La cloche du souper sonna pour appeler les pensionnaires; ceux-ci se
ruèrent avec fracas dans l’escalier sans tapis. Les gens du Gotha ne se
rendent pas ainsi à table, et Tracy n’aimait pas autrement le tapage,
digne plutôt d’une réunion d’animaux que d’une assemblée humaine. Il dut
convenir que cette hilarité vulgaire lui causait une certaine répulsion
que seuls le temps et l’habitude pouvaient maîtriser; et il regretta que
la transition eût été aussi brusque; il l’eût souhaitée plus
progressive. Barrow et Tracy suivirent la horde barbare au milieu
d’odeurs variées et nauséabondes où dominait celle du chou: ces odeurs
inoubliables qu’on ne trouve que dans des gargotes d’ordre inférieur et
qui vous prennent à la gorge. Tracy était profondément dégoûté, mais il
ne souffla mot; et il entra dans la salle à manger où une longue table
réunissait les trente-cinq ou quarante pensionnaires. Il s’assit près de
son camarade. Les conversations s’entrecroisaient gaiement d’un bout de
la table à l’autre.
La nappe, des plus grossières, était parsemée de taches de graisse et de
café; les fourchettes et les couteaux à manches en os étaient en fer
battu comme les cuillers; les tasses à thé et à café en faïence épaisse
et incassable. Toute la table donnait une impression de bon marché et
d’une propreté douteuse. Chaque pensionnaire avait à côté de lui un bon
morceau de pain, qu’il paraissait économiser de crainte de n’en recevoir
pas un second. Des raviers étaient disséminés de loin en loin, à la
portée des bras les plus longs, mais aucun des convives n’avait son
beurrier spécial. Le beurre était passable, quoique un peu rance, mais
personne ne semblait y faire attention. Le plat principal se composait
d’un ragoût irlandais, sorte de rata aux pommes de terre, auquel on
avait ajouté les restes de viande des repas précédents: chacun en reçut
une large portion. Il y avait aussi du jambon coupé en tranches minces,
et des hors-d’œuvre de moindre importance: des conserves de la
Nouvelle-Orléans et autres. Le thé et le café, d’une qualité très
inférieure, étaient abondamment distribués, mais le sucre noir et le
lait condensé étaient strictement mesurés: un morceau de sucre et une
cuillerée de lait par personne. Deux négresses faisaient le service
bruyamment et apportaient ce qui ne figurait pas sur la table; la jeune
Puss les aidait; elle distribuait le café, mais elle le faisait plutôt
par amusement que par service. Elle plaisantait avec les uns et les
autres, taquinait les jeunes gens avec esprit, à son avis du moins, et à
celui de son auditoire, qui riait à gorge déployée à chacune de ces
boutades. Elle était évidemment très appréciée du tous et devait
inspirer la gaieté aux uns, la tristesse aux autres suivant les
préférences qu’elle affichait hardiment.
Elle les appelait tous par leur nom, «Billy», «John», «Tom», sans
recourir au mot de monsieur; pour tous elle était «Hattie» ou «Puss».
M. Marsh siégeait à un bout de la table, sa femme à l’autre. C’était un
Américain de soixante ans, qui avait d’ailleurs le type espagnol très
prononcé, avec sa figure basanée, ses cheveux noirs, ses yeux foncés,
indices d’un tempérament ardent et passionné à l’occasion. Son dos voûté
et son visage maigre lui donnaient un aspect maussade; il n’était
évidemment pas l’idéal du joyeux compagnon, et formait un contraste avec
sa femme d’apparence si bonne, si maternelle et si avenante pour tous
ses pensionnaires. On l’appelait tante Rachel et cette familiarité
témoignait en sa faveur. Le regard de Tracy s’arrêta un moment sur un
pensionnaire qui n’avait pas été servi. Il était pâle, d’une pâleur
maladive, qui faisait désirer pour lui un bon repos dans un lit chaud,
et il semblait profondément mélancolique. Les rires et les propos joyeux
glissaient sur lui comme l’eau des vagues sur les rochers. Il levait à
peine la tête et paraissait honteux. Quelques femmes lui lançaient
parfois un regard furtif et craintif, tandis que les plus jeunes lui
témoignaient des yeux leurs sympathies, sans pourtant risquer davantage.
Mais la majorité des hommes n’avait qu’une grande indifférence pour lui
et se souciait fort peu de ses peines et de ses chagrins. Marsh baissait
la tête, mais on voyait briller dans ses yeux un éclair de malice, il
regardait le jeune homme avec une satisfaction évidente. C’était bien
exprès qu’il avait omis de le servir, toute la table le comprenait
d’ailleurs et Mrs Marsh en paraissait très vexée; elle comptait sur un
incident quelconque pour lui permettre de remettre les choses au point,
mais comme son mari ne s’apercevait de rien, elle se décida à lui faire
remarquer que Nat Brady n’avait pas eu de ragoût.
Marsh leva la tête, et avec une politesse affectée:
--Oh! vraiment, dit-il, je le regrette; je ne sais comment j’ai commis
cette étourderie. Toutes mes excuses, monsieur Baxter... Barker, j’étais
distrait, occupé de toute autre chose, je ne sais vraiment pas de quoi.
Mais ce qui me peine, c’est que cet oubli se renouvelle à chaque repas
maintenant, et je compte sur votre indulgence, monsieur Bunker, pour ne
pas m’en vouloir de ces négligences. Elles peuvent porter sur tout le
monde, mais surtout lorsqu’il s’agit d’une personne... comment
dirai-je?... d’une personne qui oublie de payer sa pension depuis trois
semaines. Vous me comprenez, n’est-ce pas? Voici votre portion de
ragoût, je vous l’offre avec plaisir, et j’espère que vous serez
sensible à l’aumône que je vous fais.
Brady rougit jusqu’à la racine des cheveux, mais ne dit rien et se mit à
manger au milieu d’un silence général très embarrassant, car il
comprenait qu’il était le point de mire de tous.
Barrow murmura à l’oreille de Tracy:
--Le vieux n’attendait que cette occasion; il était décidé à ne pas la
rater.
--Le procédé est un peu brutal, répondit-il; puis il se dit, se
proposant de transcrire cette pensée dans son journal.
--Eh bien! dans cette maison où règne l’égalité la plus parfaite de la
plus idéale des républiques, où tous les hommes sont libres, où je ne
suis pas plus que mon voisin, j’ai le premier jour les yeux crevés par
une inégalité flagrante. Quelques-uns parmi les pensionnaires sont
considérés pour une raison ou pour une autre, tandis que ce pauvre
diable est regardé de travers, traité avec indifférence, avec mépris,
abreuvé d’humiliations; la seule chose qu’on lui reproche est d’être
pauvre. L’égalité devrait élever les sentiments; du moins je me le
figurais.
Après le dîner, Barrow lui proposa une promenade. Il avait une raison;
il voulait faire abandonner à Tracy son chapeau de cowboy, car il
prévoyait que ce complément de toilette ne l’aiderait pas à trouver de
l’ouvrage.
--Si j’ai bien compris, commença Barrow, vous n’êtes pas un cowboy?
--Non.
--Mon Dieu! si vous ne me trouvez pas trop indiscret, comment êtes-vous
arrivé à vous procurer ce chapeau?
Tracy, après un moment d’embarras, répondit simplement:
--Eh bien! sans entrer dans tous les détails, je vous dirai simplement
que par suite de circonstances spéciales, j’ai changé de vêtements avec
un étranger, et que je voudrais le retrouver pour lui rendre son bien.
--Alors, comment ne le cherchez-vous pas? Où est-il donc?
--C’est précisément ce que j’ignore; j’ai pensé que le meilleur moyen
serait de continuer à porter ses vêtements, assez extraordinaires pour
attirer l’attention de tous les passants.
--Ah! je comprends. Le costume en lui-même est assez bien et ne tire pas
trop l’œil, bien qu’un peu original. Mais, croyez-moi, supprimez le
chapeau; le propriétaire du costume n’en reconnaîtra pas moins son bien,
et ce chapeau paraît vraiment trop étrange dans un pays civilisé. Jamais
personne ne voudra vous prendre à Washington avec un accoutrement
pareil.
Tracy promit de se procurer un chapeau moins extravagant, et ils
montèrent sur la plate-forme d’un omnibus. A peine la voiture avait-elle
fait quelques mètres que deux hommes, en les apercevant, se mirent à
crier: Le voilà! le voilà!!
C’étaient Sellers et Hawkins, tous deux si contents qu’ils en restaient
pétrifiés et qu’ils n’eurent même pas la force de gagner l’omnibus. Ils
résolurent d’attendre la voiture suivante; mais comme elle tardait à
venir, Washington proposa de héler un fiacre. Le colonel l’arrêta:
--Au fond, dit-il, c’est bien inutile; maintenant que je l’ai
extériorisé, je suis maître de sa volonté et je le ferai venir chez moi
au moment où nous rentrerons.
Ils retournèrent ensuite chez le colonel, transportés de joie et de
bonheur.
Lorsque Tracy eut acheté son chapeau, les deux nouveaux amis rentrèrent
tranquillement à leur pension. La curiosité de Barrow à l’égard de Tracy
était vivement excitée:
--Vous n’avez jamais été dans les montagnes Rocheuses? demanda-t-il.
--Non.
--Ni dans la Plaine?
--Non.
--Êtes-vous ici depuis longtemps?
--Depuis quelques jours seulement.
--Vous n’étiez jamais venu en Amérique avant?
--Non.
Alors Barrow pensa en lui-même: Quelles formes étranges peut prendre le
sentiment romanesque de certaines gens! Voilà un jeune homme qui a lu en
Angleterre des histoires de cowboys et des récits d’aventures! Il
arrive, achète vite un costume et s’imagine pouvoir se faire passer pour
un cowboy malgré son inexpérience. Puis, dès qu’il voit que sa
combinaison ne réussit pas, il est tout penaud et y renonce. Son
histoire d’échange de vêtements est une pure invention pour s’excuser;
il n’y a pas à s’y méprendre. De plus il est jeune, n’a jamais rien vu,
ne connaît rien de la vie. Ce doit être un rêveur. Peut-être a-t-il eu
raison d’employer un subterfuge, mais en tout cas, son choix était
bizarre.
Tous deux restaient absorbés dans leurs pensées; Tracy soupira et dit:
--Monsieur Barrow, le cas de ce jeune homme me préoccupe.
--Vous pensez à Nat Brady?
--Oui, Brady ou Baxter, je ne sais pas bien; le vieux patron l’a appelé
de différents noms.
--Oh! oui, il lui donne tous les noms possibles depuis qu’il se fait
tirer l’oreille pour payer sa pension. Il aime ce genre de plaisanterie
et se croit plein d’esprit.
--Eh bien! d’où viennent les difficultés de Brady? qui est-il? que
fait-il?
--Brady travaillait dans une mine d’étain; il n’a jamais chômé jusqu’au
jour où il est tombé malade et a dû cesser. Avant cela, on l’aimait
beaucoup dans la maison et le vieux avait pour lui une grande sympathie,
mais vous savez comme moi que lorsqu’on homme perd son métier et, par
suite, ses moyens de subsistance, on le considère d’un œil tout
différent.
--Vraiment?
Barrow regarda Tracy avec étonnement.
--Mais certainement. Vous ne l’ignorez pas, je pense? Ne savez-vous pas
que le cerf blessé est toujours achevé par ses camarades?
Tracy pensa en lui-même, en frissonnant de dégoût: oui, dans une
république où tous sont égaux et où l’insuccès est un crime, les gens
prospères oppriment les faibles jusqu’à les faire mourir. Puis il dit
tout haut:
--Dans cette pension, si l’on vivait en bonne intelligence et en vraie
camaraderie, au lieu de se jalouser on devrait s’entr’aider.
--Que voulez-vous, répondit Barrow, c’est la nature humaine. On n’aime
plus Brady depuis qu’il est dans la peine, on lui tourne le dos; lui
personnellement n’a pas varié; il reste ce qu’il était, il a toujours sa
bonne nature, mais sa présence devient une gêne pour les autres. Ils
sentent qu’ils devraient lui venir en aide, et comme ils sont trop
avares pour cela, ils ont honte d’eux-mêmes (et avec raison); c’est pour
ce seul motif qu’ils en veulent à Brady; sa présence est pour eux un
perpétuel remords. C’est très humain: cela arrive constamment et
partout; ce qui se passe dans cette maison qui n’est, somme toute,
qu’une infime partie du monde extérieur, se passe ailleurs, croyez-le
bien. On est toujours choyé dans la prospérité; survienne l’adversité et
vos amis ont vite fait de vous tourner le dos.
Les purs et nobles principes de Tracy étaient singulièrement ébranlés;
et il se demandait avec un commencement d’angoisse s’il n’avait pas
commis une grosse erreur, en jetant au vent les biens qu’il possédait
pour prendre le chemin tortueux et difficile des miséreux. Mais il ne
voulut pas s’abandonner à ces pensées; il les chassa énergiquement de
son esprit et prit la forme résolution de suivre la voie qu’il s’était
tracée.
Extraits de son journal:
«Me voici depuis plusieurs jours dans cette ruche bizarre; je ne sais
pas trop que penser de tous ces gens. Ils ont certainement du mérite,
mais leurs habitudes et leurs caractères sont difficiles à comprendre et
à apprécier. Dès que j’ai arboré mon nouveau chapeau, j’ai pu remarquer
en eux un changement d’attitude: le respect qu’ils me témoignaient a
disparu pour faire place à une camaraderie qui frise la familiarité; je
ne puis m’y habituer, quoi que je fasse. Leur familiarité dépasse
vraiment les bornes permises et va jusqu’à l’impertinence. Je pense que
je m’y accoutumerai; j’ai accompli mon vœu le plus cher, celui d’être un
homme parmi les hommes, l’égal de Tom, Dyck et Harry: pourtant ce n’est
pas absolument ce que j’avais rêvé et... j’ai le mal du pays, je suis
obligé de le reconnaître. Une autre chose qui me manque terriblement (je
dois le confesser aussi) c’est le respect avec lequel j’ai toujours été
traité en Angleterre et dont, il me semble, je ne puis me passer. Le
luxe, la fortune et les serviteurs qui m’entouraient ne me manquent
nullement seul ce manque de déférence me choque terriblement. Et
pourtant il y a ici deux hommes à qui l’on témoigne du respect; l’un est
un plombier retiré, homme d’âge moyen, d’aspect imposant et dont on
recherche les bonnes grâces. Il est très solennel, s’écoute parler un
anglais détestable; on le considère comme un oracle dès qu’il ouvre la
bouche à table; pas un de tous ces chiens au chenil n’oserait
l’interrompre. L’autre personnage est un agent de police; il représente
le Gouvernement. Ces deux individus sont aussi respectés et considérés
qu’un duc en Angleterre. Les marques extérieures de ce respect diffèrent
peut-être par la forme, mais on leur témoigne une déférence qui frise
l’obséquiosité.
«Il semble que dans une république où tous se disent libres et égaux la
prospérité et le succès soient les seuls dispensateurs de la
considération publique.»