de voir. Cette riche collection de camées, gravés

dans l’isolement et loin de nos passions, nous renseigne mieux sur

l’histoire morale du XIXe siècle que tant de confessions oratoires

et vaniteuses. Dans la Venise de Gautier, vous prétendez chercher

vainement l’âme; vous dites que ce sont des coquilles sans l’animal,

des pierres dures ciselées en creux. Eh bien! que votre esprit se

prête à la pression de ces intailles: comme autant de cachets, elles

vous imposeront leur empreinte. Et si, les ayant lues, vous entonnez

un hymne esthétique, si vous déclarez: «Je crois à la richesse, à la

beauté et au bonheur», ne vous y trompez pas, c’est le cachet qui se

décrit lui-même: le _Credo_ de Gautier s’est imprimé sur votre âme.

Avec ses yeux nets, Gautier catalogue tous les détails de Venise. Dans

toutes les formes qu’il excelle à saisir, il note avec une obstination

inlassable et tranquille les dégradations modernes. Chacune de ses

pages lentes et précises a un arrière-plan. Derrière les villes et

les paysages qu’il peint et déroule sous nos regards, il se réserve

un royaume de nostalgie, un vaste Eldorado où il réfugie ses dégoûts

d’exilé.

Si j’étais chargé de rédiger un guide-âne, comme on en distribue dans

les concerts pour aider à la compréhension des grandes symphonies, je

dirais à peu près ceci à ceux qui veulent suivre Gautier à Venise:

_Un homme s’imagine qu’il serait mieux où il n’est pas. Il

s’occupe à feuilleter des albums en attendant de pouvoir jouir

des beautés qu’ils représentent._

_Il se berce dans quelque inexprimable rêverie orientale toute

pleine de reflets d’or, imprégnée de parfums étranges et

retentissante de bruits joyeux; il y développe des sentiments

d’élégance, de fierté et de sensualité, et, au lieu de se dire

que par leur nature même de tels états demeurent intérieurs, il

pense qu’il les trouvera réalisés dans d’autres lieux._

_Mais peu à peu il se convainc que toute la terre est gâtée,

et sans cesser de poursuivre les parties excellentes qu’elle

conserve, il éprouve un dégoût fait de saturation et d’exigence,

parce qu’il voudrait participer à la civilisation totale dont il

croit que ces parties sont des survivances fragmentaires._

_Cela produit une satiété particulière: non pas l’ennui que

connaissent les gens qui ont abusé de tout, mais cette nostalgie,

cette grande fatigue que cause une perpétuelle et vaine tension

de l’âme._

Avec quel amer retour sur lui-même Théophile Gautier écrit de son

Fortunio: «Jamais un désir inassouvi ne rentra dans son cœur pour le

dévorer avec des dents de rat!» Chassez l’image d’un matérialiste

lourd, endormi, indifférent. Bien au contraire, c’est un idéaliste

dévasté par sa puissance à concevoir nettement des objets qui le

fuient. Mais cette activité unique et profonde, où Gautier absorbe

toutes ses forces, livre son corps, sa vie, aux circonstances.

_Taine._

Dans ma jeunesse, je fis un long séjour à Venise. D’abord je

passai mon temps à lire sur les palais l’histoire magnifique de la

République,--à contrôler dans les musées et les églises écrasées d’or

les catalogues,--à me réjouir, matin et soir, de la mer, du soleil et

de l’air pur qui égaient la vie,--et sur les petits ponts imprévus à

regarder la tristesse des canaux immobiles entre des murs écussonnés.

Après trois semaines, quand mes nerfs furent moins sensibles à cette

délicate cité, je quittai la Piazza trop envahie de touristes choquants

pour me confiner dans une Venise plus vénitienne. J’écrivis _Un Homme

Libre_. «Pauvre petit livre où ma jeunesse se vantait de son isolement!

J’échappais à l’étouffement du collège, je me libérais, me délivrais

l’âme; je prenais conscience de ma volonté. Ceux qui connaissent la

littérature française déclareront que ce livre eut des suites. Je

me suis étendu, mais il demeure mon expression centrale. Si ma vue

embrasse plus de choses, c’est pourtant du même point de vue que je

regarde[4].» J’habitais _Fondamenta Bragadin_, ce qui me plaisait, car

le noble Bragadin fut écorché vif et parfois il me sembla que, toute

proportion gardée, j’avais reçu un sort analogue.

Je voudrais ramasser en une dizaine de tableaux très brefs les

sensations de mes vagabondages vénitiens. Ces bonheurs légers, c’est

sur la minute qu’il eût fallu les fixer.--Je vois un matin où j’étais

assis, dans la basilique de Saint-Marc, sur les marbres antiques et

frais, tandis que le bon chien muselé de ma propriétaire allongeait

sur mes genoux sa vieille tête de serpent honnête. Et l’un et l’autre

nous regardions avec une parfaite volupté le cabossement des mosaïques,

leurs teintes sombres et fastueuses. Satiété et nostalgie, voilà les

deux mots contradictoires qui rendent le mieux ce qu’il y avait de

sommaire dans ma contemplation. J’étais saturé d’un rêve asiatique

où manquaient toutefois les parfums, les danses et la monotone

cithare.--Je vois au quai des Esclavons le vapeur du Lido chargé de

misses froides. Une barque sous le plein soleil s’approche. Une fille

de dix-sept ans, debout, avec aisance y chantait une chanson éclatante

comme ces vagues qui nous brûlaient les yeux. Ces palais, cette mer,

cet horizon, cette chanteuse et cette voix nerveuse qui frappait un

ciel bleu et or me firent cruellement ressentir la morne hébétude de

ces curieux sans âme. O mouvements de désespoir qu’il y a dans l’excès

du plaisir! Nos mains vides nous déchireront-elles pour trouver dans

notre cœur quelque chose qui nous rassasie, ou vont-elles continuer

de battre le soleil, le vent et la vague? Une odeur fade s’élève des

lagunes.

Dans cette ville de l’inquiétude, je connus toutes les délices

sensuelles. Jamais pourtant, oserai-je le dire? je n’oubliai de sentir

couler lentement les heures. Aux meilleurs détours de cette Venise si

variée et dans une telle surabondance d’imprévu, toujours j’attendais

quelque chose.

Vers le crépuscule, après une journée de travail, quand je débouchais

de mes _Fondamenta Bragadin_ en face de la Giudecca, soudain je voyais

le soleil comme une bête énorme flamboyer au versant d’un ciel délicat,

par-dessus une mer élégante et de tendresse vaporeuse. L’admiration

m’envahissait. «Je suis certainement, pensais-je, devant un des beaux

paysages du monde.» Puis, avec une vitesse singulière de réaction,

mon âme désœuvrée me disait: «Quoi donc! es-tu certain que cela

t’intéresse?»

Un jour je m’étendis sur un banc de marbre, quai des Esclavons, au ras

de la mer; c’était le banc de M. Taine, le banc où il se plut dans son

voyage à Venise, du 20 avril au 2 mai 1864. «Là, dans l’ombre qui est

fraîche, on contemple les merveilleux épanchements du soleil, la mer

encore plus éclatante que le ciel, les longues vagues qui se suivent

apportant sur leur dos des éclairs innombrables et pacifiques, les

petits flots, les remous frétillants sous leurs écailles d’or; plus

loin les églises, les maisons rougeâtres qui s’élèvent comme du milieu

d’une glace polie, et cet éternel ruissellement de splendeur qui semble

un beau sourire... _Le seul moyen efficace de supporter la vie, c’est

d’oublier la vie._» Une telle phrase joint M. Taine à la foule des

ombres qui vaguent sur Venise; il n’y vécut aucune aventure; seulement

quelques heures il rêva sur un banc.

Encore qu’elles fassent un bon abécédaire pour débrouiller le jeune

voyageur, on peut négliger les rédactions de Taine sur Venise, mais ses

rêveries qui flottent sur cette ville n’en sont pas les moins riches

nuages. Il se plut à se disperser l’âme sur la lagune, comme il la

dispersait dans la nature.

Ce fils des puissantes Ardennes fut l’amant du Tintoret, de la même

manière que l’amant des forêts. Certes, il ne permettait point à ces

désordres de la rêverie qu’ils commandassent son activité. Contre la

vie réelle, si pleine de dégoûts et de souffrances, il s’abritait

dans une tâche, dans ses massives constructions. Il se contraignait à

un travail systématique: analyser, classer. Mais sa détente était de

courir la campagne, de s’abîmer dans la contemplation. Ainsi fit-il sur

ce banc de marbre, en face de San Giorgio Maggiore.

Taine eût donné toute son œuvre pour la _Chartreuse de Parme_; sa

peur de la vie ne lui permit jamais les expériences préalables, la

cueillette des fruits d’or trompeurs, nécessaires pour cet âcre

breuvage. Il aima comme des frères Byron et ce Musset dont il avait la

ressemblance[5]; mais la perfection qu’ils poursuivirent, il savait

qu’elle n’existe pas. «Si quelque chose approche de la perfection, ce

n’est pas la femme, c’est l’homme, de sorte que mon idéal serait bien

plutôt une amitié qu’un amour. Il y a plus: j’y ai renoncé. Cette

tristesse calme, ce découragement raisonné qui m’a pris à l’endroit de

la pensée me prend aussi à l’endroit de l’amour; je n’espère pas. _Nul

homme réfléchi ne peut espérer._»

Acceptation de l’échec, connaissance que toute vie, nécessairement,

implique un échec: voilà qui enrichit le sens de cette Venise

considérée comme le refuge des vaincus. Dans la formule du

_découragement raisonné_, elle leur offre un nouvel abri.

Encore une nuance, et, dans ce beau ciel des orages vénitiens, nous

aurons tout l’arc complet.

_Wagner._

En 1853, Wagner, exilé d’Allemagne, écrivait à Liszt que, s’il

n’obtenait pas de rentrer à Weimar, il abandonnerait l’art «pour aller

courir le vaste monde et pour voir s’il ne lui serait pas possible

de trouver encore quelque plaisir à vivre». Liszt lui répondit: «Tu

voudrais vaguer à travers le vaste monde dans l’espoir d’y trouver

vie, jouissances et délices! Ah! comme de tout cœur je souhaiterais

qu’il en pût être ainsi! Mais ne sais-tu donc pas que l’aiguillon de la

blessure dont tu souffres est dans ton propre cœur, que partout tu le

porteras avec toi et que rien ne peut t’en guérir? C’est ta grandeur

qui fait ta misère. L’une et l’autre sont inséparables et doivent te

martyriser, jusqu’à ce que, te reposant dans la foi, tu trouves ta

délivrance... C’est dans le Christ, c’est dans la souffrance résignée

en Dieu qu’est seulement le salut.»

Wagner croyait encore qu’il est quelque part sur la terre un Eldorado

et qu’on y atteint par l’amour. Optimisme à peine digne d’un berger de

romance! Mais qui de nous n’a point, quelque jour, rêvé que la force

d’attraction organiserait naturellement le bonheur, dès l’instant qu’on

abolirait les lois?

En 1854,--fallait-il donc qu’il eût doublé la quarantaine pour

qu’un sang trop chaud cessât d’envoyer à sa cervelle de si épaisses

illusions?--sa philosophie s’épura. Il en vint à s’assurer que le salut

résidait dans le renoncement: «J’ai aujourd’hui un calmant qui m’aide

à trouver le sommeil: c’est le désir ardent et profond de la mort.

Pleine inconscience, évanouissement de tous les rêves, non-être absolu:

telle est la libération finale.»

Wagner était prêt à épandre les ondes infinies, les suaves harmonies

où Tristan et Isolde aspirent à se perdre. En 1857, malheureux de

son impuissance à développer publiquement ses véritables destinées

artistiques, malheureux d’un amour impossible, il se rendit à Venise

pour composer le deuxième acte de _Tristan_.

Je ne souhaite à personne de se soumettre aux influences de cette

sublime tragédie, car ce qu’elle met dans notre sang, c’est une

irritation mortelle, le besoin d’aller au delà, plus outre que

l’humanité. Si les ivresses de la possession ne nous apaisent pas, si

dans une folie d’amour nous continuons à nous déchirer contre la vie,

notre aspiration normale à nous confondre dans l’objet de notre amour

se mue en une sorte de désespoir au bout de quoi il n’est plus rien,

qu’un anéantissement volontaire dans la mort. Vertige, ivresse des

hauts lieux et des sentiments extrêmes! A la cime des vagues où nous

mène _Tristan_, reconnaissons les fièvres qui, la nuit, montent des

lagunes.

Bien souvent, aux fenêtres du palais Giustiniani, aujourd’hui hôtel

de l’Europe, et que Wagner habitait durant l’hiver de 1857, j’ai vu

flotter sur la Venise nocturne les fascinations qui le déterminèrent et

qui furent les moyens mystérieux de son génie. Quand la pire obscurité

pèse sur les canaux, qu’il n’est plus de couleur ni d’architecture, et

que la puissante et claire Salute semble elle-même un fantôme, quand

c’est à peine si le passage d’une barque silencieuse force l’eau à

miroiter, et si les nuages, en glissant dans le ciel, découvrent çà et

là une très faible étoile, la ville enchanteresse trouve moyen tout

de même de percer cette nuit accumulée, et de ce secret solennel elle

s’exhale comme un hymne écrasant d’aridité et de nostalgie... Voilà les

heures, j’en suis assuré, qui de la profonde conscience de ce Germain

surent extraire les déchirantes incantations de Tristan et d’Isolde.

Au reste nous tenons de Wagner lui-même, un texte où l’on voit la

génération du deuxième acte.

Venise, qui s’en étonnera? avait donné à son hôte les insomnies

habituelles, le subtil, le délicieux malaise qu’elle insinue toujours

dans nos veines: «_Une nuit, ne pouvant pas dormir, je m’accoudai sur

mon balcon, et comme je contemplais la vieille ville romanesque des

lagunes, qui gisait devant moi, enveloppée d’ombre, soudain du silence

profond un chant s’éleva_[6]...» Chacune de ces touches, _vieille_,

_romanesque_, _gisante_, _enveloppée d’ombre_, _silencieuse_, que

Wagner emploie spontanément ici pour qualifier Venise, est très

caractéristique des forces de rêverie qu’il accepte de cette ville. De

ce _silence profond, un chant s’élève_. Comment le poète va-t-il le

comprendre?

«_C’était l’appel puissant et rude d’un gondolier veillant sur sa

barque, auquel les échos du canal répondirent jusque dans le plus

grand éloignement; et j’y reconnus la primitive mélopée sur laquelle,

au temps du Tasse, ses vers bien connus ont été adaptés, mais qui

est certainement aussi ancienne que les canaux de Venise et leur

population..._» Merveilleuse décision du génie! Voilà donc que cette

chanson de gondolier devient par la volonté instinctive du poète un

chant _puissant et rude de population primitive_, mais chargé dans la

suite de toute la mollesse, de toute la volupté, de tout le faste que

symbolise ce nom, le plus grand du Midi, le _Tasse_. Toute puissance et

toute rudesse enrichies de toute volupté et venant du fond des siècles!

«_Après une pause solennelle, le dialogue retentissant dans le lointain

s’anima, au point de se fondre en une seule harmonie, puis au loin,

comme auprès, le son s’éteignit dans un nouveau sommeil..._» Le chant

de Venise se tait, c’est Wagner qui se charge de le continuer. Toutes

les puissances de ce grand Allemand sont déchaînées par cet appel; il

se raccorde à cette barbarie primitive, à cette volupté déchirante, et

du silence qui leur succède il fait son domaine.

«_Après cela, que pouvait bien la Venise ondoyante et bariolée

m’apprendre d’elle-même sous les rayons du soleil, que ce rêve sonore

de la nuit ne m’eût pas révélé d’une façon plus profonde et plus

directe?_»

Il n’a fallu que deux temps pour que cet Allemand substituât à cette

ville latine sa Germanie intérieure. Dès la première pause, cette

Venise magnifique par son manque de symétrie, par sa diversité même,

il la réduit à l’unité. Sur la seconde reprise, il la renie, la dit

inutile. Elle est la barque qu’il repousse après qu’il a touché la

rive. Efface-toi, Venise _ondoyante et bariolée_. Par toi, nous avons

atteint le point de vue indéfiniment fécond. Nous savons que les

mouvements de l’âme façonnent le monde extérieur, font éclater les

actes et les faits comme la tulipe s’exhale du magnolier et comme

de la tulipe son parfum. Dès lors, Venise, tu nous deviens inutile;

tu n’es que conséquence et nous sommes l’essentiel, le principe. Tu

nous gênes, tu nous retiens dans un monde inférieur et qu’il faut

dépasser. Effondre-toi sous ta lagune. Que les grandes ondes de l’océan

musical s’épandent, que les vagues sonores noient et anéantissent tous

les accidents! Plus de lumière: la nuit. La nuit fait pour Tristan

le domaine de l’amour, pour le Germain Wagner, le domaine de la vie

intérieure, et, pour Venise, le domaine de la fièvre. Le jour est

dispersion, contrariété, amoindrissement. Sur la route immémoriale

qui va du Nord par-dessus les Alpes, l’Allemagne entendit Juliette à

sa fenêtre de Vérone se désoler du jour que les cris de l’alouette

annoncent et qui la sépare de son tendre jeune homme. Un tel chant

ne saurait s’oublier. La nuit plus belle que le jour! Ce thème

empoisonne notre sang, s’il se développe indéfiniment, avec une ampleur

grandissante, de la passion contenue à la volupté débordante, jusqu’à

la transfiguration dans la mort. Après l’alouette matinale, après

Juliette et Roméo, voici, dans le brouillard, les chants de Tristan

et d’Isolde: «Haine au jour implacable et hostile! O jour perfide,

anathème! Mais toi, nuit, vie sainte d’amour, auguste création de

volupté, désir délicieux de l’éternel sommeil, sans apparence et sans

réveil, recueille-nous dans ton sein, affranchis-moi de l’univers!...

Le monde pâlit, le monde, spectre décevant que le jour place devant

moi, et c’est moi-même qui suis le monde.»

Ces harmonies où Tristan aspire à se perdre et qui flottent autour du

Saint-Graal, Wagner, en 1883, revint les solliciter des bercements et

des fièvres de la lagune. Il travaillait à son opéra des _Pénitents_

sur la légende de Bouddha... Apothéose de Venise, dernier terme de

la série dont nous vîmes les numéros successifs... Avec ses moyens

brutaux, il eût fixé dans ce suprême opéra les sensations que nous

effleurâmes un soir de Venise que nous nous livrions au silence de ses

lagunes et au vent de ses sépulcres. C’est ici que nous aurions touché

les points extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se

défait dans l’universel et que notre imagination, à poursuivre le but

sans cesse reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable.

La musique seule--car nous sommes convaincu qu’il n’y a point

discontinuité entre les arts divers--peut intervenir à cet instant où

la littérature et la peinture depuis longtemps confessent leur échec.

Wagner est mort dans l’entresol du palais Vendramin Calergi, le 13

février 1883, d’une maladie de cœur. Auprès de lui se tenait celle

qu’il obtint de Hans de Bulow par un héroïsme romantique. L’intendant

qui conduit le visiteur de salle en salle dit: «Oh non! ce n’est

pas ici (dans les beaux appartements) qu’il est mort; ici habite

la propriétaire (Madame la duchesse della Grazia); Wagner logeait

au-dessous, dans un appartement plus bas de plafond.» Ce serviteur

sincère, par son accent légèrement dédaigneux, force le passant à

se remémorer des banalités, qui sont d’ailleurs des vérités, sur la

position subalterne d’un aristocrate sans pouvoir réel auprès d’une

puissance de fait comme le grand Allemand.

Que sont les «grandeurs d’établissement», c’est-à-dire les grands

que la coutume installe, auprès de ces magiciens que nous venons de

surprendre dans leur activité obscure quand ils relèvent la domination

de cette Venise abolie et qu’avec ses couleurs et ses odeurs de mort

ils font tout simplement de l’âme! Le _Don Juan_, la _Confession d’un

Enfant du Siècle_, les _Pêcheurs_, l’_Italia_, _Tristan_ demeurent en

suspens sur la ville des lagunes et s’ajoutent, quand nous la visitons,

à nos âmes inertes. Venise au XIXe siècle fait encore des conquêtes.

Le politique l’abandonne à sa décadence, mais Wagner, Taine, Gautier,

Léopold Robert, Sand, Musset, Byron, Chateaubriand et Gœthe forment son

«Conseil des Dix».

--Ils ne sont que neuf, me dit un lecteur.

--Qu’on réserve le dixième siège. Je connais telle candidature.

L’Europe, qui se complut toute dans les images romantiques où les

fièvres de Venise avaient collaboré, cherche aujourd’hui la raison,

l’équilibre, et se vante d’échapper à de tels désordres... Mais aux

canaux de Venise, le sillage des Byron, comme l’ornière d’un char,

maîtrise toujours les gondoles. Ici, l’on ne peut sentir que selon

les poètes. Qu’ils nous enseignent la révolte ou la soumission, cette

ville privée de son sens historique, et qui n’agit plus que par sa

régression, nous enveloppe d’une atmosphère d’irrémédiable échec. Ville

vaincue, convenable aux vaincus. Comme un amant abandonné, au lit de sa

maîtresse, glisse toujours vers le centre où leurs corps réunis d’un

poids plus lourd ont pesé, le véritable voluptueux dans Venise revient

toujours à quelques psaumes monotones... Tel un sultan dépossédé, dans

les veilles bleuâtres d’Asie, des femmes que la nuit embellit, des

roses que la nuit parfume, du jet d’eau que le sérail endormi fait plus

secret, ne reçoit que des confidences sur l’insolence de ses ennemis

triomphants.

Amori et dolori sacrum: La mort de Venise · 第 14 / 48 题