Je plains Venise au point où les siècles l’abandonnèrent, mais je ne
voudrais point que ma plainte la relevât. C’est une bizarrerie; s’il
faut l’expliquer, je décrirai, entre mille impressions qui, selon moi,
la justifient, ce que j’éprouvai quand M. Franchetti restaura la Cà
d’Oro.
Pendant longtemps notre plaisir, devant ce chef-d’œuvre du gothique
vénitien, eut la qualité douloureuse qu’inspire une beauté imprudente,
si elle n’oppose aux fièvres que ses grâces. «Eh! quoi, se disait-on,
avec sa galerie du bas et ses deux loges superposées, avec ses colonnes
et ses arcs transparents au soleil qui les baigne, et si délicatement
ouvragée que le courant d’air du canal devrait suffire à la déchirer
comme une dentelle de femme, cette maison d’Ariel vit depuis le XIVe
siècle? Comment ne pas s’attendrir d’une telle vaillance? Que n’ai-je
la fortune d’intervenir dans les destinées de ce petit palais! Je
voudrais le secourir.»
Le secours est venu. L’harmonieuse, l’aérienne demeure ne demande plus
notre compassion, elle prétend à notre hommage admiratif. Avec plaisir,
je le lui portai, mais tout de suite comme elle me parut luxueuse et
d’un goût trop riche! Je me sentis froid pour un art qu’aucun mystère
ne baignait plus.
En face de cet heureux joyau qu’admiraient de nombreuses barques, et
sur ce Grand Canal inondé de soleil, l’image s’offrit à moi, avec une
grâce irrésistible, des régions écartées de Venise.
A côté de cette voie pompeuse où l’on parvient à maintenir, tant bien
que mal, quelques beaux instants de l’apogée vénitienne, tous les
petits sentiers de pierre ou d’eau, _rio_, _fondamenta_, _salizzada_,
_calle_, continuent lentement leur régression. Ce réseau solitaire
nous invite au plaisir délicat du repliement. J’y désirai revoir,
entre mille perles malades, l’humble et délaissée Sainte-Alvise.
Sur la droite de la Cà d’Oro, par le rio San Felice, mon gondolier
s’engagea...
Le charme puissant de ces petits canaux, pleins d’ombre dans le bas et
violemment illuminés au faîte, vient en partie du contraste de leur
fraîcheur avec la réverbération du soleil sur les eaux plus larges.
Jusqu’à midi, dans ses quartiers pauvres et resserrés, Venise a cette
jeunesse étincelante qui, dès neuf heures, disparaît de la campagne
avec la rosée. Et puis, que les cris sont jolis dans son grand silence!
Ce silence, à bien l’observer, n’est pas absence de bruits, mais
absence de rumeur sourde: tous les sons courent nets et intacts dans
cet air limpide où les murailles les rejettent sur la surface de la
lagune qui, elle-même, les réfléchit sans les mêler. C’est ainsi que,
dans les solitudes forestières, les trilles des oiseaux, parce qu’ils
gardent pour notre oreille une signification précise, font valoir le
repos plutôt qu’ils ne le rompent.
Le mouvement des ondes sonores va sur Venise, comme l’ondulation
perpétuelle de l’eau, sans heurts et sans fatigue. Les sons jamais ne
nous y donnent de chocs; on les goûte, on connaît leurs qualités, leurs
sens. Tandis que l’eau se déplace avec un frais murmure sous le poids
de mon gondolier, j’entends au loin s’approcher, s’effacer les pas d’un
promeneur invisible, dont je distingue la jeunesse légère ou l’âge
alourdi, et dans ces quartiers solitaires la chaussure d’un étranger ne
fait pas le claquement des sandales de bois d’une humble Vénitienne.
Inappréciable netteté de ces sensations qui viennent avec abondance
émerger sur notre organisme délicieusement hyperesthésié! Une telle
tension nerveuse serait intolérable dans un climat sec, mais Venise
nous baigne et, sauf les jours de sirocco, ne nous laisse pas savoir
que nos nerfs sont à vif.
Pour les yeux non plus, rien n’est incertain ou confus dans Venise.
Nous y recueillons sans trêve des images distinctes, qui jamais ne se
heurtent, et, de quelque point qu’on les embrasse, elles se disposent
merveilleusement. La pauvre loque jaune, violette ou rouge, qui sèche
sur une fenêtre, fait à elle seule une valeur somptueuse, en même temps
qu’elle concourt au romantisme général du palazzo, rose et lumineux par
en haut, vert et humide par en bas, et de tout le canal qui s’enfonce
avec ses barques stationnaires, avec ses poteaux d’amarre, avec ses
eaux miroitantes ou mornes. Dans ces paysages de pierre, si de quelque
petit jardin un arbre élève ses hautes branches et par-dessus un
mur les abaisse sur le sentier d’eau qui les reflète, cette rareté
végétale ajoute un miracle de jeunesse aux prodigalités de l’invention
architectonique.
Bien que les choses vénitiennes soient servies par des jeux de
lumière, il ne faudrait pas aller jusqu’à dire: «Ce sont des artifices
de théâtre, toutes les combinaisons des nuages et de l’eau», car
au milieu d’une mise en scène assez savante pour que des torchons
délavés semblent les voiles d’une sultane invisible et pour qu’un
tilleul malingre chante, si j’ose dire, et devienne, au tournant d’un
canal, une voix sublime, il y a des ingénuités déconcertantes: sur ses
arrière-plans, cette Venise courtisane disperse des perfections qu’un
musée exalterait dans sa salle d’honneur. Ce matin d’octobre, sur le
chemin parcouru trente fois par où je gagne Sainte-Alvise, je fais
encore des découvertes. Les feuilles rouges d’une vigne masquent au
mur une Vierge de quelque Sansovino, une belle vierge réaliste qu’on
entrevoit humble et belle comme un fruit et que l’artiste plein de goût
posa lui-même dans cette place.
Mélancolie délicieuse de ces palais déshonorés par des fenêtres closes
de planches, pillés par tous les marchands et plus dignes d’amour dans
cette détresse que leurs frères du Grand Canal, réparés, irréparables,
où je crois voir à la loggia le visage de Jézabel.
Auprès de Sainte-Marie-de-la-Miséricorde, ma barque franchit un des
rares ponts de bois qui subsistent du moyen âge. Puis la porte de
l’ancienne Scuola me présente, au-dessus d’un arc exquis, des figures
touchantes d’humilité et d’élégance, cependant qu’à côté de ce précieux
morceau gothique, l’Église de la Miséricorde ne veut pas que je
néglige les moyens d’étonner dont la surchargèrent les Bolonais du
XVIIe siècle. Deux mouvements encore de mon gondolier, et pour qu’ici
toutes les puissances de Venise, sans se confondre, s’affirment, voici
le palais délabré où vécut vingt années et mourut le Titan Tintoret,
auteur de cette _Crucifixion_ (à la Scuola San Rocco) dont je m’étonne
que les innombrables personnages, si furieux de vie, aient pu tenir en
même temps dans un cerveau.
Je regarde les balcons croulants d’où cet homme, lourd d’une œuvre
qui déconcerte notre expérience des forces humaines, a puisé dans les
pompes du levant et du couchant son incomparable tragique. C’était
un dur vieillard, et qui devint farouche quand il perdit sa fille
Maria, avec qui sa coutume était d’emplir de beaux concerts cette
heureuse maison. Si le portrait que l’on appelle _la fille du Greco_
(aujourd’hui dans la collection de sir Stirling Maxwell, à Londres)
doit être restitué, comme certains pensent, au Tintoret, je voudrais
que ce fût l’image de sa chère Maria...
Michel-Ange, Shakspeare, Beethoven, Balzac, et je penche à leur
adjoindre ce Tintoret, veulent abattre à coups de front--front de
béliers sublimes, comme celui du _Moïse_ cornu--les parois qui
emprisonnent l’intelligence humaine. Éternel _Ignorabimus_! Tous et
toujours nous demeurerons emprisonnés dans notre ignorance. Mais
à l’intérieur de ces hautes murailles qui cernent l’humanité, le
génie subit une pire solitude: d’épaisses cloisons l’isolent de ses
contemporains. Dans cette maison demi-éboulée qu’habitent encore,
paraît-il, ses lointains héritiers, Tintoret subit l’abandon, puis la
mort. On dit que les grands artistes, avant que tombe sur eux la nuit
définitive, connaissent une suprême illumination, un jet plus haut de
leur génie. Beethoven, dans son dernier moment, recouvra l’ouïe et
la voix; il s’en servit pour répéter certains accords qu’il appelait
ses «prières à Dieu». Par lesquels de leurs personnages Shakspeare et
Balzac se virent-ils assister au seuil de la mort?
C’est une grande audace qu’un passant ose s’interroger sur les pensées
d’agonie, sur les «prières à Dieu» du Tintoret; mais il y a dans Venise
cette douce sociabilité, cette atmosphère exquise et simple dont un
salon aristocratique enveloppe le plus insignifiant invité au point
de lui donner la brève illusion qu’il est de la famille. Un étranger,
que son aigre pays ne préparait point à s’associer à ces magnificences
excessives, va tout naturellement dans l’église voisine, à la Madona
del Orto, saluer avec sympathie la tombe du Tintoret.
Le lecteur excusera-t-il que, depuis la Cà d’Oro, nous naviguions si
lentement vers la petite église Sainte-Alvise, située à la pointe
nord-ouest de Venise, mais où, tout de même, nous pouvions arriver
en vingt minutes? Je cherche à rendre sensibles les impressions
d’une flânerie du matin. C’est une des cent promenades, en dehors des
magnificences classées, dans la pleine et abondante vie vénitienne.
Les guides ignorent Sainte-Alvise, que Burckhardt se borne à
mentionner, et le seul Ruskin la célèbre éperdument. L’abandon de tout
ce quartier, son silence, l’herbe qui croît et la présence continuelle
du passé collaborent à la physionomie d’une telle petite église, un peu
en recul sur son perron de trois marches, dans une place déserte, usée
lentement par le clapotis de l’eau, mais où la limpidité de l’air ne
laisse pas déposer une poussière.
On trouve à Sainte-Alvise de belles œuvres de Tiepolo et des petits
tableaux puérils, les premiers que peignit Carpaccio. Quelle virtuosité
tendre et lyrique dans ces Tiepolo! S’il peignit alternativement,
comme je le crois, des ballets et des opéras, ne cherchez point ici
des jambes adorables, mais l’un de ses grands airs, une composition
héroïque et romanesque que baigne l’atmosphère du Tasse ou de
l’Arioste. Avec les mêmes qualités que sa Cléopâtre du palais Labbia,
c’est une brillante variation sur le thème de Jésus entre les larrons.
Pour prendre le bon point de vue sur cette toile, gravissez une tribune
branlante parmi les toiles d’araignées: voici l’orgueil romain qui joue
de la trompette, un fier cheval (auprès de qui celui d’Henri Regnault
et du général Prim se donne bien du mal pour avoir des reins), et puis
les deux bandits juifs. Cette trompette toujours et surtout! elle
emplit les oreilles du spectateur: c’est elle qui précipite dans les
airs ces fanfares de couleurs. Quant aux disciples, grands, élégants
dans leur douleur, quel noble deuil de patriciens! La pompe de Tiepolo
est très propre à désobliger les personnes qui ont de l’humilité d’âme.
Elle contraste avec les huit tableautins que peignit Carpaccio dans
sa première enfance. Sur de telles reliques, vous pensez si Ruskin
s’excite! Les visiteurs que leur tempérament, leur sexe féminin, leur
religion anglicane et surtout leur virginité, disposent à supporter
les bavardages ruskiniens, goûteront un plaisir complet s’ils songent
que Carpaccio, quand il s’exerçait à ces bégaiements, gentil enfant du
peuple, avec un costume pittoresque, ressemblait certainement beaucoup
à ces gamins qui, sur le _campo_ de Sainte-Alvise, guettent l’approche
d’une gondole et courent chercher le sacristain pour qu’il ouvre la
porte de l’église...
C’est un précieux coffret, cette église défaillante qui cache dans
un lointain quartier la maëstria du dernier des grands Vénitiens et
les tâtonnements de leur initiateur; mais, fût-elle dépouillée de ses
trésors par la brocante, elle n’en parlerait pas moins, car, plutôt
qu’un objet, elle semble une personne, oui, vraiment, une créature
modeste, exquise et sans défense.
Le soleil et l’humidité viendront à bout de Sainte-Alvise, où leurs
deux puissances se combattent. Mais cette agonie prolongée, voilà le
charme le plus fort de Venise pour me séduire. Et si l’on juge d’après
une sensibilité que je ne prétends pas commune à toutes les âmes, mais
que je voudrais rendre universellement intelligible, les magnificences
des grandes époques vénitiennes et la Cà d’Oro restaurée ont moins
de pointes pour nous toucher au vif que les mouvements d’une ville
quand sa désagrégation libère des beautés et d’imprévues harmonies que
contenaient ses premières perfections.
Jamais cette Venise moderne ne nous émeut davantage que dans les
quartiers écartés de son cœur, d’où toute richesse se retire. Ah!
bénissons sa pauvreté! Une administration qui jouirait d’excédents
budgétaires ouvrirait certainement de larges voies, voudrait mener
les trains jusqu’à la _Dogana_ et jeter un pont sur le canal de
la Giudecca. Se bornât-elle à soigner ses merveilles, que déjà je
m’inquiéterais. Admirons et encourageons ceux qui consolident Venise,
mais craignons les «restaurations», qui sont presque toujours des
dévastations. Nous ne voulons pas qu’on paralyse rien, fût-ce une
ville morte, fût-ce un ordre d’activité, que j’ose appeler la vie
d’un cadavre. Il ne faudrait point qu’une discipline générale figeât
ces canaux de fièvre et vînt étendre sur la beauté cette perfection
convenue qui glace dans les musées.
Ces allées secondaires, étroites, obscures, mystérieuses, serpentantes,
sont les réserves où Venise, sous l’action du soleil, de la pluie, du
vent et de l’âge, continue ses combinaisons.
Acceptons qu’elle nous montre des états éloignés de ses magnifiques
floraisons historiques dont nous avons, comme elle, perdu l’âme. Le
soleil aussi passera de la phase éclatante, de la phase jaune, à cette
phase rouge que les astronomes appellent de décrépitude. Le centre
secret des plaisirs, tous mêlés de romanesque, que nous trouvons sur
les lagunes, c’est que tant de beautés qui s’en vont à la mort nous
excitent à jouir de la vie.