Le secret des puissances qu’a Venise sur les rêveurs, on le saisit mal
tant que l’on étudie une à une ses perfections. Pour nous faire une
philosophie des choses, il faut que notre barque s’éloigne du rivage et
que nous embrassions l’ensemble. Sur la lagune on peut connaître les
états extrêmes où parviendra la ville des doges si nulle intervention
grossière ne contredit sa destinée, si les bandelettes des embaumeurs
ne viennent pas entraver ses successives délivrances, ses mouvements
vers le néant.
A quelques heures de gondole, visitons la brèche où le silence et
le vent de la mort, déjà installés, prophétisent comment finira la
civilisation vénitienne. Dans Saint-Michel, Murano, Mazzorbo, Burano,
Torcello et Saint-François-du-Désert, îlots épars sur cet horizon
désolé, les hommes de jadis essayèrent plusieurs Venises avant de
réussir celle que nous aimons, et le chef-d’œuvre se défera comme
aujourd’hui les maquettes où ils le cherchèrent.
Nulle ville mieux orientée que Venise. Les magnificences du Grand
Canal ont le soleil pour coadjuteur. Si nous passons à la partie
septentrionale, que n’atteignent plus ses rayons directs, déjà le
frissonnement de l’eau, l’atmosphère tout accablée attristent nos sens.
Dès les _fondamente nuove_ où l’on embarque pour ces îles mortes,
l’imagination qui n’est plus soutenue et concentrée par les monuments
de l’art, accepte des impressions plus vagues, se disperse en rêveries
et flotte sur l’horizon de deuil.
La première étape de ce pèlerinage, c’est, après vingt minutes,
Saint-Michel, l’île de la Mort. Ce cimetière de Venise est clos par
un grand mur rouge, et présente une cathédrale de marbre blanc,
avec une maison basse, rouge elle aussi, dont les fenêtres ouvrent
sur les eaux vertes et plates à l’infini de cette mer captive.
Chateaubriand remarqua ces fenêtres, en 1831, quand il se rendait de
Venise à Goritz auprès de Charles X. Chassé jadis du ministère par ses
coreligionnaires, il leur avait dit: «Je vous montrerai que je ne suis
pas de ces hommes qu’on peut offenser sans danger.» Il était de ceux
(au dire de Guizot) envers qui l’ingratitude est périlleuse autant
qu’injuste, car ils la ressentent avec passion et savent se venger sans
trahir. Sa vengeance, maintenant, il la tenait; il allait s’incliner
respectueusement devant le vieillard déchu: «Sire, n’avais-je pas
raison?» Plaisir d’orgueil, satisfaction amère et qui ne rétablit rien.
La gloire sans le pouvoir, c’est la fumée du rôti qu’un autre mange. Le
brisement de la mer sur des pierres délitées qui protègent un charnier
lui aurait donné un rythme large pour le psaume monotone de ses dégoûts.
Bœcklin a peint une «Ile de la Mort» fameuse en Allemagne. Il put
prendre à San Michele son point de départ. Sa toile cherche le tragique
par de longs peupliers lombards, par des cyprès, de lourdes dalles,
par le silence et des eaux noires; mais la joie des gondoliers y
manque qui conduisent ici les cadavres et qui, couchés dans leur
barque mouvante, à la rive du cimetière, plaisantent en caressant un
fiasque. Pour nous désespérer sur notre dernière demeure, il ne faut
pas l’environner d’une horreur générale; c’est nous flatter, c’est un
mensonge; faites-moi voir plutôt l’indifférence: seules pleurent deux
ou trois personnes impuissantes et bientôt elles-mêmes balayées, pour
qu’il en soit de nous et de notre petit clan exactement comme si nous
n’avions pas existé[1].
[1] _On trouvera les notes à la fin du volume._
Franchissons ce digne seuil de notre voyage, cherchons plus avant des
images plus funèbres et plus rares.
Notre gondole oblique de San Michele vers sa voisine, Murano. Tous
les étrangers y visitent les verreries, et les poètes commémorent
les délices de ses jardins, fameux dans toute l’Europe avant que la
République eût fait la conquête de Padoue et que les grands seigneurs
peuplassent la Brenta. C’est ici qu’au milieu des fleurs de l’Orient,
que la nuit faisait plus odorantes, et tandis que la vague balançait
les gondoles à la rive, les voluptueux, les amants discrets et les
politiques venaient s’attarder sous le masque. Mais à travers ces
ruelles et ces sombres canaux, cinq siècles d’art sont trop contrariés
dans leur décomposition pour que les amants eux-mêmes du romanesque, du
douloureux et de l’extrême automne, y puissent séjourner. C’est bien
que les puissants et délicats palais sarrasins, lombards, gothiques,
reçoivent sur leurs marches déjointes l’eau que chasse en glissant
notre barque; c’est bien qu’aux deux rives leurs façades perpétuent la
galerie du rez-de-chaussée, la loge du premier étage, les gracieuses
fenêtres en guipure de pierre et les marbres de couleur; mais pourquoi
des planches, des briques, pourquoi de grossiers matériaux apportés par
la misère sordide étançonnent-ils des œuvres de luxe qui se refusaient
à persévérer dans la vie? Ces logis, abandonnés par l’intelligente
aristocratie de marchands qui les édifia, n’épuiseront pas noblement
leur destin. Dégradés par une appropriation industrielle, ils
deviennent d’ignobles masures, quand ils pouvaient être un pathétique
mémorial. La mort qui les couvre de ses sanies ne leur apporte ni le
repos ni l’anonymat. Notre guide nous désigne des cloaques: «Ici furent
les chambres consacrées à la musique, à la poésie, à l’amour, par de
jeunes patriciennes et par des artistes.» Une telle exploitation de
l’agonie passe en déplaisir le cimetière de San Michele. Puisse-t-il
mentir, ce miroir présenté à Venise! Allons chercher, toujours plus
loin, des précédents qui promettent à la beauté qu’elle mourra intacte.
Sur l’extrême lagune, des îlots flottent, dit-on, où les plus précieux
objets s’abîment sans mélange aux liquéfactions de la mort.
Notre gondole balancée longeait et tournait le mur qui ferme Murano.
Sur ces eaux peu profondes et pâles, qui présentent parfois les
couleurs excessives des fleurs d’automne, nous suivions un chenal
entre des balises, tandis qu’affleurait çà et là un limon mal dissous.
Une voile, violemment colorée d’ocre, coupait seule devant nous le
frémissement brillant de l’air et la solitude de la plaine. Ces vastes
espaces liquides, qui, vers le septentrion, bordent la ville des doges,
sont aussi tristes que la campagne romaine: l’artiste et le philosophe
aiment à peser cette désolation presque palpable et lourde comme la
vraie beauté.
Mazzorbo, Burano au loin émergèrent pareilles à des nymphéas flottants.
Mazzorbo eut jadis des couvents de Bénédictines. Nobles viviers pour
le plaisir! Le doge André Contarini, au XVIe siècle, se faisait un
mérite d’avoir résisté aux séductions des religieuses. Ces belles
complaisantes, sans doute grasses comme des cailles, ont depuis
longtemps augmenté de leur chair pécheresse la maigre terre végétale
de l’îlot. Elles revivent dans les grenades, les figues et le lierre
vigoureux qui composent une parure classique à des ruines informes.
Comme on aime ces fruits, parmi ces décombres et cette misère, de
n’avoir pas désespéré! Ils ont de la rosée le matin, et le soir des
couleurs éclatantes, des parfums plus forts que la fièvre. Sur une
chaussée marécageuse et déserte, ces bouquets espacés d’allègre
végétation semblent l’effort de quelque magie. Les beaux bras des
nonnes impénitentes se tendent encore du rivage sur la mer dans ces
longs acacias.
Un pont de bois réunit Mazzorbo à Burano. Ce second îlot rappelle
Martigues, en Provence, que Charles Maurras m’a fait aimer, mais qui ne
montre ni ces tons roses, ni cette indigence.
Sur le seuil des maisons basses, le long du canal ou dans une rue
pauvre, on voit les dentellières faire leur point fameux, non pas
avec le fuseau, mais avec l’aiguille à coudre. Ces belles affamées se
détruisent la vue pour créer des parures fragiles, dont c’est juste de
dire qu’elles coûtent les yeux de la tête. Les hommes sont pêcheurs,
mais l’Adriatique s’appauvrit de poissons en même temps que la vente
devient moins rémunératrice. Misère nécessite saleté; ces pauvres
pourrissent leur sol que pourrit aussi la lagune.
Dans ce nid de boue, j’ai souhaité que la désolation s’aggravât d’un
degré, afin que l’humanité disparût d’un site où elle ne peut plus se
nourrir. La mort ne rabattrait rien d’un spectacle dont elle fait la
magnificence.
Quand notre gondole, après avoir navigué un quart d’heure dans cet
éternel silence, toucha la boue du rivage, nous suivîmes un sentier, le
long du canal de desséchement, entre deux haies de raisins, de grenades
et de figues mêlés, pour atteindre l’unique place de Torcello, où l’on
trouve la cathédrale de Santa-Maria, l’église de Santa-Fosca et le
Baptistère.
La cathédrale est de cette sorte d’églises qui se rattachent aux
basiliques romaines. Le Baptistère octogonal et le petit temple de
Santa-Fosca appartiennent au noble système byzantin, qui ne donne pas
de perspective longitudinale, mais a pour élément essentiel la coupole
centrale. Quand cette petite place ne nous présenterait pas des beautés
suivant notre goût, ces styles vénérables nous inviteraient du moins à
rêver sur l’histoire. Les joyaux de Torcello ne cèdent à rien de Venise
et sont figés dans une mort aussi forte que Ravenne.
Un vent tragique soufflait sur ces trois sépulcres, qu’une femme
aux longs voiles vint rapidement nous ouvrir. Il semblait qu’elle
fût pressée de retourner chez elle veiller un cadavre. Quand nous
pénétrâmes à Santa-Maria, une moisissure d’eau et de siècles arrêta
notre respiration: le bruit de la lourde porte qui retombait en
s’opposant à l’air et au soleil nous parut le glissement d’une dalle
sur un in-pace. Que ne puis-je lire les mosaïques qui tapissent la
cathédrale! J’y trouverais tout un système dogmatique et poétique;
j’entendrais la voix mystérieuse de l’an mil, car, autant qu’il
décore, cet art explique: il est une écriture figurative. Je ne
sais pas déchiffrer ces magnifiques rébus, et quand je comprendrais
leurs lettres, leur esprit me deviendrait-il intelligible? Pourtant
j’appréciai dix-sept têtes de morts enfilées par les yeux, auxquelles
faisaient pendant dix-sept têtes vivantes avec des boucles d’oreilles.
Élégante variation sur nos frivolités! Cette double brochette nous
convainc mieux que les danses qui bouffonnent aux murs du cimetière à
Bâle.
La pureté, la jeunesse, la grâce de ces trois monuments oubliés dans
cet éternel novembre font la boue malsaine de Torcello voisine, dans
mon amitié, de la prairie pisane, où le Dôme, le Baptistère, la Tour
penchée et le Campo-Santo maintiennent un printemps plus doux que
l’avril sicilien. Sous deux climats moraux différents, Pise et Torcello
sont également excitateurs de l’âme. La prairie pisane et son trèfle
architectural à quatre feuilles s’enorgueillissent d’une féconde
invention artistique, car l’esprit renaissant y soumit la matière à des
lois nouvelles; Torcello se borne à utiliser les fragments antiques
suivant un système traditionnel: l’homme reçoit ses motifs d’action et
des tombes et des berceaux.
La vénérable basilique, le Baptistère et Santa-Fosca furent construits
avec les ruines d’Altina, édifiée, elle-même, par des fugitifs, alors
qu’Attila venait d’anéantir la puissante Aquilée; et cette succession
de désastres, qui tient dans un bref espace de siècles, donne à
l’imagination une vaste perspective. J’eusse aimé de m’y attarder, mais
comment passer plusieurs jours sur ce sol malade? Une fièvre apportée
par l’air et par l’eau le corrompt, cependant que lui-même s’empoisonne
de ses émanations.
De cette terre pourrie, des enfants avaient surgi et augmentaient à
toute minute. On n’imagine pas de pauvres plus sympathiques et plus
abandonnés. MM. Molmenti et Mantovani, historiens véridiques, virent
une femme manger une tranche de polenta avec une galette de terre
pressée en guise de pain. Le jeune troupeau de ces condamnés à la
faim et à la fièvre me poursuivait en m’offrant des trèfles à quatre
feuilles. Enchantés de ma crédulité, ils ravagèrent les ruines, et, ma
gondole déjà loin, ces infortunés marchands de bonheur me tendaient
encore des talismans à pleines poignées.
Au quitter de Torcello et revenant vers Venise, nous côtoyons des
espaces où la pourriture s’est faite liquéfaction. Le gondolier nous
désigne l’emplacement où fut l’Isola delle Donne, «l’île des Dames».
Insalubre et battue de courants marins, cette île, qu’ornaient de
nombreuses églises, devint un nid de serpents et de voleurs; en 1665,
on y transporta les ossements exhumés des églises trop pleines. Confus
amas que l’industrie moderne employe impudemment à raffiner ses sucres.
On affirme que les restes du fameux doge romantique, Marino Faliero,
échouèrent ici pour cet usage. Les poètes, dégoûtés par cette utilité
industrielle, vont jeter par-dessus bord un héros qui pourtant leur
a rendu bien des services. Finir dans la mélasse et dans les poèmes
d’opéra, c’est trop de platitude. Il vaudrait mieux dans un charnier
infâme rassasier les chiens de Jézabel.
Je me penchais vainement sur la lagune polie et homogène pour
distinguer Anania, l’îlot qu’elle a submergé. Les plongeurs visitent,
sous ces eaux mortes, des maisons englouties avec leurs richesses
architecturales. Tandis que j’essayais dans le silence d’entrevoir
ce passé, les minces sons d’une musique qui faisait danser, en
l’honneur de Sainte-Marie-du-Rosaire, dans une salle basse de Burano,
traversèrent ces vastes espaces éblouissants. Le désert donnait cette
fête suave sans spectateurs, mais un peuple entier se fût retenu de
respirer pour n’en pas ternir la délicatesse.
La journée s’avançait quand nous touchâmes à
Saint-François-dans-le-Désert et aux parties les plus sublimes de
désolation. L’heure tardive collaborait avec le paysage. C’est dans cet
îlot que François d’Assise, au retour d’Égypte, débarqua. Il voulut
prier; les oiseaux tapageaient; il leur dit la parole fameuse: «Petits
oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans quoi je ne pourrais
louer Dieu.» En Ombrie c’eût été une gentillesse, mais dans ce décor
tragique cette parole a tout dévasté. Quand il eut fait oraison, le
saint fut coupable de ne pas ranimer le ramage des oiseaux.
«Le soleil d’Assise, dit Dante, épousa une femme à qui, comme à la
mort, personne n’ouvre la porte du plaisir.» Quels sont les amants que
désignent ces paroles mystérieuses? François et la Pauvreté. Voilà un
beau décor pour ce mariage mystique. Un chien aboyait derrière les
hauts murs du couvent des Franciscains qui ne laisse libre sur l’îlot
qu’une étroite bande de désert.
Nul sujet de rêverie ici que la préparation à la mort. Des lieux d’un
tel caractère provoquent chez tous les hommes, moines catholiques
ou passants sceptiques, quelques doctrines qu’ils professent, un
ébranlement de même ordre. Les solitaires chrétiens appelaient vivre
pour l’éternité ce que nous appelons s’observer, comprendre le néant
de la vie. Plongés dans un même milieu, nous élaborons, tous, des
raisonnements et des images analogues. De plus en plus dégoûté des
individus, je penche à croire que nous sommes des automates. Nos élans
les plus lyriques, nos pensées les plus délicates sont d’un ordre tout
à fait grossier et général. Enchaînés les uns aux autres, soumis aux
mêmes réflexes, nous repassons dans les pas et dans les pensées de nos
prédécesseurs.
Je fus averti qu’un tel jour approchait de son terme par les torrents
de sang qui se mêlèrent à la lagune. Le soleil, en la quittant,
ne voulait-il laisser derrière lui qu’une belle assassinée? De
monstrueuses araignées travaillaient à relier de leurs fils les chétifs
arbustes de la rive. Les crabes se hissaient hors de l’eau. C’était
l’heure de la plus active fermentation, et pour gagner Venise j’avais
encore un long temps de gondole.
L’eau qui entoure San Francesco est plus morte que sur aucun point
de cette mer esclave. Nous serpentions dans un chenal étroit, à
travers des terres demi-noyées et faites d’herbes pourries, d’où
se levaient de grands oiseaux. Tout auprès de nous, les perches
dressées pour avertir les bateliers semblaient des tracés posés sur
un tableau sublime pour guider d’inhabiles copistes. Là-bas, sur
notre droite, Venise, au ras de la mer, s’étendait et devait faire
une barre plus importante à mesure que le soleil s’anéantissait. Des
colorations fantastiques se succédèrent qui eussent forcé à s’émouvoir
l’âme la plus indigente. C’étaient tantôt des gammes sombres et ces
verts profonds qui sont propres aux ruelles mystérieuses de Venise;
tantôt ces jaunes, ces orangés, ces bleus avec lesquels jouent les
décorateurs japonais. Tandis qu’à l’Occident le ciel se liquéfiait dans
une mer ardente, sur nos têtes des nuages enivrants de magnificence
renouvelaient perpétuellement leurs formes, et la lumière crépusculaire
les pénétrait, les saturait de ses feux innombrables. Leurs couleurs
tendres et déchirantes de lyrisme se réfléchissaient dans la lagune, de
façon que nous glissions sur les cieux. Ils nous couvraient, ils nous
portaient, ils nous enveloppaient d’une splendeur totale, et, si je
puis dire, palpable. Vaincus par ces grandes magies, nous avions perdu
toute notion du réel, quand des taches graves apparurent, grandirent
sur l’eau, puis nous prirent dans leur ombre. C’étaient les monuments
des doges.
Nous rentrâmes dans la ville avec un sentiment de stupeur et de regret,
avec la courbature générale que dut avoir Lazare à sa résurrection.
Au sortir des sépulcres de Burano, de Torcello et de Mazzorbo, nous
venions d’être ravis, la fièvre aidant, jusqu’aux fulgurations que les
croyants placent après la mort.
Au reste, il est impossible de rapporter l’agonie du soleil sur la
lagune vénitienne. Après s’être prodigué jusqu’à nous contraindre à
sortir de notre personnalité, il nous touche le front d’un dernier
rayon pour nous dire: «Et maintenant, oublie; il ne faut pas que ces
choses soient révélées.» C’est qu’alors nous atteignons aux points
extrêmes de la sensibilité, quand le rare s’élargit et se défait dans
l’universel, et que notre imagination, à poursuivre le but sans trêve
reculé de nos désirs, s’abîme dans une lassitude ineffable. La nuit qui
succède à ces aspects extraordinaires envahit aussi notre cerveau, et
leur conjuration ne nous laisse que des souvenirs vacillants.
Je suis allé respirer un myrte du désert: comment prouver son parfum,
dont la poésie provient de ce qu’il se dissipe stérilement et retombe
aux miasmes d’un rivage décrié!