J’ai pris le titre de ce livre à Milan, sur la façade rococo de _Santa
Maria della Passione_. Quel magnifique jeu ce serait de meubler,
en esprit, cette église pour qu’elle devînt digne de sa double
consécration! _Amori et Dolori sacrum... Consacré à l’Amour et à la
Douleur..._ Peut-être que, d’abord, on voudrait y grouper les toiles
de Luini, car ce peintre est grave, voluptueux et attendrissant. Mais
ses modèles ont été mêlés à si peu de choses! Ce sont des petites gens,
d’une pensée trop pauvre. Amours et douleurs de cloîtrés.
Dieu me garde de mépriser aucune sincérité; mais, puisque la conscience
la plus ouverte ne saurait tout accueillir et tout comprendre et
puisqu’il faut faire un choix, je donne ma prédilection aux images
qui sont chargées de riches expériences. Nul charme de jeune fille
n’égale certaines figures de femmes âgées. On trouvera dans ce recueil
un chapitre sur la vieillesse d’Élisabeth de Bavière, impératrice
d’Autriche.
«Fille chérie, dit Antistius à Carmenta, l’Amour est la déesse
myrionyme; on l’adore sous mille noms. Honte à qui tient pour impur
l’acte suprême où l’homme le plus vulgaire et le plus coupable arrive à
être jugé digne de continuer l’esprit de l’humanité. A tous les degrés
de l’échelle infinie, l’amour se transfigure et lubrifie les joints de
cet univers. Tout ce qui se fait de bien et de beau dans le monde se
fait par le principe qui attire l’un vers l’autre deux enfants.» Je
n’y contredis point, mais souvent les approches de la mort et l’usure
affinent des hommes qui semblaient incapables de recueillement. A
bout d’excitation, ils s’arrêtent; leur désir décidément mort leur
permet enfin d’écouter. Ils entendent le bâillement universel, l’aveu
d’impuissance, l’«à quoi bon» qui fait le dernier mot de toutes les
activités. Cette connaissance ne décolore pas l’univers; il est plus
richement diapré sous les yeux avertis d’un Faust que sous le regard
impatient d’un jeune brutal. Quel beau livre, celui qui mériterait
qu’on lui donnât pour titre les trois mots inscrits sur un monument de
Pise _Somno et Quieti sacrum_!
Les pages que nous publions aujourd’hui appartiennent à la même veine
que _Du Sang, de la Volupté et de la Mort_. La mort et la volupté,
la douleur et l’amour s’appellent les unes les autres dans notre
imagination. En Italie, les entremetteuses, dit-on, pour faire voir les
jeunes filles dont elles disposent les assoient sur les tombes dans les
églises. En Orient, les femmes prennent pour jardins les cimetières. A
Paris, on n’est jamais mieux étourdi par l’odeur des roses que si l’on
accompagne en juin les corbillards chargés de fleurs. Sainte Rose de
Lima (j’ignore sa biographie, mais un nom si délicieux lui prête une
grande autorité) pensait que les larmes sont la plus belle richesse de
la création. Il n’y a pas de volupté profonde sans brisement du cœur.
Et les physiologistes s’accordent avec les poètes et les philosophes
pour reconnaître que, si l’amour continue l’espèce, la douleur la
purifie.
Je ne souhaite pas qu’_Amori et Dolori Sacrum_ élargisse beaucoup le
cercle des sympathies que me valut _Du Sang_. Une société silencieuse
et choisie convient à ces deux livres. Celui-ci toutefois me paraît
plus lourd dans la main et plus savant pour l’oreille que mon recueil
de 1895. J’ai mis de l’ordre dans toutes mes libertés; j’ai vu l’unité
des émotions que je recueillais sur de longs espaces de temps et de
pays.
Dans une chambre d’hôtel, auprès de deux bougies, si l’angoisse
étreint un passant, il a peur d’être seul et cependant redoute qu’un
importun l’oblige à sourire. La distance l’effraye qui le sépare de son
chez soi. Ses tempes brûlent, le froid l’enveloppe. O nuit, puisses-tu
bientôt passer! Mais elle est un pas vers la mort, dont je me fais,
ce soir, une idée nette!... Cependant, le matin arrive, et voici que,
sur le rempart de cette ville inconnue, le même voyageur goûte la
lumière des champs, le son des cloches, l’insouciance des enfants. Il
savoure la vie, il rirait de cet homme chagrin s’il se le rappelait....
Monotones balancements que nous portons sur tous les paysages!
Mais pourquoi cacher le pire? Pas plus que de livres, il n’est
d’horizon qui demeure indéfiniment satisfaisant, car toute beauté que
je m’assimile provoque en moi de plus grandes exigences. A l’user, je
m’écrie d’une Venise, comme d’un Leconte de Lisle: «Encore un citron de
pressé!»
Ce poète et cette ville ont beaucoup agi sur la première formation de
mon goût. De voyage en voyage, j’ai vu Venise s’engraisser, elle si
sèche, si pauvre autrefois. Des brasseries, d’innombrables boutiques,
du confort; enfin une graisse germanique. Cependant j’y gardai toujours
ma jeune puissance de sentir seulement ce qui pouvait exciter ma
fièvre imaginative. On trouvera ici la cristallisation de quinze
années. L’impératrice Joséphine, me dit le poète Robert de Montesquiou,
possédait une opale fluide et fulgurante qu’elle nommait «l’Incendie de
Troie». L’opale n’est point une pierre si rare qu’il me soit interdit
de penser que j’offre à quelques amis un «Incendie de Venise». Je leur
signale un certain embrasement sur l’eau.
Bien que ce soit ici très expressément un livre de solitude--et je
rappelle que les Espagnols donnent le nom de _soledad_ à certain petit
poème elliptique,--on y rencontrera des idées et des images qui
nourrissent notre action politique. C’est que l’auteur a vu peu à peu
se former en lui-même une intime union de l’art et de la vie: toutes
les réalités où s’appuient nos regrets, nos désirs, nos espérances,
nos volontés, se transforment à notre insu en matière poétique. Il en
va ainsi chez tout homme qui a trouvé, préservé, dégagé sa source, la
source vive que chacun porte en soi-même.
Ces pages sont, à vrai dire, un hymne. Je n’ignore pas ce que suppose
de romantisme une telle émotivité. Mais précisément nous voulons la
régler. Engagés dans la voie que nous fit le dix-neuvième siècle, nous
prétendons pourtant redresser notre sens de la vie. J’ai trouvé une
discipline dans les cimetières où nos prédécesseurs divaguaient, et
c’est grâce peut-être à l’hyperesthésie que nous transmirent ces grands
poètes de la rêverie que nous dégagerons des vérités positives situées
dans notre profond sous-conscient.
Ce qui fait les dessous de ma pensée, ma nappe inépuisable, c’est ma
Lorraine. Encore devrai-je dire comment je la conçois. Pour l’instant,
j’inscris son nom dans un chapitre de ce recueil.
La beauté des jeunes femmes est distribuée sur les diverses parties de
leur corps; aussi, pour la goûter, faut-il beaucoup de soins et leur
grande complaisance, mais cette beauté, quand elles vieillissent, se
fixe toute sur leur visage. C’est ainsi que, dans ma jeunesse, j’ai
cru la beauté dispersée à travers le monde et principalement sur les
régions les plus mystérieuses, mais aujourd’hui j’en trouve l’essentiel
sur le visage sans éclat de ma terre natale.
Janvier 1903.