GWENDOLEN.

Hawkins prit la lettre, y jeta un coup d’œil:

--Jolie écriture, dit-il, caractère égal et plein d’entrain, va droit

son chemin; charmante nature, c’est visible.

--Oh! tous les Sellers sont comme cela, ou, du moins, ils

ressembleraient tous à ce portrait, s’ils étaient plus nombreux; jusqu’à

ces pauvres Latherses qui auraient eu le même caractère s’ils avaient

été des Sellers, des Sellers pur sang, veux-je dire! Évidemment, ils

avaient beaucoup de sang Sellers dans les veines, mais l’alliage les a

forcément un peu gâtés!

Huit jours plus tard, tandis que Washington descendait déjeuner

mélancoliquement, une vision charmante s’offrit à ses yeux. Il se trouva

en présence de la plus jolie fille qu’il eût jamais rencontrée. C’était

Sally Sellers, la nouvelle Lady Gwendolen, qui venait d’arriver la nuit

précédente. Elle lui parut remarquablement bien habillée; sa robe, d’une

coupe irréprochable et de ton harmonieux, était garnie avec un goût

parfait. Quoique vêtue d’une robe de matin très simple, il trouva la

jeune fille délicieuse et comprit en la voyant pourquoi l’intérieur

pauvre et modeste des Sellers avait un petit cachet d’élégance qui

faisait plaisir à l’œil. Sally Sellers était la magicienne, la fée

bienfaisante qui laisse un peu d’elle-même partout où elle passe, et qui

transforme tout ce qu’elle approche d’un coup de baguette.

--Major Hawkins, je vous présente ma fille, qui revient auprès de ses

vieux parents mêler sa douleur à la leur, et les aider à supporter cette

lourde épreuve. Elle adorait le duc défunt; je puis même dire qu’elle

l’idolâtrait.

--Mais, mon père, je ne l’ai jamais vu!

--Ah! c’est vrai! je me trompe; je vous confondais avec votre mère...

--Moi, j’idolâtrais cet individu, ce pauvre idiot?

--Non, c’est moi au fait! Pauvre cher ami, nous étions d’inséparables

cama...

--Mon Dieu! Mulberry Sellers... (je veux dire Rossmore)! au diable ce

nom qui m’écorche la langue! Je vous ai entendu non pas une fois, mais

cent fois, mille fois, dire que si ce pauvre père!...

--Je pensais en effet à... (ma foi, je ne sais plus à quoi je pensais;

au fond cela n’a pas d’importance) je me rappelle seulement que

quelqu’un l’adorait et cela, j’en suis sûr...

--Mon père, je vais donner une bonne poignée de main au major Hawkins

pour sceller ainsi notre amitié qui ne date pas d’aujourd’hui. Je me

rappelle très bien vous avoir vu autrefois, major Hawkins, alors que

j’étais petite fille, et je suis enchantée de vous retrouver à la maison

comme ami de la famille.

Tout en lui parlant, elle le regardait bien en face, de ses jolis yeux

clairs qui illuminaient son visage.

Enthousiasmé de sa franchise et de son amabilité, il lui déclara que

loin de l’avoir oubliée, il se souvenait d’elle aussi bien que de ses

propres enfants, et pour le lui prouver, il essaya de lui rappeler

quelques détails de ce temps passé; pour agrémenter son compliment un

peu emphatique et embarrassé, il ajouta que sa prodigieuse beauté

l’avait stupéfié, qu’il n’en revenait pas et se demandait même si elle

était bien l’enfant qu’il avait connue autrefois. Cette déclaration

gagna le cœur de la jeune fille qui voua au major une sincère amitié.

A vrai dire, la beauté de cette délicieuse créature était d’un type peu

ordinaire, et elle mérite que nous consacrions quelques lignes à sa

description. La vraie beauté ne consiste pas uniquement à avoir des

yeux, une bouche, un nez réguliers; elle réside dans un ensemble de

traits, d’expression, de coloris qu’on rencontre rarement. Telle était

bien Lady Gwendolen Sellers; quiconque la regardait un instant ne

pouvait plus se lasser de l’admirer.

La famille étant au complet depuis l’arrivée de Gwendolen, on décréta

que le deuil officiel allait commencer; il commencerait chaque jour vers

six heures (heure du dîner) et se terminerait à la fin du repas.

--C’est une belle lignée, une honorable famille, major, qui mérite

d’être royalement pleurée... Gwendolen... Ah! elle est partie! tant pis,

je voulais mon Gotha, je le chercherai moi-même, pour vous montrer

quelques détails qui vous intéresseront sur notre maison. Je viens de

faire des études héraldiques; et j’ai découvert que parmi les

soixante-quatre enfants naturels de Guillaume le Conquérant..., (ma

chère, voulez-vous me passer le livre?... sur le bureau de mon

boudoir... c’est cela...); je disais donc que les Saint-Alban, Buccleugh

et Grafton passent avant nous; tous les autres représentants de la

noblesse anglo-saxonne viennent bien loin derrière nous. Ah! merci,

chère amie. Tiens! une lettre adressée X. Y. Z... admirable! Quand

est-elle donc arrivée?

--Hier soir; mais je dormais quand vous êtes rentré, puis je me suis

occupée du déjeuner de Gwendolen, et sa présence m’a fait tout oublier.

--Quelle adorable fille! son origine se retrouve partout dans son

maintien, sa démarche, ses traits... Mais au fait, que dit-il? C’est

palpitant.

--Je ne l’ai pas lue... Rossm... M. Rossm...

--Milord! donnez-moi ce diminutif; c’est très anglais et très chic.

Voyons, lisons la lettre.

«A vous savez qui: Je crois vous connaître. Attendez dix jours. Vais

venir à Washington.»

Les deux hommes parurent très déconfits en lisant ce message. Un long

silence suivit, puis le plus jeune reprit en soupirant.

--Mais nous ne pouvons attendre notre argent dix jours.

--Non: cet homme est vraiment incroyable! Nous sommes pannés à fond, il

n’y a pas d’erreur.

--Si nous pouvions seulement lui expliquer d’une manière quelconque que

nous sommes pressés, que notre temps est précieux?...

--Oui, oui! Nous lui dirons que nous aimerions mieux le voir arriver de

suite et que...

--Que quoi?

--Eh bien, que... que nous saurons apprécier le service qu’il nous

rend...

--C’est cela... et que nous lui témoignerons notre reconnaissance d’une

manière...

--Parfait!... cela le fera venir. En recevant une lettre aussi bien

tournée, s’il est vraiment un homme, s’il a les sentiments, la

délicatesse d’un homme de cœur, il arrivera ici dans les vingt-quatre

heures. Vite, du papier, une plume; nous avons trouvé le joint.

Malgré leur belle assurance, ils rédigèrent vingt-deux messages, mais

aucun d’eux ne leur plut; ils trouvaient à chacun un vice capital,

capable d’éveiller des soupçons dans l’esprit de Pete, cependant il

fallait conserver à cette missive une certaine note de fierté sous peine

de tomber dans des termes trop rampants. Enfin le colonel émit son avis:

--J’ai remarqué fréquemment, dit-il, dans ma carrière littéraire, que

lorsqu’on a une chose à cacher, le mieux est de la dissimuler

entièrement et sans détours; c’est le meilleur moyen d’exposer ses idées

et d’imposer ses théories sans que le lecteur s’en doute.

Hawkins approuva et reposa sa plume; tous deux décidèrent qu’ils

attendraient coûte que coûte les dix jours. Ils se tinrent le

raisonnement suivant: puisqu’ils pouvaient compter sur les cinq mille

dollars, ils trouveraient assurément à emprunter au moins de quoi

patienter pendant dix jours; à ce moment-là, les expériences

d’extériorisation auraient porté leurs fruits; alors... adieu ennuis,

soucis... et le reste.

Le lendemain, à noter quelques incidents. Les restes mortels des nobles

jumeaux de l’Arkansas furent embarqués pour l’Angleterre et adressés à

Lord Rossmore contre remboursement, comme c’était convenu. Le fils de

Lord Rossmore, Kircudbright Llanover Marjoribanks Sellers, vicomte

Berkeley, s’embarqua à Liverpool pour l’Amérique afin de remettre les

titres et biens usurpés par sa famille au véritable duc, Mulberry

Sellers, de Rossmore Towers (district de Columbia E.-U. d’Amérique).

Les deux bâtiments devaient se croiser cinq jours plus tard, au milieu

de l’Atlantique, sans se douter de cette étrange coïncidence de

circonstances.

Le prétendant américain · 第 12 / 38 题