--Qu'à cela ne tienne!» fit le capitaine en riant.... «Le
_Zouave_ part demain, et si vous voulez, je vous rapatrie ...
ça vous va-t-il, collègue?... Alors, très bien. Vous n'avez plus
qu'une chose à faire. Il reste encore quelques fioles de champagne,
[5]une moitié de croustade ... asseyez-vous là, et sans
rancune!...»
Après la minute d'hésitation que lui commandait sa dignité,
le Tarasconnais prit bravement son parti. Il s'assit, on trinqua;
Baïa, redescendue au bruit des verres, chanta la fin de _Marco
[10]la Belle_, et la fête se prolongea fort avant dans la nuit.
Vers trois heures du matin, la tête légère et le pied lourd, le
bon Tartarin revenait d'accompagner son ami le capitaine, lorsqu'en
passant devant la mosquée, le souvenir du muezzin et
de ses farces le fit rire, et tout de suite une belle idée de vengeance
[15]lui traversa le cerveau. La porte était ouverte. Il entra,
suivit de longs couloirs tapissés de nattes, monta, monta encore,
et finit par se trouver dans un petit oratoire turc, où une lanterne
en fer découpé se balançait au plafond, brodant les murs blancs
d'ombres bizarres.
[20]Le muezzin était là, assis sur un divan, avec son gros turban,
sa pelisse blanche, sa pipe de Mostaganem, et devant un grand
verre d'absinthe fraîche, qu'il battait religieusement, en attendant
l'heure d'appeler les croyants à la prière.... A la vue
de Tartarin, il lâcha sa pipe de terreur.
[25]«Pas un mot, curé,» fit le Tarasconnais, qui avait son
idée.... «Vite, ton turban, ta pelisse!...»
Le curé turc, tout tremblant, donna son turban, sa pelisse,
tout ce qu'on voulut. Tartarin s'en affubla, et passa gravement
sur la terrasse du minaret.
[30]La mer luisait au loin. Les toits blancs étincelaient au clair de
lune. On entendait dans la brise marine quelques guitares attardées....
Le muezzin de Tarascon se recueillit un moment, puis,
levant les bras, il commença à psalmodier d'une voix suraiguë: